Textes bibliques du jour

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Prière de St Ignace

 « Seigneur Jésus,
apprenez-nous à être généreux,
à vous servir comme vous le méritez,
à donner sans compter,
à combattre sans souci des blessures,
à travailler sans chercher le repos,
à nous dépenser sans attendre d’autre récompense
que celle de savoir que nous faisons votre Sainte volonté. »

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Homélies année C 2021-2022

Assomption

15/8/22, Assomption : Vers quoi tendons-nous, ou voulons-nous tendre ?

Messe du jour : Ap 11,19a+12,1-6.10 ; Ps 44,10-12ab.16 ; 1 Co 15,20-27a ; Lc 1,39-56.

La présence de Marie dans le Nouveau Testament est à la fois précise et discrète. La parole que Jésus en croix lui adresse la résume, désignant le disciple bien-aimé : « Femme, voici ton fils. » En effet, Jésus était entré dans le baptême de Jean, et son village d’origine, incluant aussi sa famille, n’acceptait pas sa mission. Et justement, Marie va faire un pont entre les disciples et la famille. De cette manière caractéristique, elle crée l’unité de l’Église corps du Christ, et même l’engendre continuellement. L’Église est Dieu sur terre, tout simplement.

Les premiers chrétiens ont médité sur cette filiation : Que signifie engendrer Jésus-Christ ? Pour nous, c’est évangéliser, par des paroles qui nous dépassent et nous entraînent : un salut est présent. Pour Marie, c’était le maximum, et le salut a envahi toute sa vie, corps et âme : de sa naissance (Immaculée Conception) à sa mort (Dormition, ou Assomption, communion complète avec Dieu).

Cela ne signifie pas que Marie a eu la vie dorée d’une princesse, malgré le psaume : elle a constamment été confrontée à des souffrances et à des situations qui la dépassaient. C’est ce qu’illustre la vision de l’Apocalypse : une femme d’amplitude cosmique est dans les douleurs de l’enfantement. On ne sait pas ce que fait ce fils sur terre, sinon qu’il va être gravement menacé. Pourtant, il arrive au Ciel : c’est l’Ascension, et le salut est là, après la croix. Autrement dit, l’adversité menace toujours et lexpérience quotidienne nous fait prendre conscience que la vie réelleest placée sous le signe de l'incertitude et de la lutte. Sans défis ou épreuves, le salut est très vide, mais le mal n’aura pas le dernier mot, contrairement à ce que les journaux nous font croire. Cet aboutissement lumineux est illustré par le psaume, avec une vision de noces quasi célestes.

Paul reprend l’affaire par un autre bout, puisque l’expérience commune depuis Adam est que la mort guette tous et chacun. Il nous rappelle que la victoire du Christ sur la mort a tout l’air d’une ruse : plutôt que d’y échapper habilement, il l’a affrontée en face et y est entré. Résultat : il est parvenu à une vie nouvelle, qu’il peut communiquer, et ce sera l’Esprit. En clair, Paul, qui se méfie des foules célestes, annonce que la croix de chacun n’est pas un cul-de-sac, bien qu’elle ait une odeur de mort, d’échec, etc. Par ailleurs, Paul n’a pas approfondi la silhouette de Marie : il dit brièvement que Jésus est fils de David selon la chair et qu’il est né d’une femme. Il avait peu de goût pour les questions de calendrier, mais il aurait certainement accepté les fêtes instituées après lui.

L’évangile nous rapporte une curieuse histoire de femmes : l’ange a révélé à Marie que sa parente Élisabeth a conçu dans sa vieillesse, et depuis Nazareth elle se précipite, seule, avec quatre jours de voyage, à pied ou à dos d’âne ! Étonnant ! Encore plus étrange : les enfants à naître communiquent l’Esprit Saint à leurs mères. Arrêtons-nous un instant : chaque grossesse est une œuvre de création qui ne peut qu’étonner la mère, si elle prend le temps d’admirer et de ne pas craindre la souffrance. C’est ce que fait Marie en louant Dieu dans le Magnificat, qui est le chant de l’humilité vraie, qui voit grand. En fait, la version la plus ancienne dit que c’est Élisabeth qui l’a prononcé. Il y a en arrière-plan le chant de louange d’Anne la stérile, qui a finalement eu un fils, Samuel (1 S 2,1-10). Celui-ci a introduit David, comme ensuite Jean-Baptiste a introduit Jésus.

Et pour nous ? Bienheureux qui croit qu’une parole de Dieu peut s’accomplir en lui ! Surtout quiconque se voit faible et pécheur. C’est presque incroyable !

20e Dimanche ordinaire C

14/8/22, 20e dim. ord. C : Lucidité et persévérance.

Jr 38,4-10 ; Ps 39(40),2-4.18 ; He 12,1-4 ; Lc 12,49-53.

Il faut expliquer un peu les circonstances de la menace qui pèse sur Jérémie. Après une première campagne contre Jérusalem en -598, Nabuchodonosor roi de Babylone installa Sédécias comme roi vassal, puis son armée dut reculer face aux Égyptiens qui arrivaient. Les princes de Juda, qui méprisaient la soumission de Sédécias, crurent que la libération viendrait avec ces Égyptiens, mais Jérémie dénonçait cette illusion, et on le menaçait de mort. Sédécias, isolé, le croyait aussi mais il n’avait pas le courage de le protéger, jusqu’au jour où un esclave noir le rappela à la justice. Sédécias fit en sorte que Jérémie soit délivré de la citerne boueuse où on l’avait jeté. C’est le passage de ce jour.

Jérémie est lucide : il voit l’exil comme inévitable, mais il va discerner que cette épreuve est une chance de renouvellement, de conversion. Au contraire, ses adversaires veulent défendre leur intégrité sociale à tout prix : c’est un baroud d’honneur tout humain. Qu’aurions-nous fait ?

Le psaume chante l’expérience de Jérémie, délivré de la fange contre toute attente, car d’autres l’ont aidé. C’est le modèle de l’espérance à annoncer aux exilés : ils ont perdu leur force, leur autonomie. Sauront-ils croire sans s’abîmer dans la culpabilité que leur histoire n’est pas vaine, que Dieu a un plan qui n’est pas le leur ?

Le roi Sédécias se voyait seul, sans force, incapable de gouverner. L’épître nous rappelle que nous ne sommes pas seuls : il y a eu des « nuées de témoins » par le passé, et il y en a encore aujourd’hui, alors que nous allons d’épreuve en épreuve, avec divers fardeaux dont nous ne savons pas quoi faire. C’est très lourd quand nous voulons tout régler, et la drogue du péché ou du confort douillet est illusoire, car elle rend tout encore plus lourd, par la solitude. Or, c’est par l’épreuve que nous nous connaissons le mieux, et si nous la joignons à la croix du Christ, ce ne sera plus un cul-de-sac à supporter avec résignation.

L’évangile montre que Jésus est dans le sillage des prophètes. Le feu qu’il veut allumer n’est pas un châtiment, mais la conséquence de la manifestation de la vérité de l’homme. Il a un amour pour son peuple et pour l’humanité, mais ce n’est pas très réciproque, car il dénonce les apparences, le mal camouflé en bien. L’homme a été créé libre, mais il ne sait pas trop quoi faire de cette liberté : son voisin est libre, lui aussi, et que va-t-il faire ? Il faut donc tout canaliser, et c’est de là que provient l’éternel légalisme du monde, la tentation constante de s’attacher à des règles pour se protéger. Mais c’est sans connaître Dieu, car le connaître implique de se voir à la fois contradictoire et aimé. Dieu disait à Ézéchiel : « Fils d’homme, tu habites au milieu d’une engeance de rebelles, qui ont des yeux pour voir et ne voient pas, etc. » C’est alors que la violence se manifeste : personne n’aime être dénoncé comme superficiel, mis à nu par surprise. Et Jésus, peu soutenu par ses disciples, ne doute pas du feu purificateur qu’il porte, mais il connaît des moments d’angoisse, comme les prophètes avant lui ; comme eux, il prend le risque de se perdre. Sa confiance en Dieu est mise à l’épreuve, mais c’est de cette manière qu’il est passé par là avant nous, ouvrant une piste. C’est ce qu’annonce l’épître aux Hébreux.

19e Dimanche ordinaire C

7/8/21, 19e dim. ord. C : Ensemble, la liberté !

Sg 18,6-9 ; Ps 32(33),1.12,18-22 ; He 11,1-2.8-19 ; Lc 12,32-48.

Le livre de la Sagesse propose une relecture de l’Exode à travers une série d’antithèses, et le passage de ce jour est un peu déroutant : un peuple saint sorti d’Égypte, traversant saintement le désert ? Hm ! La bizarrerie vient de ce qu’on confond souvent « saint » et « parfait » ; on moralise, mais seule une statue peut être parfaite. Or, il s’agit de bien autre chose : la promesse faite à Abraham a mis des siècles à s’accomplir, à travers des événements qui paraissaient la heurter systématiquement. Abraham a été éprouvé, ses fils aussi, et sa descendance s’est trouvée asservie en Égypte…, mais l’espérance n’était pas morte, même si elle ne savait pas trop comment s’exprimer. C’est ça qui oriente vers la sainteté. Et nous ? Au baptême, nous avons reçu une promesse de vie éternelle, et qu’est devenue cette promesse dans la vie réelle ? Bien des choses ont pu l’étouffer, la rendre très vague ou accrochée à une perfection inaccessible, mais le psaume revient à l’essentiel : c’est l’expérience d’être aimé tel quel qui donne de l’espérance. Et les défis de la vie permettent un renouveau, à condition de rester à l’écoute, car on peut toujours choisir la mort, qui se travestit en publicité flatteuse. Le modèle est Pierre, dont les gaffes sont bien les nôtres. Lors de la Passion, il se croit malin et fort, et Jésus lui dit en substance : « Tu vas tomber, mais j’ai prié pour toi. Quand tu te relèveras, encourage tes frères. » Et Pierre a bien fui la croix, puis il est devenu adulte, témoignant d’une expérience. Sûrement pas parfait, mais sanctifié. Un exemple très utile !

L’épître aux Hébreux s’attache à la foi. Nous sommes toujours happés par le visible, le sensible ; et qu’y a-t-il au-delà ? Sommes-nous donc isolés face à l’inconnu ? Non, grâce à la galerie de témoins que nous donne la Bible, d’Abel aux prophètes et jusqu’aujourd’hui : une série de croyants dans un monde hostile, des lucioles presque infimes, mais brillantes. Aujourd’hui, c’est Abraham qui se dresse devant nous. Nous connaissons son histoire, mais nous entendons un détail neuf : il avait quitté Ur, une ville païenne, et sans trop savoir où il allait, il espérait une ville réussie, donc sainte : vivre en commun avec d’autres. Ce n’est pas rien, car depuis Caïn, la ville est suspecte : ses fils y ont inventé la métallurgie pour la guerre, la musique pour la fête ou l’ivresse, le cadastre et la monnaie pour les disputes… Où est la communion, alors que tout s’entrechoque sans cesse ? Jésus a résisté à la tentation flatteuse d’être un roi parfait, figeant une société parfaite. L’Apocalypse met en scène les séductions de Babylone la Grande, qui digère tout et oublie qu’elle n’est pas éternelle, car elle croule sous ses contradictions. Une Jérusalem céleste est à l’horizon : la fraternité non pas construite laborieusement, mais offerte, au-delà de tout culte. Une espérance qui tient, pour peu qu’on en discerne les signes, jour après jour.

Et Jésus nous rappelle que le troupeau des croyants est une réalité durable, même petite. C’était vrai et ça l’est toujours. Avec un critère, la liberté par rapport à l’argent, et une exigence, être prêt. Ceindre ses reins signifie canaliser ses énergies, non pas pour tout bousculer, mais pour percevoir ce qui se passe et y répondre aussitôt, sans remettre au lendemain. Tu peux souffrir ou mourir aujourd’hui même, mais n’aie pas peur : le Seigneur sait pourquoi et te le fera voir, à toi et à tes proches, si tu l’écoutes. La Babylone moderne fait le contraire : jouant sur l’affectif, elle anesthésie. Le pape François disait un jour que le monde n’a pas besoin de jeunes vautrés sur des canapés…

18e Dimanche ordinaire C

31/7/22, 18e dim. ord. C : Comment garantir sa vie ??

Qo 1,2+2,18-26 ; Ps 89,3-6.12-17 ; Col 3,1-11 (rallongé) ; Lc 12,13-21.

Tout est vanité, dit Qohélèt, qui n’est autre que Salomon réfléchissant sur sa vie. Le livre des Rois rapporte que celui-ci était le sage suprême, qu’il a construit un Temple somptueux, qu’il a fait régner la paix dans sa région, bref, qu’il a tout réussi… Puis tout s’est effondré, car convaincu d’être un vrai sage, il est tombé dans une idolâtrie liée au sexe. Déjà… Son superbe royaume s’est divisé, et malgré de puissants prophètes, tout a décliné inexorablement pour finir en exil. Depuis toujours, l’idolâtrie affaiblit, car elle rend injuste.

Un bilan nul ? Peut-être, au sens très humain des grands bâtisseurs dont l’œuvre s’émiette, mais en fait pas nul du tout, car il nous provoque à poser de bonnes questions. Il n’invite certainement pas à la paresse, qui n’est qu’un engourdissement où plus rien ne compte. L’activité des enfants le prouve : ils jouent, ils courent, ils se disputent, ils rient, ils provoquent leurs parents, etc. En un mot, ils apprennent à exister, à se faire une place. C’est toujours compliqué et aléatoire, car il y a des souffrances plus ou moins obscures dont on veut sortir.

Alors, vanité des vanités ? Qohélèt donne un critère simple, mais essentiel : « Même la nuit, le cœur n’a pas de repos. » Qu’est-ce qui nous tracasse ? Que voudrions-nous maîtriser, sans y parvenir ? Que craignons-nous de perdre ? Avons-nous peur de faire une bêtise ? Nous voudrions toujours nous mettre plus haut que nos capacités réelles, qui sont limitées, nous le savons bien. C’est la leçon de Qohélèt : la liberté de faire ce qu’il y a à faire, sans craindre l’échec. C’est une responsabilité, mais le résultat est à Dieu. Jésus ne dit pas autre chose aux deux frères en conflit d’héritage qui se présentent à Jésus pour obtenir justice : vous êtes tous les deux dans l’erreur, car vous croyez tous deux assurer votre vie par vos sous. Il donne une parabole très simple sur un homme dégourdi mais seul avec lui-même.

Donc, dormons en paix ? Ce n’est pas du fatalisme. On a le droit, et même le devoir par exemple, de souffrir pour un enfant malade. Alors, de quoi s’agit-il ? De la foi, tout simplement. Savoir que Dieu existe, qu’il est trinité, bref, connaître par cœur tout le Credo peut n’être qu’un simple décor de l’esprit ou une prudence peureuse vers un au-delà assez vague. Croyons-nous que Dieu est présent dans ce qui nous arrive, dans ce que nous voyons ou entendons ? C’est souvent difficile à digérer ; heureusement, mais c’est ça le passage à la foi. Isaïe le rappelle avec force : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu, mes voies ne sont pas vos voies. »

Et Paul dit la même chose autrement : « Le Christ est notre vie. » Il y a une autre vie en nous, les germes d’une autre mentalité en vue d’une autre connaissance. Bien entendu, le Vieil Homme est toujours là, et il suscite un tas de péchés, dont le trait commun est l’absence d’amour. Paul donne une belle liste, qui culmine sur le plus grave, le langage faussé : on se justifie et on dénonce autrui. Alors, qu’est-ce qui se détraque ? L’oubli de la miséricorde reçue, comme si c’était un acquis, pour qu’on n’en parle plus. Heureusement, les tentations ou épreuves quotidiennes permettent de goûter davantage cette miséricorde. L’Homme Nouveau sait qu’il est pécheur et n’en a pas honte. La « vanité » de Qohélèt prend alors un sens libérateur. Et nous oserons voir l’injustice et la dénoncer, sans pour autant jouer aux justiciers.

17e Dimanche odinaire C

24/7/22, 17e dim. ord. C : la force de l’intercession.

Gn 18,17-32 ; Ps 137(138),1--3.6-8 ; Col 2,11-14 ; Lc 11,1-13.

Si Dieu domine vraiment l’histoire, il paraît souvent déroutant. En réalité, la pédagogie divine est faite de défis, pour faire apparaître aussi bien nos faiblesses secrètes que nos énergies latentes. La semaine dernière, des visiteurs imprévus révélaient l’hospitalité désintéressée d’Abraham. Aujourd’hui, c’est son sens de la justice qui est mis à l’épreuve.

Mais en même temps, la Bible montre périodiquement Dieu découragé du comportement de l’homme, qu’il a créé libre mais qui en profite pour faire n’importe quoi. Aujourd’hui, Dieu est mécontent de Sodome pour un péché à peine précisé, et voudrait s’en débarrasser pour améliorer l’humanité. Et Abraham est très libre : il demande miséricorde, avec un marchandage digne d’un bazar oriental. En fait, il intercède, et c’est fondamental : il demande à Dieu d’être Dieu, mais sans prétendre contrôler le résultat. Or, il y a une symétrie : Dieu demande à Abraham d’être adulte, c’est-à-dire limité mais assez confiant pour lui parler franchement. Pourquoi ne pas en faire autant ?

Le psaume chante cette force d’Abraham, car d’un point de vue humain il était quasi inexistant : réfugié, âgé, sans terre et sans enfant. Son humilité est sa clarté, qui chasse toute angoisse, et même tout mauvais souvenir. Et Paul va plus loin, en donnant le sens du baptême : joindre sa propre mort au sens large, avec échecs, déchéances, contradictions, etc., à la mort douloureuse du Christ, car il y a une autre vie à la clé. Tout ce qui est proprement charnel aboutit à la mort. Nous le savons bien, mais nous l’oublions, tout comme ces chers Colossiens, ou nous nous contentons de le savoir, comme une information bien répertoriée. Davantage, nous oublions que nous avons été pardonnés, car cela suppose une gratitude un peu humiliante, un lien de connaissance personnelle, et aussi un gros nettoyage de la mémoire : on ne peut modifier les faits, mais l’intimité avec le Christ, que Paul rappelle inlassablement, permet d’y voir un parcours de salut, chacun avec ses petits zigzags. St Jean de la Croix disait : « L’ascèse de la mémoire conduit à l’espérance. » Sinon, la vie est une suite d’instants décousus.

L’évangile montre que les disciples commencent à comprendre quelques aspects de Jésus : il est autre chose qu’un magicien surhumain, car il prie. Ils entrevoient que c’est de là que viennent sa force et sa liberté. Alors, bien qu’ils connaissent certainement les psaumes, ils ne savent trop comment s’adresser à Dieu directement. Et Jésus répond à deux niveaux, simples l’un et l’autre : d’abord le Notre Père ; c’est une formule communautaire, car Dieu est le père de mes amis comme de mes ennemis, ce qui oblige à élever un peu le regard. Ensuite, à travers quelques paraboles simples, vient la supplication personnelle. Pour demander quoi ? Eh bien, ce dont j’ai vraiment envie, comme Jésus à Gethsémani, et cela permettra de discerner la réponse de Dieu, qui est toujours étonnante. Mais alors, comment fera-t-on pour la comprendre ? Précisément, Jésus ajoute une pincée de sel, pour donner du goût à l’ensemble : demander l’Esprit Saint ! Et on rejoint le quotidien : ainsi, j’ai demandé de réussir à un examen, et je l’ai raté. Je proteste intérieurement, car ça me paraît injuste, et comment vais-je y voir une marque de l’amour de Dieu, sans que ce soit du bourrage de crâne ou de la méthode Coué ? L’Esprit va me permettre de situer cela en perspective dans toute ma vie, une longue histoire qui n’a pas juste commencé hier !

16e Dimanche ordinaire C

17/7/22, 16e dim. ord. C : Quels serviteurs croyons-nous être ?

Gn 18,1-10a ; Ps 14(15),2-5 ; Col 1,24-28 ; Lc 10,38-42.

Abraham a quitté son pays sur une promesse plutôt vague. Ce n’est pas bien clair, mais il est resté capable de s’attacher au quotidien. Âgé, il campe près de son troupeau ; l’ambiance est désertique et la chaleur est lourde. Pourtant, lorsque des passants se présentent, il les accueille avec gratitude, bien qu’il ne sache rien d’eux ; il se met à leur service, restant debout. C’est une force. Pour ne pas les gêner, il ne leur propose d’abord que de l’eau et du pain, mais une fois installés il leur offre bien plus, sans penser à la dépense. Et les trois passants deviennent des visiteurs motivés qui lui font une promesse improbable. Dans la tradition, ils sont restés une image classique de la Trinité, c’est-à-dire de Dieu qui se fait proche sans s’imposer, avec un brin de provocation vers des horizons insoupçonnés. Comment répondre à un visiteur plus ou moins importun ?

Le psaume illustre la source de la force d’Abraham : il parle vrai, sans arrière-pensées ; en particulier, sa relation à l’argent est claire, car dans une guerre précédente il a refusé de piller les vaincus. Il n’est pas parfait, mais même sans comprendre il sait parler simplement à Dieu. Son espérance a pris un tour concret, le laissant accepter les événements. Paul dira que c’est sa foi qui l’a rendu juste ; ses insuffisances humaines ont été submergées.

Paul n’est pas naïf. Il se connaît bien, et il sait qu’après les enthousiasmes qu’a suscités sa prédication, tout va retomber dans la routine. C’est à cause de cela, ou plutôt grâce à cela qu’il écrit, et on ne peut que se réjouir qu’il ait laissé tant de lettres : bienheureuse mollesse de nos frères Colossiens ! Il est confronté à des souffrances, mais il ne donne pas de détails et n’accuse personne. Car ses souffrances viennent à la suite de celles du Christ, qui lui non plus n’était pas naïf. Avec un but très précis : rendre apparent le mal, le péché, tout ce que les cultures du monde dissimulent – y compris la politesse ordinaire. Et lorsque le mal diffus est nommé, il peut être encerclé, et l’espérance se fait jour ; l’amour se renouvelle. Cette parole de Paul ne vieillit pas, en ces temps de violences et d’incertitudes, où nous sommes tentés de souhaiter une vengeance efficace pour sortir d’une peur paralysante. Déjà, les disciples voulaient faire de Jésus un roi parfait et efficace qui règle tout.

Jésus s’y est refusé, mais il ne négligeait pas le quotidien, qui seul est réel. Un jour, laissant ses disciples, il vient dîner chez des amis : Marthe, dont le nom signifie « patronne, maîtresse », et Marie. Et il arrive quelque chose d’essentiel. Comme Abraham, Marthe sait accueillir. avec une bonne cuisine, des fleurs, une bonne odeur. Qui le lui reprocherait ? Mais la question est ailleurs : investie dans des choses moralement excellentes et même savoureuses, elle veut exister, et ne prend pas le temps d’écouter. Peu importe ce que Jésus dit à ce moment. Et ses vrais sentiments se révèlent à travers un accident d’amour fraternel. Elle est jalouse, elle n’arrive plus à parler à sa sœur. Jésus l’appelle deux fois, pour l’obliger à écouter : sa parole est la part du repas qui ne disparaîtra pas. Paul lui rappellerait avec force que son univers est trop étroit, que si elle écoutait mieux elle percevrait l’immensité du monde et du dessein de Dieu, et elle y trouverait sa place avec sa sœur, telles qu’elles sont l’une et l’autre, dans la simplicité et la louange, sans avoir rien à prouver. Et sa cuisine n’en souffrirait sûrement pas !

15e Dimanche ordinaire C

10/7/22, 15e dim. ord. C : Écouter une parole intime qui met en marche.

Dt 30,10-14 ; Ps 68(69),14-17+30-37 ; Col 1,15-20 ; Lc 10,25-37.

Le Deutéronome demande d’avoir la Loi dans le cœur. Est-ce pour obéir à coup sûr ? Pour être bien encadré par un général en chef ? Non, il ne s’agit pas d’un recrutement militaire, mais du sens de la vie. Nous avons tous été adolescents, cherchant à exister, refusant des limites ou en créant, inquiets de ne pas être le centre du monde. Au paradis, Adam et Ève étaient des adolescents : la création était pour eux, et ils croyaient s’aimer. Puis ils ont entendu cette petite voix qui disait : « Si tu n’es pas tout, tu n’es rien. » Et le choc du réel est apparu : ils ne s’aimaient pas. Dure expérience ! Et qui peut y échapper ?

La Loi dont parle le Deutéronome n’est pas comme le code de la route, qui est anonyme et efficace, mais qui ne nous dira jamais où nous allons. Prenons le Décalogue. Un tas de commandements, mais l’essentiel est la carte de visite, au début : « Je suis ton Dieu, qui t’ai tiré de l’esclavage, alors écoute-moi ! » Ça ne vieillit pas, car la réalité de l’esclavage est constante : les objets familiers, les nœuds affectifs, les ressentiments, etc. ; en fait, tout ce qui nous coupe d’autrui ou de nous-mêmes et nous met en situation de survie. La petite voix du monde moderne nous susurre que nous sommes libres, autonomes. C’est faux, tout simplement ; nous faisons semblant, mais la peur de la mort ou de l’échec sous toutes ses formes est toujours au rendez-vous. Limite absolue !

Car le mot Tora, traduit par Loi, signifie d’abord « enseignement ». Il s’agit d’apprendre à vivre sans ivresse, et c’est toujours à refaire, car la vie est par nature instable, comme l’amour. Cet enseignement n’est autre que l’Écriture, qui nous montre que nous sommes tour à tour Adam, Ève, Caïn, Abel, Miryam la jalouse, Samson le faux costaud, David le jeune premier, le grand Élie capable de se décourager, Jéhu le doctrinaire féroce, Ézéchiel le prophète qui prêche dans le désert, Esdras le nationaliste étroit, etc. Dieu devient celui qui se révèle en nous parlant de nous-même sans nous écraser ; il n’est surtout pas une quintessence décantée par un club de philosophes. Et cette parole reste proche aux temps de détresse, nous redit le psaume. Et Dieu, proche de l’homme depuis toujours, est allé jusqu’au bout et s’est fait humain, explique Paul ; il n’a pas résisté à l’horreur de la croix, et finalement tout est transformé, même au ciel, où nous soupçonnons souvent que le jugement couve.

Mais comment entendre quoi que ce soit ? C’est un problème de corps : les oreilles s’ouvrent si on met le corps en mouvement. Telle est l’importance des gestes, qui expriment des choses plus profondes : ça peut être aussi simple qu’un bisou de réconciliation, ou aussi vaste qu’un pèlerinage, qui consiste à sortir de ses sécurités familières. Le mot biblique pour pèlerinages est « pieds » ; si le pied avance, le reste suivra : la tête et le cœur vont s’enrichir.

Dans l’évangile, un intellectuel demande à Jésus le secret de la vie éternelle. Tel Nicodème avant lui, il voudrait une voie royale, une ligne directe au-delà du fouillis des contingences quotidiennes. Mais Jésus le ramène sur terre, en lui montrant qu’il sait déjà l’essentiel, au moins dans sa tête. C’est le double commandement de l’amour, qui vient du fond des âges, et qui paraît être d’une simplicité presque douloureuse. Et l’intellectuel est déstabilisé : apparemment, il ne s’était jamais réellement demandé qui était son prochain. Et nous ?

La parabole du Bon Samaritain est tellement célèbre qu’on montre encore l’auberge qu’il a su trouver ! Que les gardiens du culte en prennent bonne note !

14e Dimanche ordinaire C

3/7/22, 14e dim. ord. C : Se laisser visiter, quoi qu’il arrive !

Is 66,10-14; Ps 65(66),1-7.16-20; Ga 6,14-18; Lc 10,1-12.17-20.

L’histoire de Jérusalem est déroutante, car elle est sans fin. L’œuvre de David et Salomon était superbe, puis tout s’est effondré. Au fond, heureusement, car c’est une leçon permanente : quand on croit tenir ce qu’on a espéré, tout s’affadit, tout s’effrite. Les rappels inlassables des prophètes n’ont servi à rien, mais ils sont toujours actuels. L’amour immobile n’est plus l’amour. Le bien-aimé et la bien-aimée du Cantique se cherchent toute leur vie, et même quand la génération suivante arrive.

Tel est le symbolisme de Jérusalem : une espérance fondée sur une mémoire longue, très longue. C’est du concret. La Jérusalem actuelle, remplie de difficultés, n’est pas ce qu’elle devrait être, croit-on toujours ; ce n’est pas un lieu rassurant. Et pourtant, d’innombrables pèlerins ou de simples visiteurs s’étonnent d’expérimenter réellement la parole d’Isaïe : « À Jérusalem vous serez consolés. » La raison en est simple : après quelques agacements ou impressions déroutantes, ils se trouvent visités tels qu’ils sont, et non tels qu’ils croient qu’ils devraient être. Visités ? C’est-à-dire entraînés vers une espérance qu’ils pourront cultiver ailleurs, n’importe où dans le monde. En fait, ça demande un peu d’humilité, car on est volontiers plein de soi-même, de ses idées, de ses droits. À cette condition, on découvre alors que telle est la force de Dieu : elle rend actif, elle suscite un discernement pour aborder les réalités.

C’est ce que chante le psaume, qui a toutes les allures d’un vœu pieux, d’un opium émollient. Pourtant, c’est le chant de quiconque a été visité : le regard s’élargit ; le voisin énervant n’a plus la même tête ; le torrent d’informations déversé par les médias cesse d’être étouffant. C’est l’expérience de Marie : elle n’était pas une tête pensante qui réfléchissait sur le destin du monde, mais dans le Magnificat elle a vu grand, car elle a reconnu qu’elle avait été visitée. Tout simplement. Ensuite, elle a su être présente à des réalités difficiles qui la dépassaient.

Et Paul insiste : il veut ne se glorifier que de la croix du Christ. Est-ce du masochisme ? Pas du tout : il connaît la souffrance, physique et morale, bref, la croix qui détruit lentement, tout comme l’ancienne Jérusalem qui est finalement tombée. Mais il a un repère : après la croix, le Christ ressuscité est l’Homme Nouveau. Paul l’a compris et veut en être, avec une intensité extrême. On a presque l’impression qu’il a eu des stigmates, comme St François…

Dans l’évangile, Jésus pédagogue lance ses disciples dans une sorte d’exercice périlleux : annoncer la paix à un monde hostile, pendant qu’il prie pour eux. Il les envoie sans moyens, comme des brebis vite apeurées. Il s’agit de visiter des bourgades, où la moisson est abondante et méfiante – comme partout. Ils ont été nourris, et au retour, ils sont impressionnés de n’avoir pas été stériles. Et Jésus en donne le sens : presque sans s’en apercevoir, ils ont trouvé une intimité avec Dieu, là où ils étaient, toute peur surmontée. Quant au signe envoyé à ceux qui refusent la paix, la poussière des pieds, il a une force qu’on n’oubliera pas.

13e Dimanche ordinaire C

26/6/22, 13e dim. ord. C : la présence du Père.

1R 19,16b.19-21; Ps 15(16),1-2.7-11; Ga 5,1.13-18; Lc 9,51-62. 

La grandeur d’Élie n’est pas d’avoir été une sorte de magicien tout-puissant opérant par lui-même, mais bien d’avoir eu un moment de découragement, grâce à la vindicte d’une femme, Jézabel. Il a d’abord cru que tout finissait avec lui. Mais en s’enfuyant il a fini par rencontrer Dieu à l’Horeb, sous une forme très subtile qu’il ne soupçonnait pas. Invité à revenir sur ses pas et à reprendre sa mission, il accepte l’ordre d’avoir un successeur, Élisée. De même David, qui avait tout réussi, aurait bien voulu être lui-même le Messie, mais le prophète Nathan, lui annonça que c’était pour sa postérité, si du moins elle était fidèle.

La manière d’agir d’Élie est brusque : il jette à Élisée son manteau, signe de son bien et de son autorité, mais il ne l’entoure pas de petits soins. Au contraire, il le rabroue sans ménagement, car il sait maintenant qu’un homme peut mûrir. Et c’est ce qui se passe : Élisée rentre en lui-même, fait un geste, et finalement le suit, sans regarder en arrière ; il a bouclé son passé.

Le psaume illustre la transformation d’Élie : fort de sa nouvelle intimité avec Dieu, il n’est plus tout-puissant, mais il est libre et ne craint plus aucun ennemi. Pourtant, ce n’est pas un talisman magique, mais un mémorial, un point ferme dans sa mémoire pour affronter une réalité qui n’est jamais achevée. La relation inaugurée va s’étoffer par un dialogue avec Dieu : « Tu m’apprendras les chemins de vie. » La joie de vivre n’est pas loin, et c’est le contraire d’une ivresse.

Justement, Paul parle de cette liberté, qui est un enjeu sérieux de notre temps. Il donne un critère très simple, très connu depuis l’Ancien Testament : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et que faire si ce prochain est pénible, s’il ne me comprend pas ? Soyons nets, c’est impossible, à cause de la peur d’être détruit. Sans compter qu’il y a des aspects de moi-même que je n’accepte pas, et le « comme toi-même » est peut-être nébuleux. Mais qui suis-je, au juste ? Un infime détail dans le vaste cosmos, entouré d’autres détails tout aussi infimes et tout aussi prétentieux ? Ce n’est pas très gai, et il faut se distraire pour oublier ça. Or, c’est justement là que Paul dit de se laisser mener par l’Esprit. Ce n’est pas vague du tout : cet Esprit nous fait connaître et nous rappelle inlassablement que nous avons un Père, présent tout au long d’une vaste histoire qu’il engendre. Alors, le prochain pénible prend un sens, parce que ma vie a pris un sens. C’est un changement de mentalité. Élie transformé s’est comporté en père à l’égard d’Élisée.

L’évangile montre Jésus grave, mais en mouvement : il sait pourquoi il va à Jérusalem, et il est ferme comme le Serviteur d’Isaïe ; il va porter le péché de tout un peuple qui s’en moque. Il ne craint pas d’aimer des ingrats, comme nous le sommes. Paul l’a bien compris, lui qui s’est reconnu faible, mais qui a cessé de se scandaliser de lui-même. Jésus invite à le suivre – à l’accompagner, plus exactement –, à se mettre en mouvement, mais sans jouer au justicier ni se laisser dominer par le passé ou par les émotions. Mais où le rejoindre, au juste ? Dans le sein du Père, explique Jean. Il y reste où qu’il soit et quoi qu’il fasse ; ce n’est ni une île déserte ni un château fort. C’est un habitat du cœur, contre lequel le monde ne peut rien, quel que soit son acharnement.

(12e Dim. ord. C)  S. Sacrement

19/6/22 St-Sacrement : pain et vin, tout simplement.

Gn 14,18-20 ; Ps 109(110),1-4 ; 1 Co 11,23-27 ; Lc 9,11b-17.

La Terre promise est un lieu exemplaire de relation à Dieu : il faut la travailler pour qu’elle donne du fruit, mais ensuite comprendre que ce fruit vient de la vie que donne Dieu. Le résultat est alors d’exprimer une action de grâce très concrète en lui en restituant une partie (prémices, dîme).

Ainsi, bien avant Moïse, Melchisédech (« Roi de Justice »), reconnu comme prêtre envoyé, de Dieu donne à Abram (qui deviendra Abraham) du produit de la Terre promise et le bénit. Abram, qui était arrivé en Canaan comme un réfugié, sans savoir où se mettre, comprend qu’il a été guidé par Dieu, et fait le geste de lui rendre un dixième (dîme). C’est un aspect de la foi d’Abraham que Paul ne cesse d’admirer.

C’est justement ce que célèbre le psaume. David, figure du Messie, vient à la suite de Melchisédech, qui comme prêtre est médiateur. David avait fait des prouesses militaires, mais c’est quand il s’est reconnu pécheur qu’il a commencé à connaître Dieu, d’où une nouvelle force qui lui permet d’annoncer une victoire sur le mal. Le Messie ne sera pas un glorieux général, mais un médiateur.

Paul rappelle aux Corinthiens désunis ce qu’il a reçu, le rite eucharistique, avec une précision essentielle : en le faisant, on annonce la mort du Seigneur. On la met en scène et par conséquent on y participe. C’est parce qu’il portait notre péché qu’il en est mort : « Voici l’agneau de Dieu », dit Jean-Baptiste. Il n’a pas résisté à notre mal, et par sa résurrection notre dette est effacée. Mais ce n’est pas mécanique ni magique, car Paul poursuit en disant que celui qui participe indignement « aura à répondre de la mort du Christ ». Dans le contexte, l’indignité est l’égoïsme, la fraternité en panne. C’est très grave : celui qui ne voit plus son péché est comme s’il avait écarté le Christ comme on écarte un gêneur, ou comme on prend à l’aveuglette une assurance tous-risques.

La foi est autre chose, et justement « eucharistie » signifie « action de grâce » : c’est une force que souvent nous ignorons. Mais ne nous jugeons pas : nous savons bien qu’avant et après chaque messe nous avons des symptômes d’indignité, surtout un tas de menues poussières de péché. Le Christ n’est mort qu’une fois, mais nous avons à revenir souvent à l’eucharistie, pour la revivre au présent et rester dans l’espérance : surtout, ne nous bloquons pas sur ce qui n’a pas marché. Restons dans l’action de grâce, face au don gratuit qui nous est fait.

Enfin, la multiplication des pains nous dit plusieurs choses très simples. Jésus s’était écarté, mais les foules l’ont retrouvé, car elles sont avides d’espérance. Puis Jésus parle du Royaume, avec une force qui guérit. Qu’a-t-il dit ? Pas des choses nouvelles ou bizarres, mais simplement l’Écriture, avec la force de l’Esprit qui la rend lumineuse au présent. Et il en résulte une nourriture avec peu de choses, qui rassasie comme l’eucharistie, même en quantité symbolique. 

Et les 12 corbeilles ? Il y aura une suite jusqu’à nous. Petit rappel, pour ceux qui connaissent Tabgha sur le lac de Tibériade, qui est le lieu traditionnel de la multiplication des pains : il y a sous l’autel de l’église une mosaïque antique avec seulement quatre pains : le cinquième est sur l’autel, pour aujourd’hui.

11e Dimanche ordinaire C – Trinité

12/6/16, 11e dim. ord. C : Trinité : infiniment proche, infiniment lointaine.

Pr 8,22-31 ; Ps 8,4-9 ; Rm 5,1-5 ; Jn 16,12-15.

Nous fêtons la Trinité, comme un résumé de toute l’épopée pascale. Paul en avait l’intuition, mais il a fallu une série de conflits et de conciles pour clarifier l’identité du Christ, vrai Dieu et vrai homme. Certains, à cause de la philosophie qui rend Dieu lointain, voulaient en séparer le Christ. On perdait de vue que la signature du Dieu que révèle la Bible est l’histoire bien concrète du monde, d’Israël, de Jésus et de l’Église – et finalement la nôtre. Et c’est à travers tout cela qu’on peut le connaître et devenir fils de Dieu comme Jésus, car l’Esprit nous inspire, cet antidote du Malin. Et c’est illustré par la Sagesse, qui est la capacité qu’a Dieu de parler comme nous, mais il le fait mieux !

La Sagesse est proche. Elle s’invite, mais elle ne se laisse pas dominer comme un objet, car elle est bien plus vaste que notre imagination ou notre cœur. Les Proverbes nous disent qu’elle fut la première créature, donnant au monde un souffle, se réjouissant auprès des humains. Elle est comme l’Esprit, qui au moment de la création cherchait où se poser. Elle peut être poétique, mais elle est surtout pleine d’un savoir pratique, qui rejoint aussi bien le mystique que l’artisan. Elle n’est pas abstraite, mais harmonieuse, et c’est par elle qu’on peut discerner Dieu, et en même temps dominer la création, c’est-à-dire la guider sans pour autant se l’approprier, et encore moins la détruire. Notre expérience est souvent loin de cette sagesse : notre petitesse nous décourage, nous fait perdre la paix ; nos désirs contradictoires s’entrechoquent. Pourtant, le psaume admire la création, chante que chacun d’entre nous est « à peine moindre qu’un dieu ». Le Très Grand est capable de se faire Très Intime.

Comment est-ce possible ? Par l’incarnation, explique Paul. Notre nature humaine est si belle que le Christ l’a revêtue entièrement, et en se dépouillant de tout privilège, justement pour être comme nous. Nous ? Nous sommes encombrés d’un tas de choses qui nous donnent l’illusion d’exister, comme si notre être intime ne valait rien ou n’avait aucune force, ce qui revient au même. C’est pour cela que Paul insiste sur l’importance des tribulations, c’est-à-dire des événements de la vie réelle, qui étrillent, ou comme le dit Jean qui émondent les sarments. L’exemple de Jean-Paul II est éclairant : un homme vigoureux, qui a peu à peu perdu toute sa force physique, mais tout en restant en paix, calme et plein d’espérance et de présence à autrui. Il connaissait Dieu et n’était dominé par rien. À sa mort, le peuple assemblé place St-Pierre ne s’y est pas trompé : « Santo subito ! »

Dans son ultime discours, Jésus a dit à ses disciples qu’ils feraient des choses plus grandes que lui. Troublés, ils n’y comprenaient rien. Ensuite, ils ont fui la croix, comme tout le monde, car la mort a toutes les allures d’un cul-de-sac à éviter à tout prix. Puis l’Esprit dont parlait Jésus leur a donné une force qu’ils ne soupçonnaient pas. C’est alors qu’ils ont commencé à le connaître, et à travers lui à connaître Dieu, c’est-à-dire « Dieu avec nous » (Emmanuel). Tel est le « bien » de Jésus : c’est son identité. Ayant expérimenté la résurrection du Christ, les disciples nous permettent d’y croire, nous aussi ; telle est la vérité ultime. Et le Credo le dit simplement : « Je crois à la résurrection de la chair. »

Alors, le chant du psaume devient lumineux.

Pentecôte année C

9/6/19, Pentecôte C. Surprise : l’Esprit est déjà là ! 

Veillée : Gn 11,1-9 ; Ex 19,3-8a.16-20b ; Ez 37,1-14 ; Jl 3,1-5 ; Ps 103(104), 1-2a.24-30 ; Rm 8,22-27 ; Jn 7,37-39 ; Jour : Ac 2,1-13 ; Ps 103(104),1ab.24ac. 29bc-31.34 ; Rm 8,8-17 ; Jn 14,15-16.23b-26. C’est tout !

En cette fête, beaucoup de réminiscences bibliques, surtout pour entendre Jésus dire l’essentiel, qui est une sorte de défi : « Si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. » Il ne voulait pas nous materner, mais les apôtres peinaient à le comprendre, eux qui rêvaient d’une paix confortable.

Le monde nous déçoit, notre vie nous déçoit, nos proches nous déçoivent ; reconnaissons-le. Tout cela forme un tas d’ossements desséchés, et bien souvent Dieu paraît absent. Justement, il commence par nous prendre par la main et nous fait tout visiter en détail ; ainsi, il nous fait hésiter, car malgré l’Ascension, notre ciel reste bas, nuageux. Or, les paroles du jour nous lancent dans son projet à lui, qui passe par nos difficultés.

Ça commence à la tour de Babel, faite de briques, une entreprise totalitaire très dangereuse : des humains voulant devenir maîtres du monde, avoir un nom qui remplace celui de Dieu, ou qui se cache derrière ; bref, tuer la liberté et figer l’histoire. Cette tentation revient toujours, nous le savons bien, et nous avons vu qu’elle finit en désastre, parce que l’être humain, quoique bien gentil, est pécheur et reste contradictoire… Mais heureusement, on le sait depuis Adam !

À l’autre bout vient la Pentecôte, où tout le monde est là pour entendre les louanges de Dieu, pour chanter. Même si certains refusent ! Que s’est-il passé ? Les apôtres ont touché du doigt leur faiblesse grâce au scandale de la croix, ils savent qu’ils ne maîtrisent rien. Enfermés dans la chambre haute, ils prient, attendant qu’un vrai royaume apparaisse. Et voilà que le mur qui les entoure s’efface : le monde entier est là et miracle ! ils n’ont plus peur. Une force est entrée en eux, cet Esprit qui leur rappelle tout ce que Jésus avait dit, qui met sa vie et sa présence en eux. Il n’y a ni briques ni tours, mais la manifestation d’un royaume unique qui n’est pas de ce monde. Et qui ne lui fait pas violence !

C’est très nouveau, et en même temps ça vient de très loin : de la révélation au Sinaï. En Égypte, les Israélites étaient esclaves et infantilisés : quand Moïse est venu leur proposer de prendre le risque de la liberté, ils ont refusé, préférant la sécurité amère et monotone de faire des briques, avec bien entendu le droit de se lamenter. Leur ciel était très bas. Puis Moïse a vaincu le Pharaon et les a fait sortir. Ils ne savaient pas bien pourquoi et ils étaient encore passifs, car dès qu’il y avait une difficulté ils murmuraient, et regrettaient la sécurité d’un esclavage plus ou moins doux. Nous sommes comme ça, nous aussi.

Et ils arrivent au Sinaï, un lieu invraisemblable qui rappelle le chaos primitif et où on manque de tout. Et là, le ciel prend de l’ampleur. Dieu parle de haut, et donne du sens : contrairement à ce que vous croyez, vous avez été portés jusqu’ici sur les ailes d’un aigle, qui voit loin. C’est un retournement : il y a un maître du monde, mais on ne le discerne que quand des événements difficiles ont fait disparaître ce qui le cache. C’est ce qu’annoncent les Prophètes à un peuple qui a la tête ailleurs, comme nous, avec nos soucis qui nous asphyxient.

L’expérience de Paul est fondamentale : à Damas, son énergie destructrice s’est retournée. Il est réaliste, mais il a entrevu un monde nouveau, au cœur des douleurs de l’enfantement. Il sait qu’on ne peut le saisir comme un objet ; au contraire, c’est lui qui a accepté d’être saisi. L’Esprit lui a fait découvrir Dieu comme Père, chassant toute peur, alors que tout menace. Pourquoi ne pas le suivre ? C’est à notre portée, si nous reconnaissons qu’il est déjà là en nous !

Pâques 7 année C

29/5/22 Pâques 7 C : Un amour gratuit !

Ac 7,55-60 ; Ps 96(97),1-2b.6.7c.9 ; Ap 22,12-14.16-17.20 ; Jn 17,20-26.

Étienne, violemment accusé, a prononcé un vaste discours ; il y montrait une grande sagesse et même un peu de colère, mais son mérite n’est pas là. La finale que nous entendons aujourd’hui montre la force de l’Esprit Saint, et sa source : il voit le ciel ouvert, et son intimité avec le Christ est devenue telle qu’elle franchit la limite de la mort. C’est pour cela qu’il est capable d’intercéder pour ses adversaires, car ils sont enfermés sur terre, et ne savent pas ce qu’ils font, comme le disait déjà Jésus sur la croix. Ils font le mal, ou plus exactement le mal s’exprime à travers eux. Mais le ressuscité, qui siège comme Fils de l’Homme selon la vision de Daniel, va les défendre, car il a pris sur lui leur péché. Ainsi, Étienne s’endort, c’est-à-dire qu’il entre dans une vie que personne ne peut lui arracher.

Le psaume exprime la même réalité, avec un horizon élargi. Les rois du monde sont puissants, mais le peuple d’Israël, choisi pour sa petitesse, atteste un pouvoir plus élevé. Quoi qu’en pensent les grands rois avec leurs armées, la terre n’est qu’une petite chose par rapport à la source de toute vie. Moïse et une troupe d’esclaves ont réduit la force de Pharaon, mais ensuite Dieu a pris soin de leur montrer qu’ils n’étaient pas les maîtres de ce monde.

L’Apocalypse met en scène une sorte de retour au paradis, mais au terme d’une histoire bien réelle et souvent dure et déroutante. Au temps d’Adam, il ne se passait rien, et nous peinons à concevoir un amour en quelque sorte immobile. Puis le monde a commencé à bouger, grâce à Ève. « Bienheureuse faute, qui nous a valu un tel sauveur », avons-nous chanté à Pâques. Les élus ont lavé leurs robes, mais pas n’importe où et à la sauvette, comme pour faire bonne figure. Ce doit être dans le sang de l’Agneau, nous disait-on quelques chapitres auparavant. Car c’est dans l’épreuve que les détails secondaires s’effacent et que se révèle le mystère du Christ. Telle était l’expérience d’Étienne ; telle est aussi l’expérience de beaucoup, malgré un quotidien d’allure monotone.

Nous avons tous un désir profond de clarté, de paix, d’amour, mais il est souvent enfoui sous autre chose, à cause d’une résignation secrète, comme si le monde était mal géré, et nous autres réduits à la survie. La semaine dernière, on nous annonçait l’arrivée de la Jérusalem céleste. Aujourd’hui, ça se précise : elle n’est pas un bloc indistinct, car chacun y existe avec son nom, sa vie. Chacun est invité pour lui-même et peut répondre avec courage : « Viens Seigneur Jésus ! »

Cet appel rejoint la prière de Jésus dans l’évangile. Il prie pour la mission en général, mais celle-ci ne peut procéder que de notre vie réelle, pour laquelle il annonce deux choses : d’abord, la gloire du Christ sera sur nous ; pas la gloriole, mais sa présence très forte, comme pour Étienne. Ensuite, l’unité ; nous avons tous expérimenté que nous ne savons pas bien nous réconcilier avec les autres, aussi bien en famille qu’à l’extérieur. Reconnaissons que nous n’avons pas la force, que nous craignons de perdre quelque chose. Mais la présence du Christ nous fera voir un ciel ouvert, au-delà de toute limite. Un gain extrême !

Ascension année C

30/5/19, Ascension C : Mais où est donc la force promise ?

Ac 1,1-11 ; Ps 46(47),2-3. 6-9 ; He 9,24-28 + 10,19-23 ; Lc 24, 45-53.

On nous dit qu’en ce jour de l’Ascension le Christ est allé nous préparer une place au ciel. Peut-être, mais sur terre, il a laissé une situation bizarre, et la liturgie crée une attente. Jésus est ressuscité, il s’est fait présent, et… rien, la monde tourne comme avant ! Ces 40 jours de familiarité avec le Ressuscité n’ont pas donné grand-chose. Jésus n’est plus vraiment terrestre, et l’irruption de l’Esprit à la Pentecôte n’a encore rien ébranlé. Prenons au sérieux ce moment de retrait : dans nos vies, tant de chose vont mal quand nous ne percevons plus l’Esprit. En son absence, l’Adversaire est là, et il accuse, car il a tous nos dossiers, et il s’y connaît. Et dix jours dans le vide, ça nous arrive, et c’est long !

En fait, le récit de l’Ascension nous est conté aujourd’hui de deux manières différentes. D’abord dans les Actes, au jour le jour, dans un climat incertain. Le ressuscité a prouvé sa résurrection, il s’est donné à voir et à entendre, il a parlé aux disciples du Royaume de Dieu. Eh bien ! Ils n’ont rien écouté ou rien compris, car ils n’avaient pas la force de sortir de leur horizon purement politique : restaurer la royauté en Israël, faire une nation propre, sans étrangers, où tout va bien. Et ce n’est pas une histoire du passé : sans l’Esprit saint, nous n’avons pas la force de sortir des lamentations sur la situation. 

Dans l’évangile, qui est la finale de Luc, la même chose est racontée après-coup. Le temps de l’enseignement du ressuscité aux disciples est réduit à l’essentiel : l’Écriture s’est accomplie, à vous de redécouvrir comment. Et les disciples sont devenus apôtres, sans aucun mérite de leur part, car tous avaient fui la croix. Une mission universelle de miséricorde leur a été confiée, car ils peuvent témoigner qu’ils ont été pardonnés ; la confiance qui leur est faite les transporte. Ézéchiel parlait de la gloire de Dieu qui suivait les exilés ; non seulement ils ne sont plus exilés, mais ils sont devenus témoins. Et ils se rappellent le temps de l’attente de l’Esprit comme un moment joyeux, rempli de louange, car Jésus les a bénis en partant, de sorte que Dieu est présent. Au ciel et sur terre, ils ont une place, et l’échec ou la mort n’auront plus prise sur eux.

Et ils ont expérimenté ce qu’affirme l’épître aux Hébreux, car tout cela n’est pas magique. Le mal existe, c’est un fait qui ne peut être supprimé, sauf dans l’ivresse ou la folie. Le jugement est une réalité que nous connaissons très bien, non pas parce que c’est écrit, mais parce que nous nous savons coupables, plus ou moins obscurément. Par son sacrifice, le Christ s’est laissé écraser par notre péché, et comme il l’a accepté par amour, il est bien placé pour intercéder, pour nous défendre contre l’Accusateur. N’en faisons pas une routine bien huilée, revenons-y avec admiration et louange dès que quelque chose cloche.

Le psaume prend alors tout son sens, car dire que Dieu règne sur les nations paraît incongru ; en effet, les journaux n’en parlent guère. Pourtant, lors de la résurrection, l’ange a fait savoir aux disciples : « Il vous précède en Galilée, c’est là que vous le verrez. » Donc, là où tu dois aller, il te précède, chez l’épicier du coin ou au bout du monde ; annonce-le, et tu le verras. Car tous, même nos ennemis, cherchent obscurément la miséricorde pour respirer mieux ; beaucoup seraient prêts à jurer que non, mais ils se connaissent bien mal.

Pâques 6 année C

26/5/19, Pâques 6 C : Regardez bien : le salut progresse.

Ac 15,1-2.22-29 ; Ps 66(67),2-3.5.7-8 ; Ap 21,10-14.22-23 ; Jn 14,23-29.

L’assemblée de Jérusalem veut montrre l’unité de l’Église, alors même que Jacques, Pierre, Paul et Barnabé ont des trajectoires très différentes (voir Ga 2 et la seconde révélation de Paul, qui a tenu à se soumettre, pour ne pas se contenter d’avoir raison). Dieu et le salut du Christ sont plus grands que mes petites idées, mais j’ai du mal à accepter que je ne comprends pas tout. Car l’essentiel, qui est toujours le même et qui tient juste en une ligne (voir 1 Co 15,3), nous dépasse toujours au quotidien : Quoi faire face à l’échec, à l’injustice, à la mort ?

Oui, le salut de Dieu est pour toutes les nations, qui vont se réjouir, dit le psaume. Ce n’est pas abstrait, car je peux le croire et le chanter grâce à un signe : « La terre a donné son produit. » C’est-à-dire que ma petite activité, peut-être ignorée de tous, a donné un fruit qui me dépasse – et que l’Esprit me permet de reconnaître. Comme dans le Magnificat : l’Esprit a visité Marie, et sa louange s’étend au monde entier. Car autrement, comment croire que les voies de Dieu sont justes, puisque tout paraît montrer le contraire ?

Mais je ne suis pas seul, car la Jérusalem céleste arrive, avec beaucoup de monde. La semaine dernière, elle était figurée comme l’intimité d’une noce : la fiancée, c’est nous comme corps unifié au-delà de toute division ; l’époux, c’est l’Agneau immolé, c’est-à-dire Jésus, qui vient porter tout ce qui ne va pas. Aujourd’hui, la représentation est un peu différente, plus liturgique et plus solennelle. Les Douze sont présents à la cérémonie, mais justement ils sont apôtres, destinés à partir au bout du monde, et la liturgie est une sorte d’envoi, avec un but : que la lumière de l’Agneau suffise à tous. C’est le sens de l’ancienne formule de conclusion Ite missa est « Allez, c’est l’envoi ».

Dans l’évangile, Jude a posé une très bonne question : « Seigneur, comment se fait-il que tu doives te manifester à nous et non pas au monde ? » Que tout le monde suive la morale élevée de Jésus et vienne à la messe, et qu’on n’en parle plus ! Mais Jésus semble répondre à côté : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole… et nous ferons une demeure chez lui. » En fait, il revient à l’essentiel : non pas gérer une chrétienté, mais oser être intime avec lui, et quiconque a cette intimité sera apôtre, car Dieu ne fait rien sans apôtres, sans témoins de sa présence, et il n’attend surtout pas qu’ils soient parfaits.

Et les disciples n’y comprennent rien, comme nous le plus souvent. Ils ont un peu peur que Jésus ne disparaisse ; il est si rassurant ! Mais Jésus est très clair : il est essentiel qu’il ne soit plus visible pour que le Paraclet ou l’Esprit manifeste sa présence intime et sa force (« paraclet » signifie « défenseur »). Et alors la mémoire et le cœur vont se réveiller, comme chez les disciples d’Emmaüs. Les choses vont prendre un sens, même quand tout paraît bouché. La paix que Jésus laisse alors aux disciples et à nous n’est pas la non-guerre à tout prix (« Pas de vagues ! »), mais une liberté toute neuve au-delà de l’épreuve. Et c’est là qu’on le rencontre à nouveau. L’expérience des autres est semblable ; ils deviennent frères et l’horizon s’élargit, tout comme dans l’Apocalypse et le psaume.

Pâques 5 année C

19/5/19, Pâques 5 C : Attention, Jérusalem arrive !

Ac 14,21b-27 ; Ps 144(145),8-13 ; Ap 21,1-5a Jn 13,31-35.

La foi vient de l’écoute, car le Christ se fait présent par la bouche de son témoin – s’il consent à ouvrir la bouche, évidemment ! Dans ses lettres, Paul s’adresse à ceux qui ont déjà été évangélisés, qui ont connu un enthousiasme, une ferveur. Et la vie du monde a repris le dessus. Comment l’amour peut-il durer sans devenir une routine impersonnelle, voire craintive ?

Aujourd’hui, dans les Actes, Paul continue à évangéliser, puis il repasse par les communautés déjà lancées, en particulier à Antioche de Pisidie. Et il fait deux choses essentielles, qui montrent son amour et sa lucidité : d’abord il annonce des épreuves et invite à la persévérance, car la foi ne se déroule pas sur un tapis rouge. Pour beaucoup de chrétiens la foi se réduit à des valeurs, ou même à une éthique élevée. Mais face à la mort ou à la stupidité des épreuves, tout s’effondre s’il n’y a pas une intimité avec le Christ, c’est-à-dire avec sa croix, qui ouvre toujours une espérance renouvelée, une « gloire ». Et l’Esprit saint, comme une colombe, s’envole pour un rien, mais il revient discrètement.

La seconde chose est non moins essentielle. De même que Paul et Barnabé à leur retour à Antioche rendent compte de leur activité, de même ils instituent des « anciens » (c’est de ce mot grec que vient « prêtre »). Hm ! Et pourquoi donc ? Les personnalités sont différentes, et il y a toujours un risque que quelqu’un devienne un gourou, prenne le pouvoir et manipule ; il masque Jésus-Christ, tout en croyant sincèrement parler en son nom. Au contraire, les « anciens » sont responsables et doivent rendre des comptes. Du vivant de Jésus, ses disciples voyaient en lui un gourou, et ne grandissaient pas. Il a fallu la croix pour qu’ils comprennent qui ils étaient, et que la foi était possible. Puis Jésus institue Pierre « ancien », alors qu’il n’était ni le meilleur ni le pire ; ses gaffes sont célèbres.

À côté de ces soucis de bon sens, les apôtres se réjouissent que la porte de la foi soit ouverte aux nations, ce qui constitue un miracle dont on mesure peut-être mal l’ampleur aujourd’hui. Bien sûr, il y aura tout un chemin à parcourir et des problèmes, mais l’être humain est capable de reconnaître la grâce de Dieu, qui sait se faire présent dans les pires circonstances. C’est cette bonté de Dieu que chante le psaume. Dans l’apocalypse, les persécutés ne sont pas drogués, et pourtant ils chantent : « Tes voies sont justes et droites, Dieu de l’univers ! »

Et la Jérusalem céleste arrive. La demeure de Dieu sur terre comme une fiancée prête pour son époux. C’est un lieu qui demeure, alors que tout est périssable, nous le savons bien. La communion et la paix sont annoncées, car nous en avons déjà un avant-goût sur cette terre.

Et c’est ce qu’explique Jésus aux disciples un peu ahuris, qui ne comprennent pas que le Maître doive partir. Il est glorifié, ou va l’être, c’est-à-dire que sa présence va prendre en eux-mêmes une autre dimension, par l’Esprit du ressuscité qui viendra aussitôt. Le nouveau commandement ne paraît pas bien nouveau, puisque « l’amour du prochain comme soi-même » vient déjà du Lévitique, avec une note de justice et de pardon. Mais il y a une dimension nouvelle : aimer quelqu’un, c’est l’aider à entrer dans la Jérusalem céleste, dans ce lieu sur terre qui est au-delà de l’épreuve, de la mort. Comme le disait déjà le Serviteur souffrant d’Isaïe : porter une parole à celui qui n’en peut plus.

Pâques 4 année C

12/5/19, Pâques 4 C : Vie éternelle ?

Ac 13,14.43-52 ; Ps 99(100),1-5 ; Ap 7,9.14b-17 ; Jn 10,27-30.

Les lectures du jour nous mettent en face d’une question bizarre mais essentielle : Qu’est-ce que la vie éternelle ? Est-ce au ciel ou sur terre ?

À Antioche de Pisidie (Turquie), Paul a prononcé un vaste discours dans une synagogue, devant des Juifs et des craignant-Dieu, c’est-à-dire des gens du coin intéressés et touchés par le judaïsme, mais non circoncis. Tout ce qui était annoncé dans la longue histoire depuis Abraham aboutit de manière proprement incroyable : la rémission des péchés, l’entière justification par le Ressuscité. Cette union à Dieu est la vie éternelle, sur laquelle la mort n’a pas prise.

Et là-bas, ça commence par un enthousiasme : Juifs et craignant-Dieu ont senti une vérité pour leur vie, quelque chose a vibré en profondeur. Et brusquement, ça s’évapore. Le prophète avait bien dit que c’était incroyable ! Cette histoire ancienne est toujours vraie. Car le salut annoncé est un vrai bouleversement des petites habitudes : si mes fautes sont pardonnées, alors celles de mes adversaires aussi ? C’est trop, je n’aurai plus personne à critiquer. Et pourtant, c’est ça la vie éternelle : amour de Dieu et amour du prochain. C’est le terme de la mission d’Israël, mais ô scandale, c’est tout de suite, là où nous sommes, avec un passé et un futur. C’est ce que chante le psaume : « Nous sommes à Lui. » 

D’accord, ça dépasse nos forces, et Israël a raison de se méfier d’une telle naïveté, mais c’est ce que réalise la liturgie, en petites miettes : un « nous » se forme, la communion est annoncée. Bien sûr, les paroles que nous entendons ou que nous prononçons sont en avance sur notre vie quotidienne. En effet, quels que soient les conflits ou les difficultés, nous osons dire : « NotrePère… » 

Mais ce n’est pas un ballon d’air chaud qui nous élève sans heurt au-dessus des contingences de tout le monde. L’Apocalypse rappelle et rappelle et rappelle encore qu’il y a d’abord l’épreuve du réel, qui est la même dans le monde entier, sans privilège. Concrètement, c’est le vaste ensemble de ce que nous ne comprenons pas : Pourquoi ai-je ce défaut ou cette maladie qui m’agace, ou ce souvenir qui m’humilie ? Pourquoi ma femme, mes enfants, mon voisin… ? Pourquoi les journaux sont-ils remplis d’horreurs ? Pourquoi ces violences contagieuses ? Eh bien, tu comprendras peu à peu si tu laisses venir la croix du Christ dans tes pensées, dans ton cœur, et avec elle toute l’histoire biblique, pas moins. Elle est parfois repoussante, mais c’est aussi la tienne.

« Mes brebis écoutent ma voix. » Tout est là, car la foi vient de l’écoute, dit Paul, et il a l’audace de dire que dans sa prédication c’est le Christ qui parle, qui te connais, alors que l’individu Paul ne te connaît pas. Et c’est ce lien qui est la vie éternelle, car personne n’a prise sur lui. Personne ? Si, moi-même ! En effet, c’est d’abord moi qui mets cette relation en danger, en n’acceptant pas de ne pas comprendre, en me jugeant moi-même ou en me droguant pour ne rien voir. Les grands saints étaient souvent effrayés de leur peu de foi et de leur péché, car ils étaient lucides, et l’Accusateur est toujours là, au travail.

Ne lui laissons pas le dernier mot ! Et relisons joyeusement le psaume.

Pâques 3 année C

1/5/22, Pâques 3 C : Pourquoi ça résiste ?

Ac 5,27b-41 ; Ps 29(30),3-6.12-13 ; Ap 5,9-14 ; Jn 21,1-19 (textes élargis).

La tradition biblique met toujours face à face un prophète qui aime son peuple et le défend, et ce même peuple qui est toujours rebelle et préfère une vie superficielle cachant l’injustice. Il suffit de penser à l’ancêtre Moïse intercédant pour les Israélites lors de l’affaire du veau d’or.

La scène du procès de Pierre et Jean au tribunal reproduit un peu ce schéma : le peuple a rejeté Jésus, mais il est versatile et de nombreux signes montrent qu’il y a une vie imprévue en son nom : il n’a pas vraiment disparu et les chefs ont peur. Même ayant agi sincèrement, les maîtres du monde se croient tout-puissants, et ils deviennent nerveux quand on touche à leurs limites. Ici, ils se savent obscurément pécheurs et ne croient pas au pardon qu’annonce Pierre. Donc, silence à tout prix, ce qui devient inhumain. Situation tragique que nous connaissons aussi. Qu’ai-je donc fait que j’aimerais bien tenir caché ? Le sage Gamaliel introduit un peu de bon sens en élevant le débat : laissons le temps à Dieu d’envoyer des signes qui nous ferons comprendre ce que nous avons fait ou subi, puisque l’agitation pure ne mène à rien. Le premier pas est d’accepter cette miséricorde qui va se manifester, même si on ne comprend pas bien.

Le psaume y invite. Dieu a relevé Jésus, et il me relève aussi : « Tu as changé mon deuil en une danse », pour une nouvelle journée, car hier j’avais raté quelque chose et j’étais assez vexé. Et je redeviendrai capable de dire la vérité, de chanter. Dieu habite la louange d’Israël, et la musique crée une harmonie.

Car ceux qui n’ont pas honte de leur faiblesse et acceptent que l’Agneau immolé porte le poids qui les écrase, ceux-là forment l’Église qui franchit toute frontière de race et de langue ; cet agneau est laid, et il ressemble au plus nul d’entre nous. L’humanité est une, ce qu’on oublie souvent aujourd’hui, par peur de perdre une identité fragile, c’est-à-dire de perdre de petites idoles familières. L’humanité est une ? Oui, la politique est variable, mais le poids du péché est le même partout. Et les chrétiens forment un « peuple de prêtres », c’est-à-dire de médiateurs envers le Monde, qui n’en veut pas. Aujourd’hui comme hier.

Et l’évangile nous dépeint une réalité ordinaire : après de grands moments, il faut revenir aux choses familières, car il y a des familles à nourrir. Jésus est ressuscité ? C’est très bien, mais Pierre repart à la pêche, les autres se joignent à lui. Ils se croient capables de se débrouiller. Ils sont professionnels, mais ça ne marche pas bien, car ils n’obéissent qu’à eux-mêmes, ce qui est assez modeste. Et quand ils obéissent au Christ, une fécondité apparaît. Il ne leur dit pas de faire autre chose que ce qu’ils savent faire, mais de le faire autrement.

Pierre a plusieurs fois douté de Jésus, surtout face à la croix. Jésus le pousse à révéler son doute, mais il ne lui retire pas sa confiance : « Pais mes brebis », mais aussi « Suis-moi », car seul en tête il irait se perdre. Lors de l’ultime discours de Jésus, après la dernière Cène, Pierre se déclarait prêt à mourir pour Jésus, mais sans trop savoir ce qu’il disait. Maintenant, le Ressuscité le prend au mot : il suivra son maître. Dans le même discours, Jude lui a posé la bonne question : Pourquoi ne te révèles-tu pas directement au monde ? Et la réponse de Jésus est nette : il a besoin de nous pour parler. Saint Augustin dira plus tard que la nature humaine aurait été avilie si Dieu n’avait pas voulu que ce soit des hommes qui parlent de lui à d’autres hommes. Eh bien, allons-y !

Pâques 2 année C

24/4/22, Pâques 2 C. La miséricorde ! Que chercher d’autre ?

Ac 5,12-16 ; Ps 117(118),2-4.22-27 ; Ap 1,9-13.17-19 ; Jn 20,19-31.

La présence du Ressuscité, qui a dominé toute la semaine, culmine en ce dimanche qui suit Pâques et qui est traditionnellement centré sur la miséricorde, c’est-à-dire sur ce que nous ne savons pas bien faire.

Le petit tableau de l’Église primitive que donnent les Actes campe en quelques traits une image très vivante de la première communauté en milieu juif, à Jérusalem, car le nom du Christ, appuyé sur l’Écriture, a une puissance. La vie est si forte que le tableau offert est un peu brouillon : il y a des signes et des prodiges, et Pierre a déjà dû affirmer auparavant qu’il n’était pas magicien ; la communion entre les frères est rétablie, malgré les doutes de Thomas ; les gens n’osent pas se joindre à eux, mais en même temps ils viennent en masse. Il y a une joie communicative, tout paraît simple, et la louange sous-jacente est orchestrée par le psaume.

Pourtant, il a fallu un accident grave : celui qui a été rejeté par des gens efficaces est devenu plus grand qu’auparavant. Bienheureuse faute… ! Et nous ? Il nous arrive souvent de nous voir rejetés, ignorés, sans place bien claire dans le monde. Osons l’avouer, sans mettre de fioritures, car avec le Christ, une telle expérience porte du fruit ! « Ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. »

Mais l’essentiel est qu’il s’agit de durer à travers les épreuves, nous rappelle le voyant de Patmos. Un certain « jour du Seigneur », donc un dimanche, premier jour de la semaine, il a eu une vision grandiose du Ressuscité. Face à cela, il se voit mort, car au fond, il sait bien qu’il reste pécheur, instable, même s’il a été persécuté, exilé. Et la vision le relève. Il pourra alors parler avec autorité aux Églises d’Asie pour les secouer, car en toute bonne foi elles se sont routinisées. Peut-on réellement croire que tout va bien ?

Dans l’évangile, l’apparition de Jésus ressuscité est quasi liturgique : les disciples sont réunis le premier jour de la semaine, et se réunissent à nouveau huit jours après. Et Jésus dit deux choses qui vont de pair : d’une part, il annonce la paix, alors que tout va mal, et Jean à Patmos s’en souviendra. D’autre part, il donne une mission gigantesque aux apôtres apeurés : ministres de la miséricorde, un attribut divin. Justement, ils en sont dignes, parce que face à la croix ils ont été faibles ; surtout, ils ne peuvent plus le cacher. Mais ils ne sont pas envoyés déclarer en vrac que tout le monde est bien gentil et pardonné. La force de l’Esprit saint leur donnera un discernement : voir en profondeur et inviter les gens à rentrer en eux-mêmes, première étape de la conversion.

Heureusement, Thomas a pour mission, là comme ailleurs, de clarifier la situation. Il n’a pas écouté ses frères, ce qui montre que la communion est fragile. Et comme nous il voudrait des certitudes, des preuves ; il a un peu peur de sa faiblesse, il voudrait être sûr. Lors de la dernière Cène, il ne comprenait pas où Jésus devait aller. Avons-nous peur de ne pas bien comprendre ? Écoutons-nous les témoins de la résurrection, même s’ils n’ont pas l’air bien malins ? Suivons l’évolution de Thomas : il a d’abord nié, puis il confesse splendidement sa foi.

Enfin, la finale de l’évangéliste nous invite à méditer : il en a dit le moins possible « pour que vous croyiez » ! Ce n’est pas du journal, et on peut aussi comprendre « pour que vous preniez le risque de croire », avec à la clé une liberté que le monde ignore. Être pardonné donne des ailes !

Paques 1 année C

17/4/22, Pâques 1 – C : Alléluia, ça se chante !

Vigile pascale : Gn 1,1-2,2… ; Is 55,1-11… ; Ez 36,16-17a.18-28…. Messe du jour : Ac 10,34.37-43 ; Ps 117(118), 1-2.16-17.22-23 ; Col 3,1-4 ; Jn 20,1-9.

Nos pensées sont souvent pessimistes ou épuisantes ; notre petit avenir est incertain ; l’amour s’affadit ; nous avons toujours les mêmes défauts… Com­ment redevenir joyeux sans être superficiel ?

Isaïe tranche, en invitant à un festin très particulier qui est hors du pouvoir de notre précieux argent si rassurant, car il ouvre un avenir. Mais c’est sous une forme déroutante, qui invite à voir que Dieu est déroutant, peut-être parce qu’il est trop simple et direct. Il est bien là, mais sa pensée est plus vaste que la mienne, et je le crois absent, comme s’il ignorait mes déboires. En effet, sa parole n’est pas lisible dans les journaux, mais dans les soubresauts de la longue histoire biblique. Celle-ci peut paraître étrange ou révolue, mais en réalité elle nous imbibe comme une pluie si nous reconnaissons qu’elle parle de nous, en commençant par l’effondrement du paradis et des grandes illusions optimistes : nous ne savons pas construire un bonheur durable avec autrui. Ou pour le dire autrement, les échecs nous rendent méfiants, et nous nous savons mortels.

Alléluia pour tout le monde, donc : celui qui porte le poids de notre péché se tient à l’aboutissement d’une immense histoire du Dieu unique avec l’humanité. C’est pourquoi la liturgie de Pâques commence à la Création. Et Dieu n’est pas mécontent de son œuvre, alors qu’elle nous paraît parfois hostile : il y a des guerres, des volcans, des moustiques, etc. etc. Les visions de l’Apocalypse montrent que Dieu est toujours à l’arrière-plan d’une histoire qui à notre échelle est réellement tragique. En fait, c’est très concret, car il y a dans notre vie des événements qui ont des allures de guerres, de volcans ou de moustiques (etc.). Le péché en fait partie, et comment retrouver l’amour de Dieu dans tout ça ?

Eh bien, Dieu éprouve, car nous nous connaissons mal, nous le connaissons mal, nous connaissons mal ceux que nous aimons. Que Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils unique, alors qu’il lui a promis une postérité, paraît absurde. Pourtant c’est en obéissant qu’Abraham voit le bélier, qui était déjà là, pris dans un buisson : il a pris un risque, et une porte s’est ouverte devant lui. C’est ça la foi dans la durée, car Abraham avait déjà une certaine expérience de Dieu, depuis qu’il avait quitté Ur comme un réfugié stérile.

Paul nous rappelle notre histoire : nous avons expérimenté la mort ; c’est peut-être difficile à admettre, mais cela devient clair rétrospectivement par une expérience de résurrection ; les choses d’en-haut sont arrivées sur terre, comme une pluie où chaque goutte peut donner une fleur. C’est une intimité avec le Christ, qui reste un peu cachée et surtout très fragile, mais qui croît peu à peu.

L’évangile montre que le premier témoin de la résurrection est une femme à la vie compliquée, mais elle est troublée de ne pouvoir rien faire pour son mort, qui lui a échappé. Les disciples arrivent et voient un spectacle étrange : le suaire entourant la tête est séparé des autres linges qui entouraient le cadavre. Dans la tombe la mort ne laisse que des épluchures « d’en-bas », suggérant la tête (Jésus) séparée du corps des disciples. Tout est perdu ? Non, car en fait tout est bien rangé, sans trace d’agitation. Le disciple bien aimé voit, alors qu’il n’y a plus rien à voir, et comprend, en s’appuyant sur les Écritures, qu’une autre présence se manifeste. Une mutation se fait « d’en-haut », et tout va se ressouder hors du tombeau, comme un accouchement réussi. Alléluia !

Jeudi Saint

14/04/22, Jeudi Saint C : Le sang qui sauve ?

Ex 12,1-8.11-14 ; Ps 115(116b),12-18 ; 1 Co 11,23-26 ; Jn 13,1-15.

Après l’enthousiasme un peu naïf des Rameaux, nous allons suivre pas à pas la passion du Christ : plus nous verrons comment il s’est enfoui dans les profondeurs du mal, plus nous verrons sa résurrection comme éclatante. En fait, de quoi sommes-nous capables ? Une telle question fait frémir, non ?

Les produits les plus typiques de la Terre promise sont le blé, le raisin et l’olive, qui pour les humains aboutiront au pain, au vin et à l’huile. C’est ce que nous fêtons à l’orée de la Passion, avec deux messes : le matin, la consécration des huiles d’onction à la « messe chrismale » présidée par l’évêque ; le soir, l’institution de l’eucharistie, c’est-à-dire en fait de l’entrée de la communauté chrétienne dans le monde de la résurrection.

En Égypte, les Israélites étaient esclaves du Pharaon, au point de n’avoir plus d’espérance et de refuser Moïse qui venait les délivrer. Les diverses plaies fini­rent par obliger le Pharaon à les chasser, et Moïse mit en place un rite de Pâque, qui changea la perspective. Une libération insoupçonnée vient de Dieu, même s’ils comprennent très mal, car ils ne sont pas encore sortis d’Égypte, et la traversée du désert sera dure. Le signe de cette fête est un peu déroutant : la mise à mort d’un agneau innocent et sans défense, geste violent qui rappelle un peu ce qu’avait fait Abel, et que Dieu avait agréé. Il s’agit d’un repas, puisqu’ensuite il faut le manger dans un climat d’urgence. En effet, le bras destructeur de Dieu va s’abattre sur l’idolâtrie, mais le sang de l’agneau, mis sur les portes, va écarter cette fatalité. Curieusement, les Israélites n’étaient pas moins coupables. Moder­nisons un peu : chacun sait plus ou moins obscurément qu’il est asservi à un tas de choses, qui viennent de lui-même ou de l’extérieur, et qu’au fond son droit à vivre reste très modeste. Il en résulte une peur de la mort, ou d’être réduit à rien, ce qui est le plus grand esclavage, mais il faut le cacher à tout prix. Et voici qu’il est prescrit un geste violent, dont le résultat sera un sang qui sauve. Le Christ comme agneau de Dieu n’est pas loin : la chair et le sang se complètent.

Avant le passage cité ici, le psalmiste disait : « Moi qui ai dit dans mon trouble : L’homme n’est que mensonge. » Ça nous arrive aussi, osons le reconnaître, car ceux que nous aimons nous déçoivent. Quel est le couple très chrétien qui n’a pas songé au divorce, ou à une séparation de bon aloi ? Inquiétant, non ? Mais le psalmiste refait surface et nous entraîne, car il se rappelle qu’il est aimé gratuitement : « Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? J’élèverai la coupe du salut… » Le démon nous accuse, nous condamne, et il a de bonnes raisons de le faire ; il nous maintient esclaves, comme le Pharaon en Égypte. Et voici que le sang indique une sortie de cette situation. Mais c’est tout de suite, et non le jour où j’aurai le temps. Le Seigneur « passe » ; c’est le sens du mot hébreu pour « Pâque ».

Avant ce rappel de l’eucharistie, Paul a fait une mise au point : il y a des divisions dans l’assemblée, ce qui ne l’étonne pas trop. L’amour est fragile, Paul le sait, et il donne un sens au rite : « Quand vous mangez ce pain… vous annoncez la mort du Seigneur. » Ce que le geste rend visible par une sorte de mise en scène, c’est de faire disparaître le Christ pour s’en nourrir, donc de contribuer symboliquement à sa mise à mort. Reportons sur lui ce que nous avons contre autrui, ou contre nous-mêmes, ou contre le monde entier !

6ème Dim. de Carême – Rameaux

10/4/22, Carême 6 (Rameaux) C : Enthousiasme et reniement ?

Procession : Lc 19,28-40. Messe : Is 50,4-7 ; Ps 21(22),2.8-9.17-24 ; Ph 2,6-11 ; Lc 22,14–23,56 (lecture brève 23,1-49).

Résumé des journaux du temps : Barabbas et les deux crucifiés aux côtés de Jésus n’étaient pas de simples voleurs criminels avec du sang sur les mains, mais des « zélotes », un mouvement politique très religieux, né en Galilée et qui cherchait à restaurer la royauté en Israël en chassant les occupants romains par la violence. Voilà pourquoi la foule a pu préférer Barabbas. L’entourage de Jésus n’était d’ailleurs pas étranger à cette mouvance (cf. Lc 24,21 ; Ac 1,6).

En ce jour des « Rameaux », nous sommes confrontés à un contraste : une entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, puis la Passion où tout le monde disparaît, ce qui montre la versatilité des foules en général, et même des disciples les plus proches en particulier. Méditons sur nos changements d’humeur quand survient une contrariété ou une déception.

Dans l’évangile de la procession, Jésus prend une monture simple, sans apparat. Mais les disciples mettent du décor et le proclament roi, avec un écho du Ps 119. Car ils suivent un gourou, qui va tout régler : le Messie d’Israël, fils de David. Certains disciples pharisiens ont peur, car ils réfléchissent et savent les Romains et Pilate intraitables : sur la croix celui-ci mettra un panneau « roi des Juifs ». Mais Jésus laisse l’enthousiasme se manifester : on ne réprime pas une fête, même un peu superficielle, car elle laissera des traces dans la mémoire.

Et les textes de la messe célèbrent la Passion. Le serviteur souffrant d’Isaïe et le psaume soulignent l’essentiel : l’intimité avec Dieu donne une force contre cette injustice qui revient toujours, c’est-à-dire qu’elle permet de porter le péché d’autrui, et même plus : porter une parole à celui que la vie écrase et isole. À Gethsémani, Jésus priait, alors que les disciples dormaient à l’ombre de leur gourou. Sur la croix, il prie encore, citant un psaume.

Le récit évangélique est vaste, mais suivons les disciples, spécialement Pierre. Jésus lui a prédit sa chute, mais en même temps il lui a annoncé qu’ainsi il serait alors capable d’encourager autrui. Pierre n’écoute guère et se croit fort, mais il ne se connaît pas : il renie Jésus devant des gens qui n’ont aucun pouvoir. Puis Jésus le regarde, et Pierre pleure. Ce jour-là, il a grandi, et il est alors prêt pour une mission ; on le verra ensuite dans les Actes parler avec autorité. Pourtant, une première phase d’enthousiasme un peu naïf était indispensable (« Laissant tout, ils le suivirent »). Des fiançailles un peu lyriques sont nécessaires pour préparer aux difficultés d’un mariage. Car il s’agit de durer, non pas parce qu’il faut durer, mais parce que c’est ainsi que tout s’approfondit.

Et la foule ? Elle a préféré Barabbas et suivi Jésus portant sa croix. Puis les chefs sont scandalisés : Si tu es si important, prouve-le en descendant de la croix ! Car la croix est un scandale, celle de Jésus comme les nôtres. Où est l’amour de Dieu ? Fondamentalement, il veut nous faire grandir, mais ça ne marche qu’avec l’écoute et l’intimité ; c’est encore le Serviteur souffrant d’Isaïe.

La mort crée de l’irréversible. Sommes-nous prêts ? Lorsque Jésus expire, le cosmos bouge. Nous l’expérimentons aussi lorsqu’un être cher disparaît ; nous sommes retournés. Et face à Jésus mort, la foule est toute retournée : quelque chose revient dans sa mémoire, même si elle ne sait pas très bien quoi.

5ème Dimanche de Carême

3/4/22, Carême 5 – C : Sortir des crises du passé !

Is 43,16-21 ; Ps 125(126),1-6 ; Ph 3,8-14 ; Jn 8,1-11.

Au terme de leur esclavage en Égypte, les fils d’Israël ont vécu une libération improbable. C’est un mémorial, qui donne une idée de l’action de Dieu dans un passé mis à sa place. Et aujourd’hui ? Comment ne pas être dominé par la violence de mauvais souvenirs qui assaillent ? Le prophète annonce une situation sans violence, que nous pouvons expérimenter ou au moins entrevoir. En effet, les mauvais moments doivent entrer dans une histoire du salut, où tout prend peu à peu un sens. Sans l’expérience de la soif, l’eau reste fade !

Histoire sainte ou sanctifiée, et non histoire parfaite, car ce ne serait pas une histoire. « Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant. » De quoi s’agit-il ? De la croix, tout simplement, de ce qui nous détruit, physiquement et moralement, de ce qui bouche l’horizon. Car avec Jésus-Christ la croix toujours laide peut devenir glorieuse. Mais acceptons-nous qu’il nous visite, qu’il réveille en nous des énergies cachées ? Lors de l’esclavage en Égypte, les Hébreux ont commencé par refuser Moïse, qui les invitait à prendre le risque de la liberté ; ils n’avaient pas le temps, avec toutes ces briques à faire. Le risque, oui, et peut-être avec des souffrances ! Souvent, on préfère un esclavage connu à une liberté inconnue, car psychologiquement c’est plus confortable : ça donne le droit de juger le monde entier, et surtout le droit de râler. Qui va nous ôter ce droit ?

Paul est passé par là, et il n’en finit pas d’être ébloui – mais non drogué, car les réalités restent les réalités. Il conclut nettement : la connaissance du Christ est supérieure à tout. Qu’est-ce à dire ? Connaître celui qui me connaît mieux que moi-même ! C’est très concret, car sa parole nous visite, même dans les coins sombres. Elle nous fait sortir de toute honte, de tout regret enfoui. C’est ça la miséricorde au quotidien, et c’est très vivant. Paul n’a pas honte d’être pécheur, et d’avoir besoin d’avancer encore. Quand il dit qu’il oublie le passé, cela signifie que sa mémoire n’est pas lourde, qu’elle n’écrase pas le présent.

La femme adultère… un épisode si connu. La question n’est pas de rechercher le complice absent, mais de saisir la pédagogie de Jésus, qu’on voudrait accuser de laxisme, puisqu’il se détache de la situation en se baissant, et qu’il ne condamne pas. La Loi est sainte, répète souvent Paul, et elle oblige à voir la réalité en face : cette femme n’a plus le droit de vivre, tous ses mérites ont disparu. Faut-il donc souhaiter une société parfaite, militarisée, qui tue le déviant ?

Réfléchissons : La Loi est-elle anonyme, ou est-elle l’occasion d’une relation intime avec Dieu, avec « je » et « tu » ? Les accusateurs en font un simple manuel légal : dans un tribunal, on ne médite pas sur les législateurs. Mais Jésus oblige les gens à rentrer en eux-mêmes : qu’ils commencent à retrouver Dieu, qui par l’Écriture préside à une histoire longue et très compliquée. Et la femme ? Elle n’a pas de nom, c’est vous et moi. Elle s’est vue morte, exclue de la société, et elle n’est sûrement pas prête à l’oublier. Par la présence de Jésus, la menace s’éloigne, mais il prend cette femme très au sérieux, faisant appel à sa conscience, à ses énergies enfouies : « Tu as expérimenté que le péché mène à la mort ! » Il la déclare capable de vivre, et nous avec elle. C’est l’essentiel !

4ème Dimanche de Carême

27/3/22, Carême 4 – C : Une vraie nourriture ?

Jos 5,9-12 ; Ps 33(34),2-7 ; 2 Co 5,17-21 ; Lc 15,1-3+11-32.

Après l’humiliation de l’Égypte et les souffrances d’un long désert, voici l’arrivée en Canaan des Hébreux, qui ont traversé le Jourdain. À Gilgal, c’est la Pâque, comme prescrit par Moïse lors de la Pâque de sortie d’Égypte. La manne cesse, et ils reçoivent les nourritures de la Terre promise, en particulier le pain et le vin, déjà introduits avec Abraham (Gn 14). C’est le modèle de la dernière Cène des évangiles : Jésus a fait un parcours allant du Jourdain à Jérusalem, point ultime de la Terre promise, et il célèbre la Pâque. Dans l’Eucharistie, il va donner à consommer le « produit » du nouveau Royaume, c’est-à-dire Jésus-Christ ressuscité lui-même, sous la forme de pain et de vin bien terrestres. Et ce n’est pas de l’histoire ancienne. Est-ce qu’en prenant la communion nous percevons un don gratuit, après les déserts, les épreuves, les murmures de la vie ordinaire ? Mais ce n’est pas une invitation à la passivité. Aimer autrui passe par un travail, comme le vigneron de la semaine dernière, avec son fumier.

Le psaume arrive justement pour rappeler la gratuité du don. « Bénir en tout temps » signifie au moins « bénir régulièrement », après des bouts de désert et d’inquiétudes. Sortir de la honte des petites misères sans grandeur. Avec une invitation aux humbles, aux humiliés : ils ne peuvent pas savoir qu’il y a un Dieu qui les aime si personne n’en témoigne. Il faut les retrouver. Au travail !

C’est justement le travail du père de l’enfant prodigue : par amour, il a laissé son fils faire des bêtises, sans craindre qu’il souffre. Comme Dieu avec nous, lui qui ne désespère jamais. Mais il sait nous envoyer des événements forts, comme la famine (ou les épreuves du désert), pour nous réveiller, nous ramener à la vie. Écoutons bien le dialogue du père et du fils aîné : l’un dit que son fils était mort, l’autre ne connaît plus son frère, pensant qu’il a mené une belle vie et qu’il est juste de payer pour cela. Qui a raison ? Observons comment le cadet a mûri parmi les cochons : il est rentré en lui-même, il s’est vu pécheur et il a su dire à son père ce qu’il avait pensé, sans trouble affectif. De plus, lui qui était un égoïste parfait, il n’avait pas imaginé une telle miséricorde. Sa mort a été vaincue ! C'est la différence entre « se remplir le ventre » et « tuer le veau gras ».

Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ, dit Paul. Oui, oui, on le sait…, mais auparavant, il s’est fait pressant : « Laissez-vous réconcilier. » Donc, on résiste, parce qu’on a envie de consommer pour soi-même, et l’amour devient vague. D’où le cercle vicieux du jugement sur soi-même ; c’est une prison qui rend triste. Or, juger autrui ou soi-même, c’est se mettre à la place de Dieu ! Et c’est lourd ! Il ne s’agit pas d’être aveugle, mais de dire simplement à autrui ou à soi-même ce qui ne va pas. La coutume de l’Église est de se confesser pour Pâques. Il y a des gens qui pour être en règle font la démarche mais ne savent pas quoi dire. Existence tragique : Comment connaître autrui si on ne se connaît pas soi-même ? Et la mort qui guette ! Au contraire, accepter la réconciliation, c’est mettre un pied dans la vie éternelle, c’est en germe l’Homme Nouveau dont parle Paul. Et on retrouve l’Eucharistie. Le signe que j’ai accepté la miséricorde, c’est que j’en deviens ministre à mon niveau, sans attendre d’être parfait.

3ème Dimanche de Carême

20/3/22, Carême 3 – C : le temps de Dieu.

Ex 3,1-8+13-15 ; Ps 102(103), 1-11 ; 1 Co 10,1-6+10-12 ; Lc 13,1-9.

Dans le passage du buisson ardent que nous entendons, il y a d’intéressantes différences de traduction au v. 14, sur l’identité de Dieu :

- en hébreu : « Je serai ce (ou “celui”) que je serai », c’est-à-dire toujours présent à vous dans votre histoire, même de manière imprévisible ;

- en grec, puis en latin d’Église : « Je suis celui qui est », c’est-à-dire la permanence de Dieu, en un sens quasi philosophique, sans allusion au temps.

Dans l’Apocalypse (1,8 et ailleurs), les deux sens sont combinés dans une formule utilisée dans la liturgie : « Dieu, qui est, qui était et qui vient. »

Moïse, exilé et poussant son troupeau, ne s’intéressait plus guère à son peuple, mais il a eu une attitude essentielle : pour voir, il a fait un petit détour, à la mesure humaine. C’est peu de chose, puisque Dieu a pris l’initiative de la rencontre, mais il fallait ce détail pour mettre en route une très grande affaire, qui allait le dépasser : la formation du peuple élu. Le réel profond est plus vaste que ce que nous en percevons, c’est pourquoi les menus événements comptent. Moïse va peu à peu apprendre à aimer son peuple, qui ne le mérite sûrement pas. Et Jésus sera un autre Moïse, car les brebis persistent à se perdre.

Mais qui est donc Dieu ? Celui de mes ancêtres ? C’est bien joli, mais les temps ont changé. Où est le nôtre aujourd’hui ? Comment le voir au présent ? C’est ce qu’orchestre le psaume, qui va plus loin que ce que nous pensons spontanément : la louange provient de l’étonnement et de l’admiration pour ce qui est arrivé, au passé et au présent ; la Bible éclaire ma vie, en fouillant sous les apparences. Car nous ne sommes pas nés par hasard, comme des grains de sable échoués sur une plage, pour une vie sans horizon et dans la crainte de la mort. La liberté de celui qui loue Dieu vient d’une mémoire qui s’élargit, ce qui n’empêche nullement les épreuves qui obligent à renouveler les choix. 

Tel est l’avertissement de Paul, qui provient de son expérience, car il a été incompris, persécuté. Les grands moments ne sont pas une drogue qui immobiliserait tout : au désert, les Hébreux oubliaient vite les miracles. La pédagogie divine est incessante, à travers les défis de la vie. « Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies », dit Dieu (Is 55) ; il n’est pas une nounou. Beaucoup de choses nous paraissent absurdes ou nous laissent sans force. Avons-nous été victimes d’une illusion céleste ? Pourquoi tant de gens divorcent-ils, alors qu’ils ont sincèrement cru à leur mariage ? Si Jésus ne s’était pas laissé submerger par l’injustice, y aurait-il eu un christianisme ?

Et l’évangile montre que Jésus ne se place pas au-dessus des événements. Il refuse l’attitude typique de la religion naturelle, pour laquelle Dieu n’est qu’un justicier qui guette ses victimes. Les gens qui sont morts étaient des pécheurs ordinaires, comme nous. L’appel à la conversion est simple : Sommes-nous prêts, face à ce qui peut arriver ? Avons-nous encore des « dossiers » mal refermés, des rancœurs qui couvent et qui entretiennent la peur du futur ?

La seconde partie de l’évangile élargit le regard. Voyons-nous des « figuiers stériles » autour de nous ? Plutôt que de les juger, nous sommes invités à nous en occuper de deux manières : user de notre imagination pour trouver un peu de « fumier » approprié, et surtout intercéder pour eux. En effet, en marge de toute efficacité visible, la prière a une force que nous oublions trop souvent.

2ème Dimanche de Carême

13/3/22, Carême 2 – C : Torpeur et réveil !

Gn 15,5-12+17-18 ; Ps 26(27),1+7-14 ; Ph 3,17-4,1 ; Lc 9,28-36.

L’homme est libre, mais l’histoire de l’humanité paraît avoir mal commencé. Une première phase aboutit au Déluge, et ensuite la tentative totalitaire de la tour de Babel dut être contrée. Résultat ? Un émiettement, chacun dans son coin. Pour sortir de ce dilemme, Dieu lance Abraham, qui a un profil de réfugié sans force politique ou économique. Chargé d’une lourde promesse, il a obéi à un appel de Dieu, mais rien ne s’est passé comme prévu. Il a été ballotté en Canaan et en Égypte, mais il a reconnu un début d’histoire avec Dieu, et il lui parle. Sa justice n’est pas d’avoir fait de grandes choses, mais d’avoir cru à une promesse d’allure invraisemblable. C’est notre modèle, dira Saint Paul, car la foi n’est pas le rêve d’un moment, mais la persistance d’une histoire étrange avec Dieu, bien au-delà de simples « bonnes actions ».

Il en résulte une intimité, qui permet à Abraham l’apatride d’interroger Dieu : « Quelle est la suite ? Où vais-je habiter ? » Et la réponse divine est très surprenante : Abraham doit prendre de ses biens pour faire un sacrifice coûteux. Ces animaux partagés représentent Dieu et Abraham face à face, à égalité : c’est une alliance, avec une exigence de fidélité jour après jour. Dieu prend Abraham au sérieux, et nous avec lui, ce qui n’empêche pas d’avoir parfois un sommeil troublé. 

Un tel sommeil est un signe : Adam l’a connu lors de la formation d’Ève, et aussi les disciples face à la Transfiguration que nous entendons aujourd’hui. Est-ce un songe ? Est-ce réel ? Pierre est débordé. Il voudrait figer l’événement, trop vaste pour lui : Moïse a créé Israël comme peuple, et Élie est annoncé pour la fin des temps. Ils parlent du « départ » de Jésus (le mot employé est « exode », comme lors de la sortie d’Égypte). C’en est trop pour Pierre, qui ne veut jamais entendre parler de la Passion, mais il veut les garder proche. En effet, cette Passion est bien là, avec une nuée sombre, et cela fait peur – comme à nous, lorsque la croix se profile et que notre horizon se rétrécit dangereusement. Malgré tout, cette Transfiguration restera un mémorial (2 P 1,17-18). Tout se résume en Jésus, qu’il suffira d’écouter. Ne cherchons pas ailleurs !

Et le psaume nous invite justement à rester en dialogue avec Dieu, pour sur­monter toute peur et chercher sa face. Tu crois qu’il est infini, trop loin ? Non, dira Jésus : il est présent chez mon voisin, chez un passant, chez un mendiant. Jésus est clair : « Tout ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens… »

Saint Paul arrive en fanfare : « Imitez-moi ! » Pour qui se prend-il ? Mais il explique ailleurs qu’il est pécheur : non seulement il a persécuté l’Église, mais encore il se voit incapable de faire le bien que pourtant il voudrait accomplir. La réalité de son intervention ici est d’abord qu’il aime les frères. Au quotidien, Paul est constamment face à la croix, qui n’est autre que l’histoire réelle avec ses pièges, mais sa vraie patrie n’est pas sur terre : elle est dans la résurrection, dont il a eu un avant-goût. Ainsi, il nous invite à ne pas fuir la croix. Pourquoi ? Pour avoir quelque chose de vrai à dire au voisin que la vie a bousculé aussi, et surtout pour inviter nos enfants à chercher le sens de leur vie, car le monde actuel est très éclaté, sans projet bien clair, et notre parole est souvent fade. Ne tombons pas dans le fatalisme ou la résignation !

1er Dimanche de Carême

6/3/22, Carême 1 – année C : Parole et mémoire.

Dt 26,1-11 ; Ps 90(91),1-2+10-15 ; Rm 10,8-13 ; Lc 4,1-13.

On nous parle de milliards d’années-lumière... Le monde est très vaste, et chacun de nous est très petit, même s’il rêve grand. Comment trouver sa place ? Les modestes prémices dont parle le Deutéronome donnent une orientation très utile : la petite aumône que je suis invité à faire sera peut-être gaspillée, mais elle peut prendre pour moi un sens considérable : si mon travail a produit un petit quelque chose, c’est l’aboutissement d’une longue histoire, la mienne, avec un tas de complications, maintenant comme autrefois. Mais il s’agit ici de déclarer ce résultat comme action de grâce, en fouillant un peu dans la mémoire : le Seigneur m’a fait une promesse que j’ai peut-être oubliée, mais voici qu’il y a aujourd’hui une part que je peux lui rendre comme signe de reconnaissance.

La mémoire ? Réfléchissons avec le psaume : Pouvons-nous dire que Dieu a été présent lors d’une épreuve ? En fait, les épreuves nous scandalisent toujours, un peu ou beaucoup : Dieu est-il vraiment bon ? Voyons donc l’évangile : c’est l’Esprit qui pousse Jésus au désert, précisément pour y être éprouvé. Avec le souvenir des 40 ans qu’ont passés les Israélites à tourner en rond dans un désert hostile. C’était intentionnel, car Dieu ne voulait pas qu’ils arrivent en Terre promise triomphants, car ils auraient fui à la première difficulté (cf. Ex 13,17). Le désert me pose la bonne question : Pourquoi ça ? Le Deutéronome, cité par Jésus à propos du pain, répond : « C’est pour que tu saches qui tu es. »

Il y a une continuité entre épreuves et tentations ; c’est le même mot dans les langues de l’époque, car il s’agit de réalités voisines. Pourtant, les unes viennent plutôt de l’extérieur, des aléas de la vie réelle. Au contraire, les autres viennent plutôt de l’intérieur, du Malin qui agit en nous. En réalité, celles-ci sont de la plus haute importance, car qui ne désire plus rien est mort : cœur de pierre et non cœur de chair. Il y a un combat nécessaire « pour que tu saches qui tu es ».

Jésus a surmonté les tentations, toutes les tentations, nous dit-on, donc aussi les miennes. L’Esprit a été plus fort, et ensuite il s’exprime à travers lui : et Jésus va agir avec force et parler avec autorité. Ou plutôt, il va laisser parler l’Écriture en la rendant présente, ce qui chasse les démons. Mais attention : le Malin aussi connaît l’Écriture, et il me suggère toujours de la mettre à mon service. Tentation redoutable : comme Nicodème, j’aimerais bien me propulser vers le ciel, plus haut que la médiocrité qui m’entoure. Comme les prophètes avant lui, Jésus est resté solidaire du peuple, proche des petites misères.

Dans le passage donné aujourd’hui, Paul s’appuie fortement sur l’Écriture : la Parole est proche de ton cœur. Si c’est vrai, tu es dans l’intimité de Dieu, et c’est ça le salut. Alors l’Esprit va ouvrir ta bouche et tu vas affirmer ta foi. Si c’est faux, ton discours ressemblera à une leçon bien apprise ; ton visage et ton attitude te trahiront. Et c’est justement le grand défi actuel : que les chrétiens rendent compte sans grandes phrases de l’espérance qui les anime. C’est toujours une victoire, mais il convient de ne pas s’affoler des couacs, des petits échecs : ils nous donnent un peu d’humilité !

Mercredi des Cendres

2/3/22, Cendres année C : Conversion ? À faire tous ensemble ! Essayons !

Jl 2,12-18 ; Ps 50(51),3-6+12-17 ; 2 Co 5,20–6,2 ; Mt 6,1-6+16-18.

À Pâques nous célébrerons la victoire du Christ sur la mort ; c’est aussi notre résurrection ici-bas. Ce n’est pas une mince affaire, car pris dans les routines nous n’avons pas l’habitude de nous voir morts et stériles ; il est tentant de se résigner à la médiocrité. Le Carême qui commence aujourd’hui est un temps de préparation très utile, comme invitation à la conversion : renouveler tous ensemble notre initiation chrétienne, pas moins. Bien sûr, l’invitation est quotidienne, mais il s’agit maintenant de le faire ensemble, de retrouver. la fraternité qui s’émousse toujours un peu. La ligne directrice est simple : méditer sur les tentations de Jésus au désert, où nous sommes invités à retrouver les nôtres. Cela demande de l’imagination, mais la liturgie va nous y aider.

Les journaux suggèrent sans trop le dire que le monde s’enfonce dans le néant ! Eh bien, pas de révolution, mais « déchirez votre cœur », demande Joël, qui que vous soyez, jeunes ou âgés. Donc, rendez ce cœur sensible d’abord à votre propre réalité, sans incriminer autrui, et vous découvrirez que Dieu est proche, car il est vivant et sait se manifester de manière imprévue. Il s’agit concrètement de détecter nos petites idoles familières : par le jeûne (De quoi ai-je toujours envie ?) ; par l’aumône (Suis-je prêt à donner sans savoir si c’est utile ?) ; et par la prière (Est-ce que j’ose adresser à Dieu ce qui me passe par la tête, même ce dont j’ai honte ?). C’est à la portée de tout le monde ! Et on peut s’aider les uns les autres. Le monde a besoin de joie communicative.

« Laissez-vous réconcilier », demande Paul avec insistance. Ce n’est simple qu’en apparence, car nous sommes très moralisateurs : nous cherchons toujours à nous justifier. Suivons la petite Thérèse, qui se voyait plus pécheresse que Marie-Madeleine ! Elle avait raison : n’étant pas scandalisée d’elle-même, elle était libre et joyeuse, proche d’autrui même dans les souffrances.

Car le péché a un poids, sur nous et sur les autres, et c’est justement ce que porte Jésus-Christ. Le psaume d’aujourd’hui évoque la vilaine histoire de David (2 S 11 et 12) : s’étant reconnu pécheur, il est entré dans une intimité avec Dieu qu’il ne soupçonnait pas ; sorti alors de la vanité de celui qui réussit tout, il a commencé à s’intéresser à ses enfants. De plus, ayant expérimenté le salut, il est prêt à en témoigner. Le cantique de Zacharie (Benedictus) reprend son parcours en deux étapes : les réussites, puis le salut par la connaissance du péché.

Nous entendons aujourd’hui Jésus nous parler personnellement, et annoncer que nous pouvons retrouver Dieu comme père. Le mot « hypocrite », en grec, désigne un acteur : il met un masque et joue un rôle. C’est aussi notre réalité, car nous sommes toujours sensibles à l’opinion d’autrui, ce qui est un esclavage. Mais cet « autrui », nous l’imaginons, alors qu’en fait il regarde ailleurs, car il a le même problème d’être reconnu. Le seul « autrui » qui compte, c’est le Père, qui nous connaît mieux que nous-mêmes, puisque sa Parole nous visite.

Concluons avec David : « Rends-moi la joie de ton salut, aux criminels j’enseignerai tes voies. » Oui, les criminels que nous sommes sont aveugles !

8ème Dimanche ordinaire

27/2/22, 8e dim. ord. C. La parole claire a une force !

Si 27,4-7 ; Ps 91,2-3,13-14,15-16 ; 1 Co 15,54-58 ; Lc 6,39-45.

Le premier verset du premier psaume affirme : « Bienheureux qui ne s’assied pas avec les railleurs. » Beaucoup de choses vont mal, nous le savons, et la faute des autres est immense. On peut toujours en parler longuement, ou traiter cela par le rire. Pourtant, les plaisanteries ne créent pas la communication, et la médisance est contagieuse. Or, nous avons besoin pour vivre d’échanger sur la vie réelle. Mais il faut oser s’ouvrir, et ne pas se cacher sous un bavardage. Le Sage de l’Écriture a beaucoup expérimenté : c’est par la parole qu’on peut encourager quelqu’un, ou le confiner dans la tristesse des jours monotones. « Au commencement était la Parole, et la Parole était Dieu. » C’est une puissance divine plus grande que celle des canons, et elle nous a été donnée. Qu’en faisons-nous ? La parole de Paul était forte, car il connaissait sa faiblesse et n’en avait pas honte.

Le psalmiste a médité sur ce paradoxe : le juste n’est pas celui qui s’épuise à avoir l’air juste, mais au contraire celui qui s’attache à une parole plus haute, car il sait que lui-même est contradictoire et qu’il ne domine pas grand-chose. Il a éprouvé qu’il existe un amour gratuit qui est parfois tranchant, mais qui renforce sa vie. Il le chante, et il voudrait le communiquer. Ainsi, il peut être fécond, car il comprend bien qu’il n’en est pas propriétaire. La louange qui en résulte est plus haute que les tracas quotidiens.

Face aux désastre et aux ruines visibles, les Prophètes s’étaient interrogés sur la mort, se refusant à y voir la fin ultime. Paul reprend ce langage d’espérance en le mettant au présent : la victoire est acquise par Jésus-Christ, grâce à qui l’être mortel que nous sommes sera revêtu d’immortalité. Ce futur annoncé est en mouvement dès maintenant, mais il y a toujours un réflexe de repli, à cause du péché qui nous sépare du Christ. Dans ce cas, l’horizon de l’être périssable que nous sommes n’est que la mort, et c’est une épouvante qu’il faut cacher. 

C’est ainsi que le langage se trouble, devient stérile et fermé. Comment en sortir ? En écoutant la Loi, qui est sainte, rappelle toujours Paul ; elle est là pour nous dénoncer, c’est-à-dire pour nous montrer qui nous sommes réellement. Elle est bien davantage qu’un code anonyme qui permettrait de comptabiliser les infractions. Le Décalogue commence par le plus important : « C’est moi le Seigneur qui t’ai tiré de l’esclavage… » Oui ! Ton esclavage ! La suite est une adresse personnelle en « tu », qui se termine par un résumé « Tu ne convoiteras pas… » : un vaste programme, pour nous qui rêvons toujours d’autre chose. Tiré de l’esclavage ? Il ne s’agit pas d’une liberté intemporelle qui plane comme une ivresse, mais d’une mémoire : j’ai connu des moments de liberté, qui peuvent avoir été des miettes dispersées. Je suis invité à en faire mon histoire avec Dieu, une histoire d’amour qui va mêler mortel et immortel, les difficultés de chaque jour et aussi la paix. C’est ce qui donne la fermeté dont Paul est l’exemple.

La paille et la poutre ! Jésus n’invente rien, mais il prend le plus grand soin de rafraîchir l’héritage des Prophètes et des Sages, avec l’arbre et ses fruits. Aujourd’hui, il parle de l’aveuglement qui stérilise la parole. L’image de la poutre est suggestive : on ne voit plus rien, sinon de vagues apparences, sur soi-même et sur autrui. Un monde d’ombres et de rôles. Nous valons mieux que ça, non ?

7ème Dimanche ordinaire C

20/2/22 7e dim. ord. C : Qu’est-ce que la liberté ?

1 S 26,2.7-9.12-13.22-23; Ps 102,1-2,8.10,12-13; 1 Co 15,45-49 ; Lc 6,27-38.

Saül, un grand timide, a été oint par le prophète Samuel comme roi, c’est-à-dire comme Messie au sens propre. Puis il a été rejeté, et le même Samuel, venu à Bethléem, a oint discrètement David, qui devenait ainsi un autre Messie. Mais Saül, infiniment jaloux, ne voulait pas lâcher prise, alors que son fils Jonathan, grand ami de David, s’efforçait de calmer son père, de sorte que celui-ci était écartelé entre sa fureur et le sentiment de sa propre injustice. 

Dans le passage d’aujourd’hui, Saül et son armée pourchassent David dans les vallées désertiques, entre Hébron et la mer Morte. Une certaine nuit, Saül dort sans défense, mais David refuse d’en profiter, avec une double dimension : il ne veut pas tuer un ennemi voisin, mais surtout il respecte la fonction de Messie, car elle est un signe de Dieu sur terre, même si le titulaire n’est guère satisfaisant. Bien plus tard, Paul demandera de respecter les gouvernants et de prier pour eux. Ce n’est certainement pas pour les couvrir de fleurs, car eux aussi sont insatisfaisants. Ce sera un signe que nous appartenons à un autre royaume qui n’est pas dans les nuages, mais qui s’insère dans les réalités terrestres. Les récits de martyres sont impressionnants à cet égard. Ou, pour le dire autrement, Paul est en fait très subversif, mais il avance comme masqué. Avant lui, Jésus aussi était subversif à sa manière. On a voulu l’écarter, mais sa présence de ressuscité est devenue bien plus forte que de son vivant, grâce à l’Esprit saint : par lui, l’échec et la mort ont été vaincus, comme l’annonçaient les Prophètes.

Le psaume paraît à la fois lyrique et un peu lointain : c’est si beau ! En fait, il explique ce que Saül ne pouvait pas comprendre, car sa violence maladive le mettait dans l’angoisse, le confinait dans une cage d’où il n’avait pas la force de sortir. Il ne pouvait que s’enfoncer, entièrement dominé par le refus de David de l’attaquer, ce qui est une bonne leçon. Le chant du psaume célèbre la joie d’être déchargé d’un poids. Mais n’oublions pas : il y aura toujours d’autres Saül, car une liberté comme celle de David ou de Jésus suscite une exaspération.

Paul reprend la même chose sous un autre angle. Créés à l’image de Dieu ? Splendide, mais cela se passe dans une glaise où l’on s’embourbe. Le Christ est au ciel ? Certes, mais le ciel est venu sur terre, et « l’image » peut se restaurer ici et maintenant. C’est le miracle de la miséricorde, de l’expérience du pardon qui nous fait retrouver notre être profond aspirant à la vie éternelle. Le Christ surplombe Adam, et le transforme : l’Esprit divin est plus grand que le souffle humain !

Dans l’évangile, Jésus parle à ceux qui l’écoutent. Tout est là, car il s’agit d’un rapport personnel. Sans cela, l’idée d’aimer un ennemi, c’est-à-dire quel­qu’un qui m’a fait du mal, est très irréaliste, ou encore peut représenter un sommet de vertu orgueilleuse : je suis meilleur que les autres ! Bravo, mais il s’agit d’autre chose. Nous sommes entourés d’objets, d’habitudes, d’êtres rassurants, car il faut se protéger de toute atteinte, et l’ennemi vient troubler cette identité fragile, qui ne sait trop comment se défendre. Or, Jésus arrive, invitant à une relation intime qui sera plus forte que toute menace. Déjà le psalmiste se demandait : « Que me fait l’homme à moi ? » Ce ne relève pas de l’insensibilité ou du mépris, mais de la liberté de se reconnaître comme fils.

6ème Dimanche ordinaire C

13/2/22 6e dim. ord. C : Être connu de Dieu ?

Jr 17,5-8 ; Ps 1,1-6 ; 1 Co 15,12.16-20 ; Lc 6,17.20-26.

On procède toujours par imitation. Un enfant imite ses parents ou fait exactement le contraire, ce qui revient au même, puisque la révolte n’est pas la liberté. Un adolescent, découvrant ses propres complexités et les imprévus de la vie, cherche un ou plusieurs modèles, une idole à aduler – ou plusieurs. Un amoureux croit obscurément avoir trouvé un point d’appui pour exister vraiment. Un adulte espère qu’un chef charismatique va le sauver du néant. Tout cela est naturel : contrairement à l’animal qui est vite autonome, l’être humain naît prématurément et doit tout recevoir de son environnement, en commençant par apprendre à parler. C’est là qu’intervient Jérémie, qui n’avait aucune envie d’être prophète et qui se lamentait d’être incompris. L’heure était grave, l’exil était proche, et il voyait que ses contemporains cherchaient des bouées de sauvetages : savantes manœuvres politiques, faux prophètes aux discours plutôt rassurants… Les foules ont été et sont toujours versatiles : en arrivant à Jérusalem, Jésus fut acclamé comme fils de David, et huit jours plus tard, face à Pilate qui n’y comprenait rien, il était rejeté avec autant d’énergie.

Le prophète, toujours seul, n’est pas écouté, alors qu’il parle de la vie, tout simplement, c’est-à-dire de cette réalité fragile qu’on cherche à protéger. La vie ? Ma vie ? D’où vient-elle et où va-t-elle ? On sait que les déceptions sont douloureuses ; on soupçonne bien que les réconforts sont passagers. Jérémie demande de s’appuyer sur Dieu, mais cela paraît vague, lointain. Est-ce une drogue offrant le Ciel à bon compte pour échapper au présent ? Non, le Dieu de la Bible n’est pas une abstraction. Il a créé l’homme libre, mais il le suit de près ; il doit même apprendre son métier de Dieu, car avec cette liberté, l’homme se croit malin et fait un peu n’importe quoi ; alors, l’injustice domine et la création vacille. Ainsi se développe une longue histoire, qui montre que Dieu connaît l’homme et ne craint pas de le bousculer. Repensons à Abraham un peu perdu, ou aux Israélites qui n’avaient aucune envie de sortir d’un esclavage pseudo-confortable en Égypte. Tout cela fait une mémoire qui peut se super­poser à la mienne et l’enrichir. Pourquoi donc irais-je d’oubli en oubli, comme une boule de billard qui rebondit sans cesse jusqu’à tomber dans un trou ?

Le psalmiste, qui a médité sur Jérémie, ajoute un avertissement de prudence : se méfier des influences mondaines, qui sont attractives mais qui stérilisent. C’est en ruminant l’enseignement du Seigneur qu’on se découvre connu de lui, et c’est bien ce que demande le Shema Israël (Dt 6,4s). Et cela durera au-delà de la mort, ce que Paul développe en parlant de résurrection. Le « juste » n’est pas une statue parfaite, mais celui qui, en se tournant vers Dieu, reconnaît qu’il n’est pas le maître de sa vie.

L’évangile de Luc donne une forme moins familière des béatitudes, aug­mentées de malédictions. On peut ricaner en lisant platement « bienheureux les malheureux », ce qui est effectivement ridicule. Mais voyons la réalité : chacun connaît l’expérience de souffrir d’une pauvreté, d’une douleur, d’un deuil. Faut-il le cacher pour faire bonne figure, ou découvrir avec stupéfaction que Dieu me connaît, que rien n’arrive en vain ? Celui qui est plein de lui-même disparaîtra dans le vide, mais vivre intensément le présent même dur conduit à l’espérance. 

5ème Dimanche ordinaire C

6/2/22, 5e dim. : Vocation à la fois imprévisible et pleine de sens !

Is 6,1-8 ; Ps 137(138),1-8 ; 1 Co 15,1-11 ; Lc 5,1-11.

Le prophète est solidaire de son peuple, solidaire de son péché. Tous parlent mal, et la langue est le plus dangereux de tous les membres, nous rappelle Jacques (Jc 3). Par la parole, on peut anéantir quelqu’un, ou lui donner de la lumière. Comme tout le monde, Isaïe craint un peu la manifestation de Dieu qui ébranle le monde ; mais sa sainteté n’est pas un éloignement, contrairement à ce qu’on croit souvent. Il sait se rendre proche, et Isaïe subit une purification énergique ; ses oreilles s’ouvrent. Il entend un appel et se montre disponible, car il aime son peuple. Dans la suite, sa mission sera de parler pour n’être pas écouté. Ça paraît bizarre, mais c’est essentiel : le monde refuse d’être dénoncé, alors qu’il court à la catastrophe, et le prophète ne peut s’enorgueillir de ses succès ! L’histoire ancienne d’Israël est exemplaire : l’idolâtrie d’un peuple qui se croit fort l’a conduit finalement à l’esclavage et à l’exil. De même, Jésus accomplira cette prophétie d’Isaïe : parler pour ne pas être entendu, afin que le mal secret apparaisse au grand jour et qu’il puisse être porté sur la croix.

Pierre est dans la ligne d’Isaïe. Il peine à l’ouvrage, mais lorsque Jésus vient dans la barque, sa pêche est triomphante. Il reconnaît une présence de Dieu, et ça le trouble, car il est un pécheur ordinaire. Spontanément, il préférerait s’en tenir à sa petite vie quotidienne, sans risques anormaux. D’ailleurs bien plus tard, après avoir reconnu la résurrection de Jésus, son premier réflexe, nous dit Jean, sera de retourner à la pêche : il a une famille à nourrir.

Pour l’immédiat, ses compagnons et lui laissent tout et « suivent » Jésus. Tel est le verbe habituel, qui vient du latin, mais le mot grec signifie proprement « accompagner ». Il va s’agir d’entrer peu à peu dans son intimité. La notion de pêcheur d’hommes est encore très confuse pour les disciples, car leur point de départ est une sorte de fascination par un gourou séduisant, qui paraît tout-puissant. Ainsi, lors de leur appel, les disciples ne sont pas réellement libres : ils vont devoir cheminer peu à peu jusqu’au scandale de la croix. Pourtant, un tel début un peu lyrique constitue une étape indispensable, où le nouveau converti dans son enthousiasme abandonne son cadre et ses références. En effet, il cesse de se défendre, comme l’exige la vie sociale ordinaire. De même, Abraham a entendu un appel qui l’a mis en route ; il n’a pas résisté, puis il a su durer à travers des difficultés imprévues.

Peuple pécheur, Abraham, Isaïe, Pierre… Que faire de tout ce poids ? Eh bien, l’évangile proclamé par Paul (kérygme) tient en une ligne, mais il est essentiel ! Il s’agit strictement du péché et de l’expérience de la miséricorde, qui a un goût de résurrection. Que Jésus ressuscité soit apparu physiquement à beaucoup est bien, mais ce serait une simple bizarrerie de la nature s’il n’y avait pas « selon les Écritures », c’est-à-dire selon le sens donné par une histoire très singulière révélant un Dieu qui dépasse la mort. On chante avec le Psaume 1 : « Dieu connaît la voie des justes. » Il n’oublie pas. Hmm, et qui est juste ? Non pas le champion qui a les mains pleines de sa vertu, mais celui qui peu à peu s’est laissé rendre juste (ou « justifier ») par cet amour gratuit.

4ème Dimanche ordinaire C

30/1/22, 4e dim. ord. C : L’amour est-il possible ?

Jr 1,4-5+17-19 ; Ps 70(71),1-6+15-17 ; 1 Co 12,31-13,13 ; Lc 4,21-30.

Être connu de Dieu ! En général, soit on s’en méfie (Quel châtiment ai-je mérité ?), soit on l’ignore (Va-t-il se soucier de mes petits problèmes ?). En fait, il s’agit d’un amour très concret, qui ne doit rien aux réflexions philosophiques sur l’existence de Dieu. Fondamentalement, l’expérience d’être connu de Dieu n’est pas autre chose que d’avoir été visité par sa parole, qui éclaire les circonstances de la vie, car souvent elles paraissent incompréhensibles. Il en résulte une mémoire enrichie, ou encore le « mémorial » d’une longue histoire avec Dieu : j’ai été tour à tour Adam ou Ève, Caïn, Abel, Abraham, Sara, le David de l’histoire qui savait aussi chanter les Psaumes…

…ainsi que Jérémie, qui est le contraire d’un homme d’envergure, et qui aurait certainement préféré rester dans son coin, tout comme Abraham ou Moïse bien avant lui. Il a découvert qu’il est connu depuis sa conception, et qu’il a une mission de discernement qui le dépasse. Et il ose le dire, ce qui est exemplaire. Il n’est pas du monde, mais envoyé à son peuple, et même au vaste monde qui est aveugle. Comme nous, et heureusement que nous ne sommes pas à la hauteur, du moins individuellement ! Car nous sommes les membres d’un seul corps, qui est bien plus que la somme de ses parties. Jérémie va souffrir, être persécuté, et même se plaindre jusqu’à maudire sa naissance. Comme nous. Mais se sachant connu de Dieu, il a une liberté insoupçonnée : même ses plaintes deviennent prière. Il ose parler familièrement à Dieu, ce à quoi le psaume nous invite aussi. Les humiliations, nous savons que ça existe, mais ça maintient en alerte, et le retour à Dieu donne une paix très vivante.

Après son exposé sur les charismes de la semaine dernière, Paul remonte à la source dans ce célèbre hymne à la charité. Il ne parle pas de l’homme charitable, débordant de charismes ou de belles actions, mais de la charité, qui est un peu comme la sagesse qui a créé le monde. Elle ne s’acquiert pas comme un bien qui serait ma propriété. C’est un don pour autrui, fruit de l’intimité avec Dieu, et c’est la seule chose sur laquelle la mort n’ait pas prise : « Je connaîtrai comme je suis connu. » Mais tout ce qui est vivant est fragile ; il faut l’alimenter.

À Nazareth, Jésus a d’abord été admiré dans la synagogue, où il parlait de la présence de l’Esprit aujourd’hui. Puis il se produit un refus, quand il annonce que l’accomplissement des Écritures va au-delà d’Israël, au-delà du périmètre connu. Pourtant, la violence de la colère qu’il suscite prouve qu’il a touché juste, comme Jérémie et bien d’autres prophètes, toujours minoritaires. De la même manière, bien plus tard, le grand discours de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie est d’abord bien accueilli par tous, Juifs et craignant-Dieu (Ac 13), mais la semaine suivante il est rejeté avec force par les Juifs, qui croient que leur identité a été atteinte. En effet, c’est proprement insupportable sans une haute dose d’Esprit saint. Problème très moderne, de rejeter l’étranger qui fait peur… Eh bien, c’est une constante de l’évangélisation, et ce rejet est utile, car il permet de tester la charité et de rebondir. Paul n’a jamais méprisé ses adversaires : il a fini par admettre que le faux-pas des Juifs est providentiel (Rm 11,11).

3ème Dimanche ordinaire C

23/1/22, 3e dim. ord. C : En avant !

Ne 8,1-3+6+8-10 ; Ps 18(19),8-15 ; 1 Co 12,12-30 ; Lc 1,1-4+4,14-21.

Néhémie attire l’attention sur deux points : d’abord, lorsque le nom de Dieu a été prononcé solennellement, il est présent. Oui, l’être humain est capable de le rendre proche. Plus généralement, c’est l’effet de la louange et de la prédication. Ensuite et surtout, cette présence est miséricorde, mais souvent nous sommes gênés à cause d’obscures culpabilités que nous ne savons pas dire clairement. Le saint n’est pas un être parfait figé en statue, mais celui qui ne s’affole pas des abîmes qu’il discerne en lui-même ; il ne craint pas d’être dénoncé par l’Écriture. Thérèse de Lisieux l’avait bien compris. Et les horizons s’ouvrent pour partager avec autrui. Donc, à la fête !

Cette fête n’est pas de l’ivresse, mais de la joie. Car la loi du Seigneur est parfaite. Elle rend sage le simple d’esprit, celui qui ne sait pas quoi faire de sa vie. Qu’est-ce à dire ? À travers l’écoute et les gestes d’obéissance la Parole vient visiter peu à peu tout ce que nous avons mis « sous le tapis » et que nous ne voyons plus, sauf quand nous avons des réactions un peu bizarres. Et cette sagesse conduit à l’espérance.

Et c’est ainsi que se crée la communion dans l’Église, par les charismes et par la complémentarité des membres très divers d’un même corps. Le cerveau a besoin de l’orteil, et réciproquement. Mais cela ne marche que si le Christ est à la tête, car on ne peut être frère sans être fils, comme lui. Or pour nous, être fils, c’est être engendrés par la miséricorde. Il y a deux formes opposées d’orgueil : celui qui se croit tout, et celui qui, n’étant pas tout, croit n’être rien. Dans les deux cas, il s’isole de la fraternité dans l’Esprit : son Dieu est absent. À ce propos, le communisme a fait beaucoup rêver en période de combat, mais son erreur tragique a été d’écarter Dieu, et concrètement d’abolir toute miséricorde et de nier la personne : pas de place pour le pécheur, c’est-à-dire pas de place pour la liberté. Or, j’ai toujours le droit d’être idiot, j’y tiens absolument, mais j’aimerais être capable de m’en apercevoir !

Les débuts en Galilée de la vie publique de Jésus sont brillants. Puis il se rend à Nazareth, où on l’a vu grandir et travailler sans faire de vagues. Et là, il ne fait pas un grand discours : il s’identifie à la proclamation du prophète Isaïe. Proclamation, et non lecture passive. Comme au temps d’Esdras, l’Écriture devient parole de Dieu ici et maintenant quand elle est proclamée. Et c’est bien ce que souligne Jésus. Plus tard, lorsque Jean-Baptiste emprisonné fera deman­der à Jésus s’il est bien « celui qui doit venir », il se bornera à répondre en citant le même passage d’Isaïe. Mais que penser de toutes ces guérisons annoncées ? Quel en est l’effet sur le cœur et les raisons de vivre ? La clé est dans la finale : « Une année de miséricorde du Seigneur. » À nous de l’accepter !

Le prologue à Théophile pose une question curieuse : En quoi les récits précédents étaient-ils insuffisants, alors qu’ils étaient dus aux « témoins oculaires serviteurs de la parole » ? Une réponse simple est que ce prologue se trouve relayé au début des Actes par un autre prologue au même Théophile. Ainsi, la prédication primitive de l’Église, qui est centrée sur la mort et la résurrection du Christ selon les Écritures, se trouve fermement soudée à la vie terrestre de Jésus. Une question indiscrète se pose au passage : A-t-on bien remarqué que le Credo ne dit rien de l’enseignement ou des gestes de Jésus ?

2ème Dimanche ordinaire C

16/1/22, 2e dim. ord. C : Donner du goût à l’ordinaire.

Is 62,1-5 ; Ps 95(96),1-3+7-10 ; 1 Co 12,4-11 ; Jn 2,1-11.

Après un voyage de noces, tout couple est rapidement confronté à une routine ordinaire, entrecoupée de divers problèmes ordinaires : métier, maison, famille, tentations. De même, après les fêtes entourant Noël, nous abordons le temps ordinaire, qui est celui de l’espérance, représentée par la couleur verte.

Espérance ? Il ne s’agit pas d’une drogue qui permettrait de fuir le présent en attendant passivement un futur glorieux ; ce serait en fait lugubre, et il n’y aurait rien à dire aux enfants qui naissent. Isaïe nous rappelle que l’aujourd’hui est essentiel, car c’est le lieu de la tendresse de Dieu, qui change l’aspect du monde. C’est vrai de l’intimité personnelle avec Dieu, entretenue par l’écoute et la prière. C’est vrai aussi de la relation conjugale entre le Christ et l’Église, qui est illustrée et entretenue par la liturgie. Le Dieu de la Bible est à la fois créateur de grandes choses et passionné d’humanité : il se réjouit d’être écouté mais il respecte patiemment l’homme dans sa faiblesse.

Et ensuite ? Le psaume suggère une double dimension : donner une parole suggestive au monde et chanter un cantique. Mais d’où viendra cette parole ? De professionnels bien préparés ? Non, car ce serait le succès d’une « start-up » astucieuse comme on en voit tant ces temps-ci, alors qu’il s’agit d’annoncer une miséricorde ; c’est une denrée très spéciale qui a trait aux raisons de vivre. Or, la miséricorde est d’abord une expérience dans la durée, dont l’effet s’exprime par des cantiques. Mais elle reste précaire, car le monde la combat au nom d’une certaine efficacité aveugle, et il ne faut pas se laisser dévorer.

Et c’est là qu’aujourd’hui intervient Paul. Il se concentre sur la vie de la communauté chrétienne, en tant que gouvernée par l’Esprit saint. Il ne s’attache pas ici aux membres du corps, avec leurs aptitudes humaines qui peuvent être variées : une belle voix, un métier socialement important, une haute formation scolaire, un bon caractère, etc. Il parle des charismes, c’est-à-dire de dons qui étonnent même ceux qui les reçoivent : il suffit de penser aux résistances des prophètes depuis Moïse, aux hésitations de Pierre, à la première vie de Paul. Ces charismes nourrissent la communauté, la préparent à envoyer des missionnaires, qui seront comme ses pieds, partant ailleurs, soit au bout du monde, soit tout simplement chez les voisins.

Mais le goût des choses peut toujours se perdre. Aux noces de Cana, Marie a vu comme tout le monde que le vin s’était épuisé, mais elle a osé en faire une prière insistante, avec l’humilité de ceux qui ne comprennent pas bien, mais qui espèrent. Les apôtres sont encore inertes, s’en remettant passivement à Jésus, mais c’est alors que survient l’obéissance d’obscurs serviteurs, qui se sont remués pour une tâche modeste, peut-être ingrate, et qui comprennent. Soyons comme eux à l’écoute, et nous découvrirons surpris que le monde est plus vaste que nos petites idées et que nos craintes : il peut être savoureux. À la fin du banquet, Jésus se confond avec l’époux, car il est le vrai maître du repas ; c’est pour ça qu’il est venu. C’est le premier signe : il restera du bon vin pour la suite.

Baptême du Seigneur

9/1/22, Baptême du Seigneur : Jésus se fait proche comme fils de Dieu.

Is 40,1-5.9-11 ; Ps 103(104),1-4.24-30 ; Tt 2,11-14.3,4-7 ; Lc 3,15-16.21-22.

Pour la Bible, qui se préoccupe peu de tourisme, le désert n’a rien de pittoresque : c’est un lieu vide et inquiétant, d’où l’on espère sortir pour se fixer, se mettre des racines. Eh bien, une grande gare à l’heure de pointe peut très bien être ressentie comme un désert, car rien ne se dit : une cacophonie de destinées. Et Dieu a besoin des hommes – de nous – pour s’y manifester. Jérusalem, la ville sainte, est devenue comme un désert ; tout ce qui n’a pas marché est pesant ; tout s’est essoufflé, et nous savons bien ce que c’est. Isaïe demande à tous de se réveiller, de créer des sentiers, chacun à sa mesure : celui qui a une pelleteuse déplacera des montagnes ; celui qui est affaibli et n’a plus qu’une cuillère ne déplacera plus rien, mais son regard cherchera patiemment des brebis perdues au yeux tristes. Or, le monde est grand, vaste, bien plus que toute ville, si attirante soit-elle, mais l’homme ne peut s’empêcher de refaire son petit monde, car il est toujours craintif.

C’est pourquoi la parole d’Isaïe fait pressentir au psalmiste que Dieu est partout : depuis les volutes menaçantes des nuages jusqu’au grouillement des poissons. La finale se chante, avec un léger changement : « Seigneur ! Envoie ton Esprit, qu’il renouvelle la face de la tè-è-rre. » La terre est bien la même, mais le regard change, et peut voir plus loin ou autrement.

Le Jourdain est la limite de la Terre promise. Josué l’a franchie avec tout le peuple d’Israël venu du désert. Jean-Baptiste se trouve à cette frontière, et tous les déçus de l’époque accourent vers lui, espérant qu’il soit le Christ tant attendu, le descendant de David qui va renouveler les antiques promesses. Mais Jean sait qu’il n’a pas lui-même l’Esprit qui a inspiré Isaïe, et il annonce un plus grand que lui, qui transmettra l’Esprit, car il va s’agir d’une autre Terre promise : une citoyenneté céleste, au-delà de ce que nous pouvons imaginer.

Et Jésus devenu adulte entre dans ce baptême, car comme tous les prophètes avant lui il est solidaire de tout ce peuple en attente. Le ciel s’ouvre, le monde s’élargit. Par l’Esprit, il est engendré comme fils. C’est une nouvelle phase de sa vie, car « engendrer » est une opération permanente, et on verra souvent Jésus prier ; la paternité ne s’efface pas. Une intimité va se construire peu à peu, jusqu’à la croix.

Tel fut Jésus, et tels nous sommes. Saint Paul est net : par le baptême, qui est un franchissement de la mort, nous sommes régénérés, engendrés comme fils de Dieu. Oui, mais c’est fragile et il demande du discernement, car les idoles sont toujours là ; ces choses créées par l’homme sont utiles, peut-être fascinantes, mais elles ne donnent pas la vie. L’image de l’Esprit comme colombe est suggestive : elle est pleine de vie, mais il suffit d’un rien pour qu’elle s’envole.

La vie ? Les idoles sont muettes et rendent muet : elles n’ont rien à dire face à la souffrance ; ou encore, elles sont impersonnelles et font la morale, ce qui n’arrange rien. Encourager, c’est oser parler des méandres de la vie en termes simples, en transmettant une expérience, et surtout sans juger.

 

Fête de l'Epiphanie

2/1/22, Épiphanie an C : le monde entier résonne et s’illumine.

Is 60,1-6 ; Ps 71(72),1-2+7-13 ; Ep 3,2-6 ; Mt 2,1-12. 

Après la manifestation céleste à d’humbles bergers juifs qui ont su retrouver Jésus et en parler, voici les sages orientaux, venus de loin. Sans doute païens, mais très instruits, ils sont capables de voir du neuf, de discerner une étoile parmi les immensités du ciel. Ils ont repéré la prophétie messianique de Balaam, un autre visionnaire oriental (Nb 24,17), et ils suivent l’étoile annoncée, qui les amène à Jérusalem, où ils vont entendre une parole biblique plus nette. En effet, l’astre s’arrête alors, et ça se complique, car il y a déjà le roi Hérode, qui en arrivant de Rome en -39 a cherché à être reconnu comme Messie, car il n’était pas d’origine juive. Pourtant, cet Hérode inquiet est très ignorant des prophéties, alors que les sages lointains les entendent et les acceptent, si bien que l’étoile reprend sa course vers Bethléem, où eux seuls savent la suivre. Là, ils offrent ce qu’ils ont, puis repartent sans revoir à Hérode : le roi qu’ils sont venus vénérer a une autre stature. C’est celui de la promesse faite à Abraham, encore un orien­tal : un seul Dieu pour toutes les familles de la terre. Qu’on se le dise !

Mais la révélation tardait, à cause de la violence : Jérusalem peinait à relever la tête, et l’obscurité planait sur les peuples, comme le rappelle Isaïe ; chacun était embourbé dans ses dieux nationaux, se méfiant des voisins. C’est une réalité permanente, source d’obscurité et d’illusions ; dans le noir on ne voit plus rien, ni ami ni ennemi, d’où paralysie et crainte, car tout est incertain. Une lumière a été annoncée pour tous : c’est finalement une étoile dans la nuit, et non un soleil de midi qui écraserait tout ou qui représenterait un pouvoir totalitaire. Cette lumière, qui anticipe une vision divine, va permettre à l’homme de se situer, de prendre des risques, sans chercher à dominer autrui, mais le décou­ragement dû à la faiblesse n’est jamais exclu. L’humanité avec ses souffrances est la même partout, si l’on sait bien voir, et une communion est à la clé.

Justement, Paul y voit clair : il sait très bien où il en est. Il n’est pas naïf sur la réalité du mal, mais il n’a pas honte de dire qu’il a saisi le mystère du Christ, qui s’enracine dans la Création. Pourtant, il ne s’attribue rien : il transmet ce qu’il a reçu par l’Esprit, et d’autres le font ou le feront avec lui. C’est à la fois très simple, comme le montraient les bergers de Noël, et universel avec les mages d’aujourd’hui. Mais en même temps, on ne peut l’inventer, sauf à devenir un tyran qui s’empare du monde. Il a fallu un événement très singulier qui prolonge les Prophètes : une nouvelle naissance !

Les traditions ultérieures ont donné des noms à ces mages lointains qui connaissaient le ciel et en espéraient quelque chose. Selon la version la plus connue, ils étaient trois rois : Melchior venu de Perse, Balthasar d’Afrique et Gaspard de l’Inde. Leurs offrandes ont été représentées comme prophétiques, l’or symbolisant la royauté du Christ, l’encens sa divinité et la myrrhe sa passion (rites funéraires). Rien n’est venu du monde romain tout-puissant, qui est représenté par Hérode, le roi-client craintif et violent : le 28 décembre, on fêtait les Saints Innocents. L’arrivée du Christ si attendu a commencé par un drame. 

Fête de la Sainte Camille

26/12/21, Sainte Famille, année C : 

1 S 1,20-28 ; Ps 83(84),2-6 + 9-10 ; 1 Jn 3,1-2 + 21-24 ; Lc 2,41-52.

Le lendemain de Noël, on fête en principe Saint Étienne, le premier martyr, dont le procès ressemble à celui de Jésus. Omis cette année, ce clin d’œil rapide vers la Passion est suggestif pour nous, mais l’évangile nous rappelle en ce jour que Jésus en son temps ne s’est pas précipité : il a longuement mûri avant d’entamer sa vie publique, sans même chercher à connaître davantage Jean-Baptiste. Car il a grandi en famille, et c’est ce que nous célébrons aujourd’hui. La tradition rapportée par la Nativité de Marie (ou Protévangile de Jacques) veut que la fille de Joachim et Anne, élevée au Temple, ait été choisie par Joseph, un veuf qui avait déjà des enfants adultes.

Jésus n’était pas oisif. Il a appris à lire et à écrire, peut-être avec sa mère, comme le suggère une autre tradition. Joseph, un taciturne, lui a transmis les coutumes – le judaïsme galiléen y était très attaché –, et l’a initié à son métier de charpentier. Une tâche manuelle, plutôt rude, mais destinée à assurer la solidité des maisons, à bâtir « sur le roc ».

Par cette existence ordinaire, Jésus a appris la condition de fils, dans une campagne à l’écart ; fils de ses parents d’abord, mais aussi Fils de Dieu. L’épisode de Jésus restant au temple avec les maîtres de la Loi le montre sous deux aspects : d’une part, Jésus est bien immergé dans la tradition juive, qui s’attache à tout ce qui concerne la vie ; d’autre part, il devient un homme, c’est-à-dire davantage que le fils de ses parents.

Or, ceux-ci ont souffert, comme des parents normaux : ce fils modèle a fait une escapade, presque une révolte. Plus tard, il demandera : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Les parents apprennent qu’ils ne sont pas propriétaires de leurs enfants : le lien affectif n’est pas l’amour. C’est toujours vrai, et Anne, la préférée de son mari Elqana, en donne aujourd’hui un bel exemple : elle était d’abord stérile, puis elle a prié, et il lui est donné d’avoir un enfant ; c’est Sa­muel, qui plus tard oindra David comme roi d’Israël. Elle comprend que son enfant vient de la grâce de Dieu. Elle en est tellement heureuse qu’elle s’en oc­cupe d’abord soigneusement pendant quelques années, comme une mère atten­tive, puis sentant qu’elle n’en est pas propriétaire, elle accomplit sa promesse de le consacrer à Dieu, pour un destin dont elle ignore tout. Elle chante alors un hymne qui sera l’ancêtre du Magnificat (cf. la suite, 1 S 2,1-10).

Fils de Dieu ! Et nous tous avec lui ? Oui, affirme Jean ! Mais à une condition : reconnaître que c’est par amour pour nous qu’il n’a pas résisté au mal, ce que le monde ne sait pas faire. Si nous l’acceptons, c’est-à-dire si nous sortons de la honte d’être faibles et pécheurs, nous pouvons travailler paisiblement, puis tout donner. Alors l’échec, l’injustice et la mort cessent d’être des monstres à cacher : nous serons avec le Christ, ce que nous célébrons déjà dans toute eucharistie. Le psaume chante le bonheur d’habiter dans la maison de Dieu, ce qui donne une force et ouvre des horizons. Ne rêvons pas d’un passé qui n’est plus, ou de pèlerinages forcément rares. C’est tout proche, dit Jésus : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis avec eux. »

Noël

25/12/21, Noël. La surprise lumineuse d’un salut. 

Messe de la veille : Is 62,1-5 ; Ps 88,4-17 ; Ac 13,16-17 + 22-25 ; Mt 1,1-25.

Messe de la nuit* : Is 9,1-6 ; Ps 95,1-3 + 11-13 ; Tt 2,11-14 ; Lc 2,1-14.

Messe de l’aurore : Is 62,11-12 ; Ps 96,1-6 + 11-12 ; Tt 3,4-7 ; Lc 2,15-20.

Messe du jour :  Is 52,7-10 ; Ps 97,1-6 ; He 1,1-6 ; Jn 1,1-18.

Les prophètes cités soulignent les ténèbres du monde, et l’espérance séculaire d’une lumière, d’un messager, d’un salut. Dans le noir, on ne voit rien, ni les autres, ni les obstacles, ni le bout de ses pieds. Oppression peut-être, mais surtout aveuglement : tout est brouillé, et rien n’a de sens, et c’est certainement la faute de… n’insistons pas. Et voici qu’une lumière apparaît, qui refoule cette obscurité, et je ne suis plus seul ; la communion est possible. Tous sont émerveillés et chantent. On peut vivre ainsi des instants d’éternité ; les arbres sont vivants, les fleurs parlent. Ce n’est pas une ivresse plate, car il y a toujours du relief, mais les problèmes non réglés cessent d’être envahissants.

Prenons l’exemple de Tite, qui est un frère. Pour une raison quelconque, il a des doutes. Paul a vu qu’il était troublé, et il lui rappelle simplement ce qu’il sait déjà, mais quelque chose s’est figé, une lumière vacille. Paul va droit à l’essentiel : le péché a été pris en charge par le Christ. Ainsi, c’est une grâce de se voir pécheur, tout le contraire d’une honte, car on peut mesurer l’énormité du salut offert, aussi bien au présent que dans la rencontre ultime. La vie a une orientation. C’est l’expérience de Paul : ayant mesuré sa faiblesse, il est certain que ce qu’il proclame ne vient pas de lui ; il n’est pas prétentieux, mais libre. Il va jusqu’à dire que les mérites sont plutôt encombrants. On ne sait pas s’il chantait juste ou s’il savait tenir un instrument, mais il invite Tite à retrouver cette même liberté, qui lui donnera une autorité. Déjà Jésus avait prononcé un énorme sermon sur la montagne. Les gens n’ont peut-être pas retenu grand-chose, mais ils ont été frappés de son autorité, comme une sorte de musique qui rendait Dieu présent et lumineux, tout proche.

L’avènement de Jésus est un nouveau départ, avec une double dimension : d’une part, après une lumière en pleine nuit qui effraie des bergers, surgit la louange des anges au ciel, qui eux aussi espéraient quelque chose sur la terre ; d’autre part, les circonstances très humbles de cette naissance, racontées avec une sobriété toute biblique. Le signe donné aux bergers est d’une extrême banalité : un bébé immobilisé dans des langes. Faible, peut-être, mais précédé d’une longue histoire d’espérance. Et ces bergers qui veillaient savent le reconnaître, alors qu’ils sont au bas de l’échelle sociale ; ce sont des nomades suspects, avec leurs troupeaux au désert, mais ils sont éblouis d’avoir été visités, et d’être élevés au rang de témoins, eux qu’on croyait volontiers voleurs et menteurs. Déjà, la parole de Dieu avait été adressée à Jean-Baptiste au désert, et non aux princes habitant les palais. 

C’est la suite de l’histoire jusqu’à la croix qui va donner le sens de cette naissance, en commençant par Marie, « qui gardait toutes ces choses dans son cœur ». Il y avait bien de quoi méditer, car le bébé presque anonyme dont on fête l’apparition n’est autre que Dieu sur terre, dans l’aventure humaine, sous une forme paisible. C’est presque insaisissable. Ne le manquons pas ! Cherchons les visages tristes – ils ne sont pas loin – et redonnons-leur le sourire.

4ème dimanche de l'Avent

19/12/21, Avent 4 – Année C. Rencontrer Dieu par le corps.

Mi 5,1-4a ; Ps 79(80),2-3 + 15-19 ; He 10,5-10 ; Lc 1,39-45.

Dieu se plaît à aller chercher ce qui humainement ne compte guère, et il se méfie du succès social, car c’est une drogue. Abraham est arrivé en Canaan comme un réfugié, âgé et sans enfants, et il n’y avait pas de place pour lui. Pourtant, sa bénédiction est restée active jusqu’à ce jour. De même, Bethléem est une petite chose en Juda, mais c’est de là que sortira le Messie fils de David, au ter­me d’une longue histoire parfois discrète, parfois aussi tortueuse et déroutante, comme l’annonce Michée. Lorsque Samuel est venu dans ce village sélectionner un roi parmi les fils de Jessé, on avait oublié David, le petit berger, mais c’est lui qui fut choisi. Son descendant sera un berger, plus qu’un roi. Oui, le peuple – nous – se perd facilement, comme les brebis. Jésus en son temps s’émouvait de voir le peuple comme des brebis sans pasteur, et il refusait d’être roi.

Pourtant, la comparaison a des limites, car il ne s’agit pas d’être des consommateurs passifs. Le psaume nous rappelle que le monde est vaste, que Dieu est plus grand que notre imagination. Mais il se fait proche quand nous l’invoquons, spécialement quand nous butons sur des murs, des contradictions, des souffrances injustes. Il en résulte alors une paix, celle dont parle Paul : « Vous avez été élus dès la création. » En clair, vous avez une place sur terre, ici et maintenant, quels que soient vos antécédents. Tant de gens sont secrètement convaincus que leur vie n’a aucun sens… et font n’importe quoi pour l’oublier !

L’épître cite un psaume : « Tu m’as formé un corps, et j’ai dit : “Voici, je viens, Seigneur, pour faire ta volonté”. » Le corps inclut l’imagination, la sensibilité, la parole, bref, tout ce qui est dans le temps. De là tous les troubles, l’usure inexorable, le découragement. Paul disait que les Grecs cherchaient une sagesse qui neutralise les imprévus de l’histoire. Le Dieu de la Bible, lui, parle, prévoit, se fâche ; il a ainsi une existence quasi corporelle, personnelle, ce qui crée un espace de liberté pour l’homme, créé à son image. Et c’est bien pourquoi Jésus a pu être reconnu comme le Verbe incarné, allant jusqu’au bout de la condition humaine, c’est-à-dire jusqu’à une mort injuste. Telle était la volonté de Dieu ? Cela paraît cruel dans l’abstrait, mais c’est plus simple dans la réalité : il n’a pas refusé les circonstances qui s’abattaient sur lui, et il est devenu un modèle : on ne peut discerner l’Esprit saint sans épreuves qui dépouillent.

De même, la visite de Marie à Élisabeth est éminemment corporelle. Grâce à des femmes, elle exprime quelque chose qui nous concerne tous : Marie n’a en elle qu’un embryon de Jésus-Christ ; elle ignore la suite, mais elle donne des signes qu’elle y croit, à commencer par un dur trajet à dos d’âne. Alors, quelque chose se communique par une simple salutation : Élisabeth la stérile, qui a eu une histoire difficile avec Dieu, s’est trouvée finalement enceinte, mais en se cachant. Et voilà qu’elle sent brusquement le sens de ce qu’elle porte dans son corps. Elle exulte, car après son expérience de corps mort, elle a découvert le don gratuit de l’Esprit saint, et c’est elle qui explique tout à Marie. Une rencontre exceptionnelle. Eh bien, nous aussi, nous avons des embryons de Jésus-Christ en nous, peut-être très modestes, mais si nous espérons qu’ils aboutissent et si nous visitons des gens un peu perdus, nous émettrons des ondes, même sans trop le savoir, comme Marie ; une simple salutation peut suffire, car ces gens ont eux aussi des embryons au fond d’eux-mêmes. La rencontre peut entraîner des refus brutaux, car les démons sont toujours là pour accuser, ou au contraire des tressaillements libérateurs, comme chez Élisabeth.

3ème dimanche de l'Avent

12/12/21, Avent 3 – Année C. Réjouis-toi !

So 3,14-18a ; (Psaume) Is 12,2-6 ; Ph 4,4-7 ; Lc 3,10-18.

Noël qui arrive va être un événement extérieur, gouverné par un calendrier inexorable, le même pour tous. Cela peut être banal ou superficiel, mais la liturgie de ce jour propose un temps d’arrêt, de mise en ordre intime, avec des questions implicites : Quelle est cette affaire de sentence qui pèse sur toi ? Qu’est-ce qui te rend triste aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu n’acceptes pas ? Qu’espères-tu ?

Il ne s’agit pas de bluffer, d’avoir l’air content de tout ; ce serait une simple ivresse. Mais la vie réelle, amplifiée par les médias modernes, déverse chaque jour des tombereaux de faits, grands et petits. Un événement chasse l’autre, et la mémoire est comme anesthésiée. Tout devient étroit, comme par brouillard ou sous la pluie, au milieu d’un monde hostile. Les références s’ébranlent, mais le prophète annonce une chose étonnante : « Le Seigneur est en toi. » Il te connaît et il te parle, car il t’aime. Il te donne l’envie de chanter, puisque tu as une place dans cette vaste création. Mais c’est fragile, justement parce que c’est vivant.

La Bible offre des illustrations frappantes de ce mouvement. Par exemple, lors de la sortie d’Égypte, les Hébreux se sont trouvés acculés devant la mer Rouge, dans une situation humainement sans issue. Après un temps d’angoisse, la mer s’est ouverte et guidés par Moïse ils ont pu s’échapper. Ils ont alors chanté un magnifique cantique, reconnaissant l’intervention de Dieu ; Miriam, la sœur de Moïse, chantait aussi ; elle était même prophétesse à ce moment. Puis, continuant leur route dans le désert, ils sont tombés trois jours après sur une oasis où l’eau était amère, d’où une grosse révolte. Mémoire très courte : la louange est oubliée en trois jours, dès la première difficulté. Nous sommes ainsi, avec une vie éclatée, car la voix de l’Adversaire est toujours là, qui prêche l’absurdité de tout. Un contre-exemple est donné par Marie (même nom que Miriam), que nous fêtions cette semaine : sans bien comprendre ce qui se passait, elle était présente, « méditant ces choses dans son cœur ».

Paul, qui a eu l’expérience de graves difficultés, ne s’est pas découragé, bien que ces excellents Philippiens soient devenus lugubres, qu’il l’ait su directement, ou simplement deviné. Il leur demande d’être joyeux ; et il insiste, comme si on ne l’écoutait plus. Il invite aujourd’hui à la prière, c’est-à-dire à parler à Dieu, qui alors se fait proche. Avec tous les petits soucis. Paul ne dit pas que Dieu va tout régler, mais qu’il va en résulter une paix insoupçonnée, c’est-à-dire en particulier une force pour affronter le réel. Les psaumes, ces cantiques qui ne vieillissent pas, sont essentiels depuis toujours : ils donnent des mots simples, où se mêlent en vrac l’expérience personnelle et le souvenir de l’action de Dieu dans une histoire très particulière, loin des grandes puissances de ce monde. Ils réactivent la mémoire, nous invitant à y redécouvrir Dieu, et même à lui parler familièrement, ou peut-être sévèrement, comme Jésus sur la croix.

On posait à Jean-Baptiste de grandes questions, comme pour changer le monde. Mais il refuse d’être le Messie victorieux, et ses réponses presque plates nous invitent à commencer par faire au quotidien des choses étonnamment simples, transparentes, comme si nous n’y avions pas pensé, ce qui est sûrement inexact. En fait, il nous demande de clarifier les menues tricheries par lesquelles nous cherchons à exploiter notre environnement, comme s’il était intrinsèquement menaçant. Difficile ? Non, si nous acceptons la venue prochaine de l’Esprit Saint, qui ne vient pas de ce monde. En un mot, réjouissons-nous, car il est proche ! En tout cas, c’est le témoignage que la génération suivante attend.

2ème dimanche de l'Avent

5/12/21, Avent 2 – Année C. Un peu de désert, mais avec oasis.

Ba 5,1-9 ; Ps 125(126) ; Ph 1,4-6+8-11 ; Lc 3,1-8.

Noël approche, avec une rencontre en vue. Baruch, le secrétaire de Jérémie, n’hésite pas à parler après l’exil, quand tout ce qu’on croyait stable s’est écroulé. Il demande de sortir de la tristesse, de regarder plus loin que notre petite prison de déceptions. Jean-Baptiste, le sauvage du désert, demande la même chose, en s’appuyant sur Isaïe. De quoi s’agit-il ?

Le psaume donne une clé : « Qui sème dans les larmes moissonne en chantant. » Autrement dit, il y a un avenir pour celui qui accepte sa vulnérabilité après avoir fait quelques pas, sans se défendre, sans se justifier, sans accuser autrui ; petites semailles, en somme, mais sans renoncer. Telle est la conversion demandée : non pas de faire de grandes choses pour être reconnu, mais de bouger un peu, en mettant en route le corps, ce qui inclut la sensibilité et la mémoire. Or, nous avons souvent une mémoire lourde, qui paralyse, ou une sensibilité envahissante, qui fait voir tout en noir.

Au moment de l’Alliance au Sinaï, le peuple disait, sans bien se rendre compte de ce qu’elle signifiait : « Nous ferons et nous entendrons. » Ce n’est pas de la passivité, bien au contraire : seul un mouvement en direction de Dieu, même un peu aveugle, permet de reconnaître qu’il est là. L’Apocalypse, que nous entendions la semaine dernière, étale la dureté du monde, mais en même temps ne craint pas d’affirmer que les voies de Dieu sont justes et droites. C’est un peu fort de café, car il ne s’agit pas de vacances.

On le croit de temps en temps, mais de façon aléatoire, car nous sommes fragiles – tout en prétendant souvent le contraire. Dans l’épître d’aujourd’hui, Paul commence par rendre grâce pour la foi qu’il discerne dans les communautés qu’il a fondées. Il a raison, et ça le réconforte, comme il le dit ailleurs. Pourtant, il n’est pas naïf et il demande davantage, mais ni volontarisme ni désir de performance, car ce serait se concentrer sur soi-même. Il demande d’alimenter et de laisser mûrir la petite graine, c’est-à-dire de laisser travailler l’Esprit.

Si tu as expérimenté, même brièvement, que tu es aimé gratuitement, que tu es justifié, entretiens cette graine, car cela signifie qu’un autre a commencé à vivre en toi et à y travailler. C’est ce qui te donnera peu à peu la liberté de te voir fils ou fille de Dieu, ce qui est bien plus vaste que de te voir fils de tes parents naturels, qui ne sont que ce qu’ils sont, parfois difficiles à aimer. Peut-être n’en as-tu pas été très content, mais n’oublie pas qu’eux aussi ont eu des parents qui n’étaient pas parfaits, lesquels eux-mêmes, etc., et l’on peut ainsi remonter très loin. De même pour éducateurs, collègues, frères, sœurs, amis, en généralisant la demande de Jésus, qui se méfie de l’affectivité qui ligote. Alors, qui accuser de ce qui n’a pas bien marché ?

Jean-Baptiste demande un nouveau départ, comme une nouvelle création. Il est mis en scène au milieu des gens importants de son temps. On les a un peu oubliés, mais encore aujourd’hui il y a des gens très importants, qui ont un pouvoir. C’est certainement inévitable, mais ce n’est pas eux qui conduisent à Dieu. Une exception : le pape, qui a une autorité, mais aucun pouvoir, ce qui est intéressant. Justement, Jean-Baptiste est dans un désert stérile, comme les Israélites au Sinaï, et c’est là qu’il entend Dieu, en se souvenant des anciens prophètes. Comme eux, il parle pour le monde entier. Regardez bien : votre vie est encombrée d’un tas de choses qui vous paraissent utiles, ou de savants détours pour éviter des ennuis... Tout cela n’est guère savoureux. Vous valez mieux que cela !

1er dimanche de l'Avent

28/11/21, Avent 1 – année C. Bonne année à tous avec Luc !

Jr 33,14-16 ; Ps 24(25) entier; 1 Th 3,12-4,2 ; Lc 21,25-28+34-36.

L’année liturgique reprend sur un an tout le parcours de l’histoire du salut : d’abord avec Noël que nous voyons venir et qui clôt la longue attente aboutissant à la naissance de Jésus ; puis avec Pâques, le sommet qu’est la résurrection du Christ ; enfin, avec le temps ordinaire jusqu’au Christ-Roi de la semaine dernière, c’est-à-dire l’espérance de son retour. Tout ce parcours est résumé à chaque eucharistie, et les lectures du jour envisagent déjà le terme.

Jérémie annonce un germe de justice, quelque chose qui paraît aussi modeste que la puissance d’un bébé, même s’il est descendant de David. On imagine toujours la justice comme résultant d’une force contrôlant le mal. Les Romains disaient : « Si tu veux la paix, prépare la guerre. » Ça n’a jamais marché. Isaïe parle aussi de ce germe, qui n’élève pas la voix et qui sait prendre soin d’un simple roseau brisé. La Jérusalem nouvelle portera le nom divin, pas moins ; en clair, Dieu va s’incarner. On croit rêver, mais Jérusalem n’est qu’un atome dans le vaste monde : en réalité, il s’agit d’une communauté. Dans la célébration eucharistique, une prière avant la communion dit : « Ne regarde pas nos péchés, mais la foi de ton Église. » C’est le corps du Christ en acte, figure de cette incarnation qui anticipe l’état ultime jamais atteint. Si dans la liturgie nous ne sommes plus « du monde », nous sommes bien sûr « dans le monde » au quotidien, avec le risque constant de nous y dissoudre et de donner prise à la peur ; bien entendu, il faut cacher tout cela pour avoir l’air « convenable ».

Le psaume ajoute un détail essentiel dans ce projet : « Dieu montre au pécheur un chemin. » C’est par amour, ce qui n’exclut pas quelques secousses. Le germe va aller visiter le pécheur, celui qui ne sait pas vivre tout en se croyant très malin, celui qui s’éparpille en satisfactions fugitives, dit Paul. Lorsqu’il écrivait aux Thessaloniciens, il croyait la fin très proche, et donnait un unique conseil : par l’amour, votre esprit sera ferme et vous ne serez jamais pris au dépourvu. Encore l’amour ? La lassitude guette, car il faudrait se forcer et c’est épuisant. Or, cette fatigue a une raison très simple : nous oublions au quotidien que nous sommes aimés gratuitement. Tels quels, y compris avec toutes les laideurs que nous voudrions mettre entre parenthèses. Cette gratuité est longue à admettre, car il y a toujours la petite voix de l’Accusateur qui proclame (ou murmure) notre indignité. Il est dangereux, car il s’appuie sur des faits.

Veillez ! dit Jésus. Vous savez reconnaître comme un signe le bourgeonnement d’un figuier ? Eh bien, ayez le même discernement pour voir en face que le monde va mal, au milieu de discours ronflants des nations sur la justice et le droit. C’est toujours décalé, car les gouvernements des nations ne pensent qu’à la force légitime. Ne soyez pas pris au dépourvu ! On peut se plaindre auprès de Dieu, qui paraît se cacher, et le psalmiste n’hésite pas, certain que sa prière aura une force. Depuis toujours, le Dieu de la Bible passe avec énergie dans des événements imprévus et déroutants, mais c’est pour nous réveiller, nous faire grandir, nous arracher à une vie plate et superficielle – ou même nous scandaliser ! On peut toujours accepter ou refuser ce qu’affirme le psaume : « Le Seigneur est droit et bon. » Les Israélites esclaves en Égypte n’avaient aucune envie d’une libération risquée. Les disciples de Jésus souhaitaient qu’il soit roi, pour leur offrir une liberté confortable. Nous ne sommes peut-être pas plus futés qu’eux, car la croix qui va aboutir à Pâques est une honte permanente. Pourtant, c’est par elle que le Fils de l’Homme va se manifester, et entraîner toute la création.