Textes bibliques du jour

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Prière de St Ignace

 « Seigneur Jésus,
apprenez-nous à être généreux,
à vous servir comme vous le méritez,
à donner sans compter,
à combattre sans souci des blessures,
à travailler sans chercher le repos,
à nous dépenser sans attendre d’autre récompense
que celle de savoir que nous faisons votre Sainte volonté. »

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Homélies Année B 2020-2021

25ème Dimanche

19/9/21, 25e dim. ord. – B : Sagesse de Dieu, sagesse du monde…

Sg 2,12.17-20 ; Ps 53,3-8 ; Jc 3,16–4,3 ; Mc 9,30-37.

Lundi 20 septembre, on célébrera la mémoire d’une centaine de martyrs de Corée, au xixe siècle. En lien avec les lectures de ce dimanche, c’est l’occasion de se rappeler que les deux piliers de la vie de l’Église sont l’évangélisation et la réalité des persécutions. Cela permet de remettre à leur place les autres problèmes, non moins que le bombardement tous azimuts des médias.

En effet, laissons-nous dérouter par la première lecture : le juste – c’est-à-dire non pas le parfait, mais celui qui a une relation forte avec Dieu – suscite l’adversité du monde, qui se voit dénoncé par sa seule présence, même s’il ne dit rien. Le monde serait-il intrinsèquement mauvais ? Non, bien sûr, mais il y a une réalité constante : les guerres, les conflits suscitent des héros, mais lorsque la paix revient, les braves la trouvent vite fade. Réfléchissons à l’Union Européenne actuelle et à ses grands défis. Ou encore : où que ce soit, les pionniers sont certainement pécheurs, mais ils sont courageux, alors que leurs descendants s’accrochent à l’acquis, et craignent toute remise en question, car il y a toujours quelque part des injustices qui traînent. Ainsi, le mal renaît sans cesse, et se dissimule craintivement, d’où des réactions violentes. Le juste ne craint pas, car il se sait connu de Dieu, alors que « la voie des impies se perd » (Ps 1).

Pourtant, le juste n’est pas plus malin que les autres. L’adversité le trouble toujours, car son intégrité physique ou psychologique est en jeu. Le psalmiste s’y est confronté, mais il explique comment il a refait surface, en invoquant le nom de Dieu, car il est savoureux et cela donne une force. Ce n’est pas une abstraction, car ce nom véhicule une présence dans toute la vie du juste, avec en arrière-fond toute l’histoire biblique et ses méandres. En outre, le juste n’est pas seul au monde : il est avec une communauté qui le porte et qu’il porte.

Vous avez dit communauté ? Oui, alors Jacques arrive avec son regard perçant, et il attaque, mais sans se scandaliser : il y a des jalousies, des rivalités, etc. Ça va mal, en réalité, mais ce n’est pas une déchéance fatale et irréversible, bien au contraire, et Jacques sait bien pourquoi : l’être humain est animé de désirs contradictoires, comme le dit si bien Paul parlant de lui-même. La communauté n’est pas faite d’amis, mais de membres réunis par une même foi en une réalité qui les dépasse, mais qui est invisible. Lorsque la foi est vive, les mauvais penchants sont canalisés, et l’attention aux autres produit la paix, la joie et le chant. Lorsqu’elle s’étiole, c’est l’inverse, car les autres sont envahissants, et on en arrive à vouloir leur disparition. Chez chacun, les deux moments se succèdent selon un rythme imprévisible, mais il peut y avoir une spirale du désespoir. Et Jacques poursuit : Quelle est votre piété ? Quelle est votre prière ? Que demandez-vous à Dieu ? C’est vrai qu’on ne peut vivre sans habitudes, mais la routine guette, et l’intimité avec le Seigneur est toujours instable. Tant mieux : renouvelons-la chaque jour, sans nous bloquer sur les échecs de la veille ou de l’avant-veille ; c’est ainsi que s’entretient la fraîcheur du cœur.

Et Jésus trouble les disciples en annonçant sa disparition. Le confort de sa présence est menacé. Ils ne comprennent pas bien pourquoi, mais aussitôt ils ont un réflexe de sécurité : Qui d’entre nous prendra la relève, garantira l’héritage ? La rivalité n’est certainement pas loin, et les disciples, gens pratiques, en oublient de prier. Mais Jésus a laissé traîner une oreille, d’où leur silence gêné… Ils sont ainsi préparés à entendre autre chose : que chacun serve autrui, que chacun sache accueillir un enfant confiant. Soyez ouverts, et l’intendance suivra !

24ème Dimanche

12/9/21, 24e dim. ord. – B : Encore la croix…

Is 50,4-9a (élargi) ; Ps 114,1-9 ; Jc 2,14-19 (élargi) ; Mc 8,27-35.

Le 8, on fêtait la naissance de Marie, puis vient un parcours accéléré, car le 14, ce sera la « Croix glorieuse », qui était à l’origine une vénération de l’endroit où avait poussé l’arbre de la croix de Jésus, à Jérusalem.

Mais l’enjeu est davantage qu’un arbre. Ce dimanche, Isaïe met en scène un personnage étonnant, qu’on n’ose pas trop croire exemplaire, le Serviteur Souffrant. Il a eu une expérience extrême et durable d’être méprisé et torturé, sans qu’on sache trop pourquoi, comme si toute la fureur du monde était tombée sur lui, sans qu’il se défende. Le grand mystère de la vie humaine est que ce n’est pas pour rien : c’est à travers cela que son oreille s’est ouverte, qu’il est devenu disciple de Dieu. Comme tout le monde, il est entouré de gens découragés ou épuisés, mais il est devenu capable d’en être proche, de ne pas avoir peur de leurs souffrances. Celui qui souffre se sent isolé ou s’isole, pendant que le monde tourne, alors qu’il s’agit justement de rétablir une communication avec des mots simples, sans accuser personne ni se borner à des plaintes. Voilà ce que le serviteur, par son expérience de déréliction puis d’écoute, est devenu capable de faire. Sa vie, qu’il aurait pu croire déchue, a un but. Pourtant, il n’est pas devenu un automate : chaque jour il doit déboucher son oreille et se mettre à l’écoute. Ainsi, il restera attentif aux autres et sa parole sera toujours fraîche. Il est vrai que le monde est violent et que depuis Caïn et Abel toute paix est précaire. L’origine est toujours la même : l’homme, créé libre, cherche à faire son trou sur terre, d’où toutes sortes de heurts, car il perçoit des menaces.

Le psalmiste chante l’effet de l’invocation du nom de Dieu à travers des expériences pénibles, et découvre la justice de Dieu, qui est contraire à nos idées spontanées. En effet, tout le monde souhaite une vie tranquille, sans événements imprévisibles et sans trop penser à la mort ; quelque chose de juste, en somme. Il suffit pourtant de visiter des maisons de retraite, où les gens oubliés pullulent, pour comprendre que c’est très fade, même s’ils sont entretenus et soignés. St Paul a observé que les philosophes recherchent une sagesse, un monde stable, alors que lui ne veut connaître que la croix. C’est là que va se nicher la justice de Dieu, qui accompagne la vie réelle et lui donne un sens insoupçonné, mais à condition de se laisser ouvrir l’oreille.

On peut croire en Dieu avec l’oreille fermée, nous dit Jacques. Son existence a été démontrée depuis longtemps : tout un rayon de bibliothèque. Et après ? Soit l’ignorer, soit au contraire craindre une punition qui va tomber du ciel, et c’est la religion naturelle, puisque tout le monde est toujours coupable de quelque chose. Mais Jacques rebondit sur l’amour, qui est le fruit d’une relation personnelle avec Dieu, et non d’une recherche personnelle de se perfectionner ou d’être reconnu. « La charité couvre une multitude de péchés. » Les œuvres ? C’est d’abord se mettre en mouvement, comme Abraham ou comme le Serviteur ; l’un et l’autre ont entendu une parole.

Pierre est notre frère, car il cafouille joyeusement : il reconnaît Jésus comme Christ, puis s’indigne qu’il puisse être rejeté, alors qu’il est si « merveilleux » ! Pierre espérait comme bien d’autre le rétablissement de la royauté en Israël, et il tente réellement Jésus, mais celui-ci l’invite à une responsabilité : prendre sa propre croix, qui est toujours là dans un coin, sans chercher à la refiler à un autre ou à défendre sa propre identité en s’adorant soi-même. Dans ce cas, il n’y a plus d’amour, et c’est la mort. Avertissement sans frais !

23ème Dimanche

5/9/21, 23e dim. ord. – B : S’ouvrir, s’ouvrir !

Is 35,4-7a ; Ps 145,6-10 ; Jc 2,1-5 ; Mc 7,31-37.

La panique, ça existe et c’est contagieux ! Voyez un troupeau de moutons qui s’affole dès qu’il y a de l’imprévu, et la brebis qui se réfugie on ne sait où et se perd. Beaucoup de choses font peur, comment ne pas craindre. Isaïe le sait et prévient : N’ayez pas peur ! Voici votre Dieu ! Vous ne l’avez pas vu ? Alors, invoquez-le, et votre corps va se remettre en route activement : les yeux, les oreilles, la voix, les jambes. Ainsi étaient les disciples d’Emmaüs, tristes et fatigués ; l’inconnu qui les a rejoints les a remis en route ; tristesse et fatigue disparues, ils ont retrouvé une communauté. Le désert n’est plus une menace. C’est très vrai : chacun a en lui-même des forces cachées qu’un peu d’amour libère.

Voilà l’expérience que chante le psaume. Ne rêvons pas de magie : Dieu ne materne pas, il ne règle pas les problèmes, mais il suscite une énergie pour les affronter, alors même qu’ils font un peu peur. Telle est la fidélité de Dieu, alors que souvent on le croit si loin. Disons-le autrement : les menus tracas de la vie peuvent devenir des stimulants. Et la louange va surgir, quelque chose de léger… Le calme plat qu’on espère toujours endort, et ne provoque pas à l’amour. 

Jacques nous parle d’une expérience plutôt banale : on respecte davantage quelqu’un de riche ou de bien placé socialement, car obscurément on en espère quelque chose, alors qu’il n’y a rien à espérer d’un clochard ; il est peut-être malade et contagieux. C’est très humain. Pourtant, il y a autre chose. Tous ont une croix et des inquiétudes qui bousculent leur vie, tous méritent le même salut gratuit, mais les gens importants le cachent davantage. D’où la question : que voit-on face à un être humain, connu ou non ? Une créature utile, inutile ? Le pauvre dont parle Jacques n’est pas forcément un indigent, mais c’est celui qui connaît ses fragilités et n’en a pas honte, qui sait qu’il a un peu peur de diverses choses, mais aussi qui s’est laissé enrichir par l’amour de Dieu, comme ça, de manière diffuse ; il chantonne volontiers.

Jésus a circulé hors d’Israël, en terre païenne. Il est précédé de sa réputation, et on lui amène un sourd-muet, probablement muet parce que sourd. Et Jésus prononce une parole essentielle : « Ouvre-toi ! » C’est bien plus que de dire « Entends et parle ! » Car ce qui est derrière est davantage qu’une malformation physique, et c’est toujours vrai pour nous : « Libère ta tête et ton corps ! Ainsi tu apprendras à écouter, et tu sauras parler ! » Il s’agit d’écouter une parole qui vient d’ailleurs, mais qui est proche, et c’est la parole de Dieu qui visite les coins et les recoins. Alors, on peut s’exprimer, chanter, témoigner simplement de choses importantes, ce qui n’exclut pas de bonnes plaisanteries. Alléluia !

Mais Jésus ne veut pas que ça se sache. Cela paraît curieux ! En fait, non, car il ne veut pas passer pour un simple magicien. Il est vrai que ce qu’il fait attire du monde, mais il se méfie d’une réputation superficielle. Après la multiplication des pains, les gens sont contents et ils voudraient bien que ça se répète indéfiniment. Jésus ferait un roi merveilleux ! Mais personne ne grandirait, l’amour resterait fade, chacun dans son confort. Jésus a fait des miracles, mais à travers cela il cherche à ouvrir le cœur de l’homme, à la suite de tous les prophètes ; le cœur de pierre n’est jamais loin : il ne souffre pas, il ne s’use pas. On ignore la suite de la vie du sourd-muet, mais il a dû se débrouiller pour avoir une vie normale, et il lui est certainement arrivé d’embellir le passé, de regretter le temps où on s’occupait de lui, alors qu’il est devenu comme tout le monde et n’inspire plus aucune pitié. Sans aucun doute ! Mais il est maintenant adulte.

22ème Dimanche

29/8/21, 22e dim. ord. – B : Rester à l’écoute. 

Dt 4,1-2.6-8 ; Ps 14,2-5 ; Jc 1,17-18.21-22.27 ; Mc 7,1-8.14-15.21-23.

Se laisser enseigner pour vivre ! C’est Moïse qui parle, lui qui au moment du buisson ardent ne voulait rien savoir d’une mission. Dieu ne craint pas ceux qui ont d’abord dit non, parce qu’ils ont appris à rentrer en eux-mêmes, à voir qu’ils ne vont nulle part. Mais Moïse est devenu un homme responsable en apprenant à obéir. Obéir signifie d’abord écouter ; en rajouter, c’est s’écouter soi-même, et ça n’aboutira pas ; en supprimer, c’est ne plus écouter. En effet, il ne s’agit pas de savoir par cœur un code de conduite bien rôdé, mais de dresser l’oreille face à l’imprévu. L’écoute accumulée se loge dans le cœur et l’esprit, et les bonnes paroles reviennent au bon moment ; elles deviennent comme une seconde langue, qui entretient une communication avec Dieu – et l’amour du prochain suivra. Moïse s’adresse à Israël dispersé parmi les nations ; beaucoup sont attirés par cette sagesse bâtie sur un Dieu qui s’intéresse à l’homme ; d’autres sont agacés ou deviennent violents, car ils se sentent plus ou moins obscurément dénoncés. Même chose pour l’Église : ses membres sont ce qu’ils sont, faibles et contradictoires – ce qui devrait les empêcher d’être prétentieux – mais ils attestent quelque chose qui ne vient pas de la superficialité du monde. Résultat : attrait et rejet. Davantage : si l’Église ne suscitait plus de démons adverses, c’est qu’elle serait tombée dans l’insignifiance ou le conformisme.

Le psaume pose une question simple et centrale : Que disons-nous ? Et comment le disons-nous ? L’écoute enseigne à avoir une langue claire et responsable : Que ton oui soit oui ! Que ton non soit non ! Les explications compliquées viennent du Mauvais ; or, celui-ci est omniprésent et très contagieux. Avec une conséquence intéressante relative à l’argent : c’est la Parole qui entretient un langage clair, alors que l’appât du gain le brouille.

Jacques s’oppose aux philosophes, pour qui l’éternité était représentée par la perfection complexe des astres et de leurs mouvements. Le Dieu de la Bible est très différent : il est vivant, il parle, il tient à engendrer une humanité libre. Il est à écouter « avec douceur », comme une voix intime. Et la mise en pratique va de soi, si le cœur est touché ; sinon, ce ne sont que des obligations pesantes, ou un besoin de se faire une belle image de soi. Même Jésus ne s’est pas noyé dans la bienfaisance ; il s’est contenté de signes, sans jouer à celui qui va tout régler. Enfin, Jacques rappelle que le « monde » est toujours là et qu’il est contagieux.

Et Jésus parle encore de contamination, mais l’évangéliste s’est un peu embrouillé : l’ablution des mains n’est pas une purification, mais un geste d’entrée dans le sacré, comme le disait Moïse à Aaron et à ses fils. Ainsi, la commensalité est comme un culte. « Préceptes humains », dit l’évangéliste ; peut-être, mais c’est une interprétation. La critique de Jésus ne porte pas sur les coutumes en elles-mêmes (Qui n’en a pas ?) mais sur le fait qu’elles se routinisent. On a fait le geste prescrit, et ça suffit ; en plus, tout le monde doit le faire. On arrive ainsi au culte de l’apparence, et c’est l’éternel pharisien, qui est vite déstabilisé. 

Et Jésus en profite pour donner un enseignement simple, d’abord à la foule, en glissant du légal au moral : la saleté n’est pas une impureté qui toucherait le cœur. Au contraire, « ce qui sort de l’homme » est la parole, ou plus généralement les gestes à l’égard autrui. Avec un avertissement : si c’est vilain, ce sera contagieux. Puis il parle plus clairement au cercle des disciples, en détaillant une belle série de fautes, et en faisant bien comprendre que tout cela peut surgir à tout moment : le lien avec la parole de Dieu peut se figer. Attention !

21ème Dimanche

22/8/21, 21e dim. ord. – B : Qui donc faut-il suivre ?

Jos 24,1-2+15-18 ; Ps 33,2-3+16-17+20-23 ; Ep 5,21-32 ; Jn 6,60-69.

Après avoir conquis la terre de Canaan, Josué tient un curieux discours aux tribus d’Israël rassemblées à Sichem, comme si la conquête recommençait : Qui voulez-vous servir ? En effet, hier comme aujourd’hui, les idoles du passé et du présent sont fascinantes, et se glissent subrepticement dans toutes les vies, car elles accompagnent des objets très utiles. Le téléphone et Internet sont très commodes, mais il y a un test simple : Comment réagit-on quand il y a une panne, quand plus rien ne communique ? Saint Paul s’en passait bien ! Dans leur réponse à Josué, les Israélites n’ergotent pas sur la nature des dieux. Ils font beaucoup mieux : ils relisent leur histoire, sans se bloquer sur les mauvais moments. Le tout a un sens unifié, depuis Abraham dont ils ont entendu parler : il y a un Dieu qui a présidé à tout ce parcours, un Dieu qui s’est intéressé à eux. Il ne s’agit pas de clore le dossier, car un nouveau chapitre va commencer en Terre promise, avec des problèmes nouveaux : Comment voir que le même Dieu, qui n’impose jamais rien, sera encore présent ? En le servant, en le recherchant. Toute l’histoire biblique de la suite montre que ce n’est jamais simple : d’autres idoles reviennent, avec des effets désastreux, dont le signe tangible est toujours l’injustice. Si nous nous croyons justes… Attention, cherchons bien.

Le psaume orchestre en louange la réponse des Israélites. Le juste n’est pas l’individu parfait, qui ne serait qu’une statue, mais celui qui n’a pas honte de ce qu’il est, avec ses limites. En réécoutant l’histoire biblique, il revoit la sienne propre, et la découvre providentielle ; il a été racheté du néant. Humm… il encaisse « malheur sur malheur », et ça ne paraît pas gai. Si ! La vie réelle vibre constamment, et devient bien plus riche que s’il ne se passait rien.

Et Paul attaque sous un autre angle, prenant le contre-pied d’une modernité glorieuse. Que la femme obéisse à son mari ? Quelle horreur ! Mais la clé est dans la suite, avec l’image du Christ qui aime l’Église son épouse et donne sa vie pour elle, comme le mari pour sa femme. En effet, elle est devenue une part de lui-même et il veut qu’elle soit belle, ce qui n’empêche nullement le « malheur sur malheur » du psaume, d’où des troubles et des réconciliations. L’exem­ple classique d’un couac est fourni par Joseph emmenant en Égypte Marie et l’enfant : ça commence bien, mais plus tard il fera une fugue à Jérusalem. Car un nouveau couple est une nouvelle famille ; même l’homme doit s’émanciper pour être lui-même. Mais tout cela peut fléchir, et c’est pourquoi Paul rappelle le baptême « accompagné d’une parole ». Celui-ci est renouvelé dans le sacrement de la réconciliation, qui doit être accompagné d’une parole qui décrasse.

L’évangile donne la fin du discours de Jésus à Capharnaüm. La foule des disciples qui est venue pour consommer du concret n’a pas envie d’entendre les grandes choses que dit Jésus, surtout cette affaire de manger son corps et boire son sang, ce qui du point de vue de la « chair » est absurde. Mais Jésus affirme sans chercher à convaincre : si quelqu’un est touché, cela vient de Dieu, c’est-à-dire de l’Esprit saint, et non de preuves bien argumentées. C’est bien ce que dira Paul plus tard, sans manipuler les consciences. Bref, beaucoup s’éloignent de bonne foi. Jésus ne juge personne, mais il a du discernement, et il n’empêchera surtout pas Judas de partir ; sans le comprendre, celui-ci jouera un rôle essentiel. Même les Douze tanguent un peu, se demandant où tout cela va les mener. Pierre répond fortement qu’ils croient. C’est faute de mieux, car en fait c’est encore très confus, et ils seront scandalisés par la croix ! Comme nous ?

Assomption de Marie

15/8/21, Assomption : Vers quoi tendons-nous ?

    Messe du jour : Ap 11,19a+12,1-6.10 ; Ps 44,10-12ab.16 ; 1 Co 15,20-27a ; Lc 1,39-56.

La présence de Marie dans le Nouveau Testament est à la fois précise et discrète. La parole que Jésus en croix lui adresse la résume, désignant le disciple bien-aimé : « Femme, voici ton fils. » En effet, Jésus était entré dans le baptême de Jean, et son village d’origine, donc aussi sa famille, n’acceptait pas sa mission. Et justement, Marie va faire un pont entre les disciples et la famille. De cette manière, elle crée l’unité de l’Église corps du Christ, et même l’engendre. C’est Dieu sur terre, tout simplement.

Les premiers chrétiens ont médité sur cette filiation : Que signifie engendrer Jésus-Christ ? Pour nous, c’est évangéliser, par des paroles qui nous dépassent et nous entraînent : un salut est présent. Pour elle, c’était le maximum, et le salut a envahi toute sa vie, corps et âme : de sa naissance (Immaculée Conception) à sa mort (Dormition, ou Assomption, communion définitive et complète avec Dieu).

Cela ne signifie pas que Marie a eu la vie dorée d’une princesse : elle a constamment été confrontée à des souffrances et à des situations qui la dépassaient. C’est ce qu’illustre la vision de l’Apocalypse : une femme d’amplitude cosmique est dans les douleurs de l’enfantement. On ne sait pas ce que fait ce fils sur terre, sinon qu’il va être gravement menacé. Pourtant, il arrive au Ciel : c’est l’Ascension, et le salut est là. Autrement dit, l’adversité menace toujours et lexpérience quotidienne nous fait prendre conscience que la vie réelle est placée sous le signe de l'incertitude et de la lutte. Sans défis ou épreuves, le salut est très vide, mais le mal n’aura pas eu le dernier mot, contrairement à ce que les journaux nous font croire. Cet aboutissement lumineux est illustré par le psaume, avec une vision de noces quasi célestes.

Paul reprend l’affaire par un autre bout, puisque l’expérience commune depuis Adam est que la mort guette tous et chacun. Il nous rappelle que la victoire du Christ sur la mort a tout l’air d’une ruse : plutôt que d’y échapper habilement, il l’a affrontée en face et y est entré. Résultat : il est parvenu à une vie nouvelle, qu’il peut communiquer. En clair, Paul, qui se méfie des foules célestes d’anges, annonce que la croix de chacun n’est pas un cul-de-sac, bien qu’elle ait une odeur de mort, d’échec, etc. Par ailleurs, Paul n’a pas approfondi la silhouette de Marie : il dit brièvement que Jésus est fils de David selon la chair et qu’il est né d’une femme. Il avait peu de goût pour les questions de calendrier, mais il aurait certainement accepté les fêtes instituées après lui.

L’évangile nous rapporte une curieuse histoire de femmes : l’ange a  révélé à Marie que sa parente Élisabeth a conçu dans sa vieillesse, et depuis Nazareth elle se précipite, seule, avec quatre jours de voyage à pied ou à dos d’âne. Incroyable ! Encore plus étrange : les enfants à naître communiquent l’Esprit Saint à leurs mères. Arrêtons-nous un instant : chaque grossesse est une œuvre de création qui ne peut qu’étonner la mère, si elle prend le temps d’admirer et de ne pas craindre la souffrance. C’est ce que fait Marie en louant Dieu dans le Magnificat, qui est le chant de l’humilité qui voit grand. En fait, la version la plus ancienne dit que c’est Élisabeth qui l’a prononcé. Il y a en arrière-plan le chant de louange d’Anne la stérile, qui a finalement eu un fils, Samuel (1 S 2,1-10). Celui-ci a introduit David, tout comme ensuite Jean-Baptiste introduisit Jésus.

Et pour nous ? Bienheureux qui croit qu’une parole de Dieu peut s’accomplir en lui ! Surtout quiconque se voit faible et pécheur. C’est presque incroyable.

19ème Dimanche

8/8/21, 19e dim. ord. – B : Nourritures célestes ?…

1 R 19,4-8 ; Ps 33,2-9 ; Ep 4,30–5,2 ; Jn 6,41-51.

Élie, prophète puissant en paroles et en œuvres, avait une mission, mais il eut un moment de découragement lorsqu’il se vit pourchassé par Jézabel, épouse entreprenante d’Achab, un roi d’Israël au caractère faible. Comme Élie était seul en piste, son désir de disparaître était orgueilleux, car il se croyait irremplaçable ; sa prière n’en était pas une. Mais Dieu veille, et lance des hameçons, ici sous la forme d’un ange qui interpelle deux fois le prophète, avec nourriture et boisson ; et Élie se remet en route avec une énergie insoupçonnée. C’est une leçon instructive : les mêmes éléments nutritifs peuvent endormir ou donner des forces. Qui n’a pas expérimenté une somnolence ennuyée pendant une messe, puis une autre fois un renouvellement tonique, alors que tout est apparemment semblable ? Il n’y a pas à renoncer, car dans toute histoire d’amour, il y a des moments creux, mais c’est justement ce qui permet un renouvellement.

Élie a été délivré de sa peur de Jézabel, mais non de Jézabel elle-même, qui continuera à intriguer. C’est ce qu’évoque le psaume, mais avec un décalage par rapport au mutisme d’Élie : il n’avait rien demandé, et il a oublié de rendre grâce, peut-être à cause de sentiments mitigés. Au contraire, le psalmiste a cherché le Seigneur et découvert qu’il était proche, d’où sa liberté et son enthousiasme, alors que les problèmes réels demeurent. Encore une découverte : invoquer Dieu transforme le regard sur soi-même et sur le monde, mais ne transforme pas le monde lui-même.

Oui, mais on le fait une fois ou deux, puis on oublie, car les urgences sont urgentes. Paul le sait très bien, et il s’adresse à ces merveilleux Éphésiens, qui sont à l’image de toute communauté. Ils ne sont présentables qu’avec l’Esprit saint, mais ils le font taire, et tous les défauts émergent et divisent. Le pardon devient impossible, ce qui est une expérience courante : c’est l’humanité à l’état brut, qui resurgit si facilement dans les pensées : je dois survivre, quoi qu’il arrive. L’Esprit saint… humm ! C’est-à-dire de retrouver la présence du Christ ressuscité. Ce n’est pas un effort vertueux, mais l’effet de se voir pardonné, alors que le premier réflexe est de penser que tout va bien. En apparence, sans doute, mais l’annonce de cette miséricorde gratuite vient visiter des zones troubles et douloureuses qu’on préférerait oublier, mais qui refont surface sous la forme de comportements bizarres, ou de nervosités mal proportionnées. C’est en fait un combat qui ne finit pas, et Paul lui-même a compris le sens de ses propres contradictions : elles le maintiennent en alerte.

Après la manne venue du ciel et les galettes d’Élie, Jésus continue à parler à Capharnaüm, alors que la foule qui était venu le voir commence à s’énerver : C’est un voisin que nous connaissons, alors pour qui se prend-il ? Pour un pain du ciel qu’il faut manger ? Cet individu veut-il vraiment être mangé ? Nous prend-il pour des anthropophages ? Cet élixir de vie éternelle ne rime à rien. Admettons une résurrection au dernier jour, on verra bien, mais la vie éternelle maintenant, en mangeant ce pain étrange, n’a aucun sens. En fait, Jésus annonce indirectement sa mise à mort, qui est une façon de le manger ; il invite à la foi, mais il ne peut l’imposer avant l’événement. Seul le Père attire par-delà toute mort. Les contemporains de Jésus étaient incontestablement débordés, mais si on nous le raconte, ce n’est pas pour éclaircir un point d’histoire. C’est pour nous aujourd’hui, avec l’exemple d’Élie.

18ème Dimanche

01/8/21, 18e dim. ord. – B : Dans quel désert sommes-nous ?

Ex 16,2-4.12-15; Ps 77,3-4.23-25.52-54; Ep 4,17-24 ; Jn 6,24-35.

Le passé est-il plus beau que le présent ? Éternelle question, mise en scène par ces chers Israélites qui ont été poussés hors d’Égypte, alors qu’ils n’en demandaient pas tant. Et voici qu’ils oublient les signes providentiels qui ont accompagné leur parcours jusque-là. Ils ont faim, et ils se plaignent en embellissant leur esclavage passé, où ils étaient en sécurité, mais dans une sécurité factice, sans horizon, et ils se voyaient victimes. Dieu intervient, mais de manière spéciale : ils vont être rassasiés de viande le soir et de pain le matin, la « manne », terme qui a pris le sens de « surabondance inespérée ». C’est magnifique, mais il y a une condition ferme : ne pas faire de provision. Être rassasié, oui, mais dans la précarité, au jour le jour. Plus tard, les Israélites se lasseront de cette monotonie et trouveront la manne fade, oubliant que c’est un don. La leçon est durable : comment accepter ce qui nous arrive aujourd’hui comme nourrissant, sans se projeter dans un futur inconnu ? Ou encore, comment être rassasié en restant alerte et attentif ?

Le psaume est tronqué dans la sélection du jour. Le rappel des bienfaits du passé se mêle à la résistance obstinée du peuple. Et il faut raconter tout cela aux enfants, y compris les dangers de la résistance. Or, on ne trompe pas les enfants : ils discernent vite la paille du bon grain, même s’ils ne savent pas le dire. Ils verront très vite si ce que racontent les parents ou les maîtres est une leçon apprise, ou si cela correspond à quelque chose de vécu. Ce n’est pas une affaire de grands discours, mais de clarté. Ainsi, des parents qui après de petits accrocs osent se réconcilier devant leurs enfants sont de bons éducateurs ; leurs imperfections ne sont pas vaines.

Paul, avec son Homme Nouveau, reprend la question par un autre bout. À moins d’être mort, l’être humain est rempli de désirs plus ou moins contradictoires. Le païen ne fait pas le tri : il cherche simplement à se rassasier à gauche et à droite, et une fois satisfait il s’endort et oublie, car ça ne dure pas. Néant de la pensée, dit Paul ; cela veut au moins dire que le païen ne se connaît pas et que ses relations avec autrui sont vagues et peu nourrissantes. Le changement de mentalité auquel Paul invite n’est pas un effort surhumain pour s’améliorer, mais une réflexion sur la vie, à la suite du Christ. Après une expérience décourageante, avec un goût de mort, ai-je aperçu sa croix pour m’y joindre et découvrir le monde de la grâce ? Ai-je trouvé en lui le Fils et le frère ? Ce n’est pas si simple, me direz-vous. Certainement : c’est pourquoi cela doit être annoncé et réannoncé sans cesse, pour couvrir l’écho d’une autre voix qui condamne, et c’est justement ce que fait Paul inlassablement.

L’évangile fait suite à la multiplication des pains, quand Jésus s’est retiré à la fin. La foule a été rassasiée, mais ça ne dure pas ; comme la manne, c’était pour ce jour-là. Et tout le monde revient à la recherche de Jésus : peut-être pourrait-il recommencer indéfiniment. En fait, tous ces gens sont comme dans un désert ; ils ont faim et soif, mais c’est aussi la trace d’autres désirs inexprimés, voire inavouables. Jésus a bien senti cela, et son premier mot est « Travaillez ! » Donc, ne soyez pas passifs, infantiles ! Il invite à un autre travail qui englobe le quotidien, en vue d’une nourriture moins éphémère. Son invitation à la foi est encore un travail ; il y a quelque chose à piocher. Pourtant, les gens ne comprennent pas : ils veulent de l’immédiat. Or, Jésus n’explique rien : il les invite à le suivre. Comme nous. Avant même d’avoir compris quoi que ce soit !

17ème Dimanche

25/7/21, 17e dim. ord. – B : Faut-il de l’argent pour nourrir une foule ?

2 R 4,42-44 ; Ps 144,10-18 ; Ep 4,1-6 ; Jn 6,1-15.

Comme son maître Élie, le prophète Élisée accomplit divers signes, dont celui présenté aujourd’hui : à la fin de l’hiver, la nourriture se fait rare dans un pays pauvre, mais quelqu’un a pensé à Élisée et a pris de sa récolte pour lui apporter des pains : il s’agit d’orge, la première céréale à mûrir ; elle annonce la Pâque, fête de la libération de l’esclavage. Élisée voit un signe divin dans cette libéralité, et la prolonge : plutôt que de s’assurer des provisions, il demande de tout distribuer à ces gens autour de lui, car ils sont affamés. Les pains se multiplient, et finalement il en reste assez pour Élisée lui-même. Plus tard, Jésus dira, à la suite d’Élisée : « Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroît. » On croit d’habitude que l’argent et les biens assurent la sécurité. Est-ce bien vrai ?

Le psaume médite sur la nature : tous les êtres vivants sont mortels, mais ils trouvent leur nourriture et se reproduisent. Ce vaste équilibre dit Dieu. Dans ce cadre, l’être humain a en plus une conscience et une histoire, ce qui le singularise. D’une part, il peut reconnaître le cycle perpétuel de la vie, comme une immense horloge qui suggère un horloger impressionnant. D’autre part, le temps a quelque chose d’irréversible : Dieu s’est révélé comme gouvernant patiemment l’histoire de tout un peuple, qui a la particularité remarquable d’être non pas parfait, mais aveugle, souvent rebelle et de plus confronté à des catastrophes. Transposés dans la vie de chacun, tous ces événements font douter de la justice de Dieu, qu’on voudrait bien voir comme une assurance tous-risques. Mais sa justice va apparaître lorsqu’il est invoqué, non par habitude, mais « en vérité », car avec son nom surgit toute la mémoire biblique, qui montre sa fidélité.

Paul en prison ne se plaint jamais : il ne joue pas à la victime et va de l’avant. Pourtant, les divisions sont la plaie ordinaire des communautés. Chacun croit avoir raison en toute bonne foi, c’est-à-dire oublie le Père commun, qui est unique : « Untel devrait comprendre que… » Or, l’évangélisation, ou l’appel, ou la vocation, c’est la même chose pour tous, le baptême aussi. Mais chacun réagit différemment, en fonction de sa petite alchimie personnelle. Au fond, c’est heureux : dans une armée, chaque poste peut être remplacé à tout instant, mais le chrétien n’est pas un soldat interchangeable ; il est toujours unique. La parole agit en lui de manière singulière : les uns avancent vite, tandis que d’autres piétinent ou se croient oubliés. Dans un corps, tous les membres ont leur rôle, mais pas au même moment. Les frottements communautaires sont toujours une occasion pour chacun de se remettre à sa place… jusqu’au frottement suivant ! Typiquement, les réactions disproportionnées ont toujours instructives.

Avant l’établissement de communautés durables, il y avait – et il y a encore – la foule des gens qui ont une soif secrète et qui ne savent pas trop où donner de la tête. Jésus a fait des signes, réussi des guérisons, et l’on espérait beaucoup de lui comme de quelqu’un qui va tout résoudre. L’évangile du jour est un récit de multiplication des pains, au moment de la Pâque. Il n’est pas dit que Jésus ait fait un discours, mais il en profite pour tester ses disciples sur l’argent : Allons-nous nourrir tout ce monde à nos frais ? Et c’est la multiplication des pains, à la suite d’Élisée, dans l’herbe reposante des « prés d’herbe fraîche » qu’évoque le Ps 23, et il en restera, même pour les apôtres. Ce Jésus est splendide, il ferait un roi parfait. Mais lui a compris et se retire, laissant la foule et même ses disciples étonnés. C’est une déception, mais comment vont-ils réagir ?

16ème Dimanche

21/7/18, 16e dim. ord. – B : Brebis dispersées… et pasteurs.

Jr 23,1-6 ; Ps 22,1-6 ; Ep 2,13-18 ; Mc 6,30-34.

Pasteurs indignes ! Le génie des prophètes est de soulever des questions qui ne vieillissent pas : la foi est une démarche communautaire, mais tout groupe est fragile, et les pasteurs tanguent souvent, nous le savons. Il suffit de peu de chose pour que tout se disperse, et la brebis isolée ne saura plus surmonter les peurs que suscite la vie ordinaire. Et la stérilité arrive : non pas de l’impossibilité physique d’avoir des enfants, mais plus gravement de l’impossibilité de leur transmettre quoi que ce soit de vraiment utile. La communauté n’est pourtant pas un groupisme affectif : chacun doit trouver sa place et grandir. Et l’ancien Israël est exemplaire : les idoles étaient muettes et l’injustice dominait ; chacun pensait ne survivre qu’en bousculant les autres, car Dieu paraissait absent. La sanction fut l’exil, mais ce n’était pas un abandon : Dieu procédait en réalité par fortes secousses, pour susciter un réveil, et l’héritage de David n’était pas périmé. Jésus l’a endossé en son temps, mais il ne faut pas y voir une affaire du passé, lamentablement rouillée depuis. Chaque génération peut et doit le retrouver au présent, non pas dans l’abstrait, mais en restaurant les relations avec autrui.

Le psaume chante la présence de Dieu en toutes circonstances : herbe fraîche et repos. Sans aucun doute, mais ce n’est pas une retraite stable, qui nous ferait retomber dans l’individualisme. Les humiliations et la mort ne sont jamais loin, et il s’agit d’entretenir une familiarité avec le Seigneur, jour après jour, et cette rencontre se fera chaque fois sous un angle nouveau. Voilà ce que doivent susciter ces incontournables pasteurs : que les brebis découvrent qu’elles sont connues par leur nom, que rien n’est un cul-de-sac fatal, contrairement à la petite voix persistante du démon, qui cherche à déjouer tout repos – et qui y parvient souvent ! Alors, le résultat est ou sera une vie gracieuse et parfumée.

Comme à l’accoutumée, Paul voit grand. Pour parler de réconciliation, il prend l’exemple cardinal de la méfiance réciproque entre Juifs et non-Juifs, méfiance qui dure jusqu’à ce jour. Mais il y a une dissymétrie : si le chrétien est réellement entré dans l’ère nouvelle inaugurée par la croix et la résurrection du Christ, il peut aller vers le Juif, sans en faire le résidu inclassable d’une époque révolue. Cependant, la manœuvre inverse est improbable : depuis l’élection d’Israël et l’Alliance au Sinaï, les Juifs ont une tâche à poursuivre dans l’ère actuelle, qui est d’être témoins d’une sagesse divine, avec des commandements qui protègent de l’idolâtrie. Évidemment, cette belle vision est toujours compromise par le péché de tout le monde et par des frilosités ; encore un problème de pasteurs ! Bien entendu, la paix qu’annonce Paul a une portée plus vaste, car elle se répercute dans la vie quotidienne de chacun : mon voisin a des habitudes que je trouve bizarres. Pour autant, dois-je le fuir ?

La Galilée de Jésus est exemplaire : les gens ont soif de quelque chose de neuf, au-delà de guérisons et de signes qui passent. Les apôtres ont été envoyés en mission deux par deux. Ils sont devenus populaires, et au retour ils sont débordés : plus le temps de manger ! Jésus les met en garde : ce n’est pas vous qui sauvez le monde ! Le groupe part en bateau, mais on sait bien où ils vont, et la rumeur est telle qu’une foule arrive en avance, venue de partout par les petits chemins. Le désert calme s’est brusquement peuplé de gens assoiffés, cherchant une espérance. L’époque était dure, comme maintenant. Encore un problème de pasteurs, mais comme les prophètes, Jésus a refusé d’être un chef politique réglant tout, ce qui aurait empêché chacun de rentrer en soi-même. 

15ème Dimanche

11/7/21, 15e dim. ord. – B : l’Esprit en pleine action.

Am 7,12-15 ; Ps 84(85),9-14 ; Ep 1,3-14 ; Mc 6,7-13.

Depuis l’établissement de la chrétienté par Constantin au 4e siècle, l’histoire de l’Église a été une suite de soubresauts et de divisions, et Amos vient du fond des âges nous expliquer pourquoi : les affaires qui marchent bien prennent l’allure de palais royaux, où les prophètes sont devenus des fonctionnaires, et où l’on se méfie des novateurs que suscite l’Esprit. Pourtant, ceux-ci, tout surpris comme Amos d’avoir une mission, se bornent à rappeler avec force que Dieu est vivant, et qu’aucune routine ne peut le contenir. C’est toujours compliqué, car personne ne peut vivre sans un cadre, avec un minimum d’habitudes familières. Mais c’est davantage que de retrouver chaque jour un trousseau de clés ou une brosse à dent à la même place. Un exemple simple le montre : ce sont les passages bibliques les mieux connus qui nous parlent le plus.

Le psaume met en scène un homme attentif, un Amos, car son Dieu lui parle de ces choses très simples que tout le monde apprécie : paix, amour, vérité. Mais l’expérience du palais somptueux indique que cela ne marche pas durablement : égoïsmes, jalousies, rivalités sans fin. Les efforts de justice restent secs, car les humains ne savent pas vivre proprement s’ils n’ont pas une référence commune qui les dépasse. Beaucoup se sont battus courageusement pour un Grand Soir, mais c’était une abstraction morte qui n’engendra que des palais. Au contraire, il s’agit de craindre Dieu, c’est-à-dire de lui être attentif, de percevoir sa présence (sa « gloire ») en toute chose. Ou, pour le dire autrement : il n’y a pas de fraternité sans la reconnaissance d’un Père.

C’est ce que reprend Paul le missionnaire, qui est ébloui par la grandeur de Dieu, qui du ciel s’est penché sur la terre : il a créé l’homme libre, mais celui-ci a oublié qu’il n’était qu’une créature, et il ne cesse de s’embourber. Alors, Dieu a envoyé le Christ, semblable à nous, qui par son sang a porté tout ce péché, qui est surtout fait de médiocrité. Il s’agit d’un rachat gratuit, hors de ces forces mortifères. C’est l’amorce d’une nouvelle création, et ceux qui l’acceptent, c’est-à-dire en principe nous, s’en trouvent infiniment allégés. Ils se voient alors aimés et contemporains des origines du monde, avec un horizon éternel, un héritage dans la création renouvelée. C’est le contraire d’une vie erratique au jour le jour, même au sein de soucis très réels, car ce n’est nullement une ivresse. En d’autres termes, le mystère de Dieu cesse d’être une énigme indéchiffrable. La louange consiste à reconnaître que son Esprit œuvre en nous. Saint François de Salles répétait après Paul qu’on peut prier en toute circonstance.

Jésus, malgré toutes les guérisons qu’il avait faites, était touché de voir tous ces gens comme des brebis sans pasteurs. Il avait besoin de disciples comme missionnaires, mais il fallait les former, et il les envoya deux par deux, dans une sorte d’exercice. Équipement léger, mais bien conçu : bâton contre les pillards et sandales contre serpents et scorpions, mais rien pour la subsistance. C’est une sorte de quitte ou double : ou bien ils se décourageront vite et se cacheront, ou bien ce dénuement les concentrera sur la prière et sur l’autorité neuve de leur parole : ils auront la force de contrer les esprits impurs, qui rendent les gens passifs ou hargneux ; ils feront des guérisons ; ils inviteront à la conversion, c’est-à-dire à se tourner vers Dieu qui est proche. Étant en mission, ils ne se verront pas comme des parasites, et accepteront simplement d’être accueillis et nourris, sans honte. En un mot, ils se découvriront une liberté insoupçonnée. Suivons-les !

14ème Dimanche

8/7/18, 14e dim. ord. – B : Pourquoi donc se voir faible ?

Ez 2, 2-5 ; Ps 122,1-4 ; 2 Co 12,7-10 ; Mc 6,1-6.

Nous sommes, vous et moi, remplis de contradictions. Le monde qui nous entoure est sans boussole, petite miette dans un univers gigantesque dont les lois nous échappent. On nous dit que face à tout cela, croire en un Dieu qui s’intéresse à l’homme est ridicule. Eh bien, ces questions trop vastes sont étouffantes et ne donnent aucune envie de vivre ! La Bible au contraire procède de l’infiniment petit : Abraham, Moïse, des prophètes noyés dans un peuple rebelle ; ce sont des gens très normaux, à l’horizon restreint.

Et voici des exilés qui pensent que Dieu a été infidèle, mais celui-ci ne les oublie pas : il leur envoie Ézéchiel. Il ne sera pas écouté, mais sa présence sera une gêne, comme du poil à gratter ; par petites bribes, il fera réfléchir, ou déclenchera des réactions violentes. En fait, l’important est la personne d’Ézé­chiel : il lui est demandé de se tenir debout comme un homme, car il reçoit un Esprit qui le dépasse. Il est envoyé aimer l’humanité telle qu’elle est, sans lui faire la morale ni se croire meilleur. Comme nous. Il aura des moments de découragement, où la perception de l’Esprit devient vague. Heureusement, sinon il deviendrait un robot, tout rempli de son importance : ce serait si gratifiant de déambuler sur un tapis rouge. Telle est la situation que le psaume met en scène. Après une lassitude dans sa mission, un ras-le-bol franc et massif, Ézéchiel s’est tourné vers celui qui l’avait envoyé, avec une question, une supplication. Bref, il est sorti d’un mutisme effaré et en a parlé à Dieu. L’espérance demeure.

Dans la même ligne, voici Paul dans les turbulences : à l’intérieur, sa fameuse écharde ; à l’extérieur, persécutions, refus, difficultés diverses. La première chose à apprécier est qu’il en parle sans honte. De fait, il avait tout pour se prendre pour St Paul, faisant de grandes choses au nom de Dieu. Au contraire, ce sont ses combats quotidiens, certainement très durs, qui l’ont maintenu en éveil, et qui lui garantissaient que ce qu’il prêche ne vient pas de lui. C’est pourquoi il ne craignait pas d’être sévère envers ceux qui altéraient l’Évangile. Fondamentalement, il a perçu cette force de l’Esprit en lui, au sein de ses faiblesses, et c’est pour cela qu’il a compris qu’il pouvait en être de même chez n’importe qui se trouvant dans des turbulences analogues. Paul dit ailleurs qu’il ne veut surtout pas convaincre ou prouver. Il veut seulement montrer à autrui cet Esprit qui peut avoir sa place chez chacun. Évidemment, tout le monde n’est pas Paul, mais il nous donne une leçon essentielle, à nous qui craignons de n’être jamais prêts à témoigner : c’est une grâce de se sentir inférieur à la tâche, car c’est la garantie qu’un Autre est là. Témoigner n’est pas bavarder ou faire un cours : c’est faire circuler des paroles simples là où il y a des souffrances. La croix est toujours proche, et elle n’est jamais belle.

L’épisode du rejet de Jésus dans sa patrie (Nazareth) illustre ce que fut l’en­semble de sa vie publique. Par les guérisons opérées et par son enseignement, il a commencé par drainer des foules considérables, mais cela ne l’a pas enivré ; il a refusé d’être roi. Davantage, il a annoncé que la violence de ses partisans lui retomberait dessus ; ça les a troublés, mais c’était vrai. On ne peut rien commencer sans une dose d’enthousiasme, qu’il s’agisse d’amour ou de travail, mais c’est toujours superficiel : je crois que le réel sera conforme à ce que j’en perçois ; et mine de rien, je suis presque le centre du monde, etc. Et plus on est monté haut, plus la désillusion sera rude, avec le sentiment d’avoir été berné. Le remède ? Un peu d’humour au quotidien, et toujours avec un œil sur la croix.

13ème Dimanche ordinaire

27/6/21, 13e dim. ord – B : Au seuil de la vie.

Sg 1,13-15+2,23-24 ; Ps 29,2-6+12-13 ; 2 Co 8,7-9+13-15 ; Mc 5,21-43.

La nature créée par Dieu est bonne, orientée vers la vie. Mais la puissance de la mort est entrée, et elle a fait des victimes. Elle n’aura pas le dernier mot, car la justice est immortelle. Soit ! Mais voyons un peu nos convictions intimes, alimentées par les journaux et leur descendance médiatique : quelques lucioles d’espoir, qui sont vite noyées dans le rouleau compresseur des guerres, des injustices et autres violences. La mort est partout, et le « dernier mot » n’est qu’un vague murmure. Fermer les yeux et attendre ? Non ! Ce serait nier la pédagogie biblique : l’idylle paradisiaque est sans grande signification, car quand tout va bien l’homme ne sait plus qui il est, et il ne saura pas davantage qui est autrui. Le diable provocateur n’est pas un dieu adverse, mais une créature qui sans le savoir a une mission très particulière : provoquer l’homme à se réveiller par des événements de mort. C’est ce que met en scène la Bible à longueur de pages : Caïn, rescapé du meurtre de son frère, fonde une ville, où apparaissent la musique pour la fête et la métallurgie pour la guerre, et tout sombre dans la violence jusqu’à Noé et au Déluge. Du peuple sorti d’Égypte avec Moïse dans le désert, seuls deux entrent en Terre promise, avec la génération suivante. Quelques siècles après les splendeurs de Salomon, tout croule avec l’exil. On ignore le destin secret de tous ces morts, mais leur mission permanente est de nous alerter, nous les vivants, qui voudrions ignorer notre propre précarité, et par analogie celle de notre voisin. Non ! S’il est pénible, c’est qu’il souffre !

Et le psalmiste atteste une expérience de salut. Il a croulé sous quelque chose, peut-être lentement et douloureusement, mais Dieu s’est manifesté à lui, soit du tréfonds de sa mémoire, soit grâce à une parole entendue, ou même par la contemplation de la nature. Un fil s’est renoué, sa conscience s’est éclaircie, il a retrouvé une force, et sa bouche s’est ouverte. Plein de reconnaissance, il chante et il danse ; il invite les autres à partager sa joie. Honnête, il reconnaît tout simplement qu’il n’y a pas de jour sans une nuit qui précède, cette nuit de toutes les angoisses. Dieu est déroutant, mais fidèle.

Un des charmes de la liturgie est de juxtaposer des passages qui paraissent décousus. Aujourd’hui, Paul parle de l’entraide entre communautés : ce que vous donnez matériellement vous sera retourné à un autre plan. D’accord ! Mais Paul va plus loin : il invite à réfléchir sur l’abondance et la disette, ce qui est une autre forme de connaissance de soi. Ordinairement, le riche devient gras et aveugle, le pauvre se voit victime et gémit, mais le récit de la manne du désert illustre une justice au quotidien qui n’est pas comptable, d’autant moins qu’il n’est pas question de faire des provisions, c’est-à-dire de garantir l’avenir.

L’évangile vient mêler deux histoires de femmes, l’une au seuil de la fertilité, l’autre à la fertilité en déroute. Jésus parle d’abord avec autorité à la jeune fille, lui demandant de se mettre debout comme une femme normale, et il prescrit aux parents de la nourrir, détail instructif. Imaginons que leur relation était compliquée, que la petite se laissait mourir d’anorexie plutôt que de grandir ? Quant à l’autre, plus âgée, elle est venue toucher discrètement un guérisseur, mais Jésus exige qu’elle établisse avec lui une relation personnelle. Elle accepte, toute troublée, et ose raconter devant tout le monde son histoire très humiliante, car elle ne pouvait pas se marier, et les voisins la jugeaient peut-être punie. La foi qui l’a sauvée n’est pas d’être venue toucher Jésus, mais d’avoir eu la force de parler. Finalement, c’est grâce à sa maladie qu’elle a connu le salut.

12ème Dimanche ordinaire

20/6/21, 12e dim. ord. – B : Qu’est-ce qu’une vie sans épreuve ?  Jb 38,1.8-11; Ps 106 (107),21-22a.24-31; 2 Co 5,14-17; Mc 4,35-41.

L’histoire de Job est exemplaire : Satan avait pour mission de le faire souffrir physiquement et moralement, et il ne comprenait pas, se croyant intègre, pieux et cohérent. Ses amis n’ont pas réussi à le convaincre qu’il était fautif. Après un déferlement de paroles en tous sens, il va découvrir que sans s’en rendre compte il ne voyait que lui-même, ce qui nous tente tous lorsque nous souffrons. C’est alors qu’une parole lui est adressée : le monde est plus vaste que tu ne le crois, et tu n’es pas le centre. Détail essentiel : il ne pouvait se dire cela à lui-même ; il fallait qu’il l’entende. Nous sommes assez semblables : quand tout va mal, on se referme, alors que c’est justement le moment où il convient d’écouter, pour découvrir que Dieu est proche et vivant. D’où une joie inédite.

C’est ce que montre le psaume, qui ressemble à l’histoire de Jonas : tous sur le bateau avaient très peur, lors de la tempête. Ils ont crié, et ça s’est calmé. Alors, ils ont compris quelque chose d’essentiel : ce n’était pas le triomphe de Dieu sur un esprit mauvais ou un monstre adverse, mais le tout venait de l’amour de Dieu et de sa pédagogie très singulière, faite de provocations pour aider l’homme à se décentrer. On ne peut le deviner ; il faut l’entendre.

Et on atterrit chez Paul, qui offre un raisonnement : Comment n’avoir plus la vie centrée sur soi-même, ce qui implique toujours une certaine inquiétude face à la mort, puisque la vie est si limitée ? Très simple : chacun peut reconnaître qu’il est déjà passé par la mort ! Ce sont les aléas de la vie réelle, bien sûr, mais il y a un gros plus : Jésus est passé par là ! Paul invite donc à faire comme lui : me décentrer de ma petite personne pour m’attacher à lui, pour lier ma petite croix au mouvement de la sienne, qui aboutit à une autre vie, celle d’une créature nouvelle, pas moins. Comme le dit d’ailleurs Jésus, la vie éternelle n’est pas loin : elle a un goût sur terre.

Jésus s’est bien aperçu que ses disciples ne parvenaient pas bien à grandir, tant qu’il était là : il offrait une telle sécurité ! C’est pourquoi il les secoue régulièrement. Aujourd’hui, il va profiter du fait que le lac de Tibériade est très « soupe-au-lait » : colères très intenses, mais brèves, et très inquiétantes, surtout si la nuit approche ! Il dit clairement « Passons sur l’autre rive », exactement comme les Israélites sortis d’Égypte devaient franchir la mer Rouge ; et lui-même se met en retrait sur un coussin, avec un clin d’œil à la dernière Cène, où la salle était garnie de coussins. Leur prière est d’abord un cri : Au secours !

Traverser l’eau ! L’eau est très dangereuse, on le sait depuis le Déluge, mais il y a peut-être une issue. C’est précisément le baptême, qui doit être considéré comme une plongée dans la mort. Et on retrouve Paul, qui ailleurs dit comme aujourd’hui : « Ignorez-vous que baptisés dans le Christ Jésus, c’est dans sa mort que nous avons été baptisés ? »

Bien entendu, les disciples ne connaissaient pas Paul, et ils se sont sentis abandonnés. Ils ne pouvaient avoir la foi, puisque Jésus était là physiquement. Mais ils découvrent qu’ils ne savent rien de Jésus : il est capable d’agir sur le cosmos, et c’est bien ce que Dieu expliquait à Job. Bref moment de vérité, qui ne dure pas et qu’il faut entretenir : après avoir chanté la victoire sur la mer Rouge, les Israélite ont vite recommencé à râler. De même, les disciples de Jésus, après un moment d’émerveillement, sont retombés dans le quotidien, ne pouvant croire que le destin de Jésus n’était pas ce qu’ils imaginaient. L’accès à la foi est un parcours, pour eux comme pour nous.

11ème Dimanche ordinaire

13/6/21, 11e dim. ord. – B : Attention ! De l’insignifiant vient une force !

Ez 17,22-24 ; Ps 91,2-3 + 13-16 ; 2 Co 5,6-10 ; Mc 4,26-34.

Le cèdre, symbole du Liban, est un arbre puissant et majestueux, qui grandit lentement et se suffit à lui-même. Puis il devient si épais qu’il ne sait plus abriter les oiseaux du ciel, ces petites créatures fragiles qui mettent partout de la légèreté et de la musique. C’est une image de l’orgueil d’Israël, qui restait sourd aux appels des prophètes ; et aveugle, ne voyant plus que l’injustice accumulée au jour le jour conduit à la catastrophe. C’est ce qui s’est passé avec l’exil, mais il s’agit d’une grosse secousse, non d’un abandon complet. Dieu reste fidèle, mais il lance une cure de rajeunissement énergique, à partir d’une ramure toute jeune, presque invisible. Et les oiseaux seront là, peut-être avec un ou deux écureuils. En fait, l’histoire d’Israël est exemplaire, tout comme celle de l’Église en général et la nôtre en particulier : ce qui ne marche pas disparaît, mais ce qui réussit s’embourgeoise. Cruelle alternative ? Non, il s’agit de rester jeune grâce aux crises qui surgissent et nous dépouillent de quelque chose. Et les oiseaux reviendront, insouciants.

Le psaume vient rendre grâce à Dieu après un épisode de rajeunissement. Il anticipe certainement, car l’épreuve commence par nous plonger dans l’incompréhension, comme Job, qui refuse énergiquement toute idée de punition. On ne voit pas bien la brindille qui va repousser après tout un gâchis. Pourtant, elle va permettre de retrouver une place « dans les parvis du Seigneur », avec une intimité renouvelée. L’image du palmier est suggestive. Il croît dans le désert, mais sa racine profonde sait trouver l’eau. Voilà l’image du juste, parfait ou non, peu importe : il sait s’alimenter, et d’autres profiteront de ses dattes. « Il donnera du fruit en son temps », dit un autre psaume.

« Et nous avons confiance », affirme Paul, qui lui non plus n’est pas dans la claire vision. Ce n’est guère différent de la foi, laquelle n’est pas une connaissance plate. Justement, Paul projette dans le présent un futur céleste : Nous serons à découvert lors du jugement ? Eh bien, soyons-le tout de suite, même dans le fouillis quotidien de nos pensées contradictoires. Être enfants de lumière, et non de ténèbres : cela ne se confond pas avec une perfection inaccessible, et Paul lui-même a bien compris que ses faiblesses le maintenaient en haleine. Lorsque nous voulons cacher quelque chose, nous nous érigeons en juges de nous-même, et nous ne croyons plus à la miséricorde ; c’est redoutable, car cela nous porte à soupçonner tout le monde ! Mais ce n’est jamais irréversible, car le psalmiste est passé par là avant nous : « Moi qui ai dit dans mon trouble : l’hom­me n’est que mensonge. » Et Paul de nous encourager : il y a une vie avec Jésus-Christ sur laquelle la mort n’a pas prise. C’est à redécouvrir chaque jour.

Les paraboles du Royaume ont un côté optimiste, mais ce n’est pas de la génération spontanée : il faut quelqu’un pour jeter une semence, si petite soit-elle, et quelque chose va pousser. Telle est la puissance créatrice de la parole : par quelques mots, on peut conduire quelqu’un au suicide, ou aussi bien lui insuffler de l’espérance. Les bavardages s’envolent vite, mais les mots qui viennent du cœur portent, car le langage du corps les accompagne ; pourtant, ce n’est pas forcément conscient. Nous avons tous le souvenir de paroles qui ont fait mal, et qui ont peut-être bourgeonné ; et aussi le souvenir de paroles bien tombées, qui ont aussi bourgeonné. Il y a même des bourgeonnements communautaires ou familiaux. Dans tous les cas, celui qui a parlé ne s’est peut-être rendu compte de rien : Dieu est le maître de la croissance, mais celle-ci est à entretenir !

St-Sacrement

6/6/21, St-Sacrement – B : Que de sang !

Ex 24,3-8 ; Ps 116(115),10-1 ; He 9,11-15 ; Mc 14,12-16.22-26.

Le récit de l’Alliance au Sinaï comporte deux phases : d’abord, Moïse, qui a gravi la montagne, redit aux fils d’Israël tout ce qu’il a reçu de Dieu. Le peuple unanime déclare aussitôt qu’il obéira. Mais c’est trop court, il manque un rite d’engagement réciproque. Alors Moïse commence par écrire ce qu’il a reçu, car les paroles s’envolent, puis il fait un autel, et des animaux sont sacrifiés. C’est à ce moment que vient le rite de l’Alliance : d’une part Moïse proclame le livre, d’autre part il met dans des coupes le sang des sacrifices et en asperge non seulement l’autel, qui représente Dieu, mais aussi le peuple ; ainsi, c’est comme une soudure. Et la réponse du peuple est maintenant beaucoup plus fine, littéralement : « Nous ferons et nous entendrons. » Il s’agit de se mettre en route jour après jour, ce qui est très corporel, pour ensuite entendre mieux et comprendre davantage. En effet, la Loi n’est pas un code de la route anonyme qu’il suffirait d’appliquer pour ne pas être pris en faute : elle lance un processus de connaissance de Dieu, qui est relayé par des gestes. L’Alliance prendra peu à peu son sens ; elle ne s’occupe pas de choses secondaires, mais de vie. Car le sang, c’est la vie. Lors de la sortie d’Égypte, pays de l’esclavage, le sang de l’agneau pascal, mis autour de la porte, garantissait la vie alors que tout était sombre.

Le psalmiste s’est souvenu de la coupe « eucharistique », quand tout va mal et qu’on a envie de juger tout le monde. La mémoire s’est remise en route : comme Moïse, on reconnaît que Dieu a agi dans la vie en délivrant de diverses chaînes, et ainsi on retrouve l’Alliance. En invoquant le nom de Dieu qui le fait vivre, on le rend présent et on ne craint plus de se montrer en public, là où tout le monde converge. Petite pause : Avons-nous l’expérience d’avoir été délivrés de liens d’esclavage, de quelque chose comme un puissant Pharaon égyptien ?

Mais l’Alliance du Sinaï a trébuché sur l’infidélité du peuple, et Jérémie annonce qu’elle va être renouvelée : Dieu est fidèle, et l’Alliance devient peu à peu une promesse. Pourtant, l’histoire a un poids qui est souvent décourageant : je suis injuste et les autres sont pires. Et c’est là qu’attaque l’épître aux Hébreux : le sang du Christ non seulement protège, comme celui de l’agneau pascal, mais surtout rachète, c’est-à-dire qu’il prend en charge ce poids. Il s’agit de revenir à l’état premier, comme au Sinaï. Bien entendu, ce n’est pas une pilule magique : cela suppose une démarche personnelle, comme celle du psalmiste. En d’autres termes, l’alliance ancienne n’est pas abolie : le sacrifice du Christ permet d’en retrouver la pureté.

Lors de la Pâque de sortie d’Égypte, il était prescrit de la refaire lors de l’entrée en Terre promise. C’est ce que fit Josué après la traversée du Jourdain : la manne du désert cessa, et les fils d’Israël commencèrent à manger le « produit du pays », caractérisé depuis Abraham et Melchisédech par le pain et le vin. C’est ce que reprend Jésus, qui donne ces mêmes nourritures comme le représentant lui-même ressuscité : ce sont celles du Royaume promis, en quelque sorte à l’étage au-dessus ; et l’Alliance du Sinaï se trouve renouvelée. Bien entendu, les disciples n’y comprennent rien. Ils avaient demandé à Jésus : « Où veux-tu que nous préparions pour que tu manges la Pâque ? » Ils se mettaient en dehors, un peu craintifs – comme nous sans doute. Mais Jésus répond en signifiant nettement qu’il veut manger la Pâque avec ses disciples. Eh bien ! Résistons au doute, laissons-nous racheter, osons goûter sans crainte du « produit du Royaume », qui se donne gratuitement.

Trinité

30/5/21, Trinité – B : Trinité = Dieu très proche !

Dt 4,32-34.39-40 ; Ps 32,4-5,6-9,18-19,20.22 ; Rm 8,14-17 ; Mt 28,16-20.

Paul disait déjà en termes choisis (2 Co 13,14) : « Que la grâce du Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint Esprit soient avec vous tous. » La Trinité n’est pas une théorie abstraite, mais une manière d’exprimer que Dieu est à la fois infiniment grand et infiniment proche de l’homme.

C’est le concile de Nicée, en 325, qui a fixé cette doctrine en promulguant le Credo, spécifiquement pour contrer l’arianisme. Vieille querelle ? Non, très actuelle, si on clarifie l’enjeu : entraîné par un courant philosophique faisant de Dieu le tout-autre, Arius voulait que Jésus ne soit qu’une créature, même dotée de dons prophétiques. Le résultat était que la croix du Christ, sur laquelle Paul insiste tant, cessait d’être la clé de l’espérance au sein de toute histoire réelle, avec son lot d’adversité. D’une certaine manière, on peut considérer que l’islam est une forme d’arianisme, où Dieu est un maître éloigné plutôt justicier, sans l’Esprit qui rend présente sa miséricorde. Oui… et beaucoup de chrétiens se désolent de ne pas voir Dieu agissant dans leur vie.

La première lecture rappelle l’histoire d’Israël depuis la sortie d’Égypte. Dieu n’a pas choisi une grande nation, mais en marge de l’histoire des empires, il s’est voulu l’intime d’un petit peuple opprimé, qui ne savait pas quoi espérer. En fait, ledit peuple est comme nous, oublieux des bienfaits et des commandements, qui sont pourtant conçus pour rester dans l’intimité avec Dieu, et en particulier pour éviter l’idolâtrie, c’est-à-dire un attachement à toutes ces choses qui sont muettes et ne donnent aucune vie.

Le psaume proclame joyeusement la grandeur de Dieu dans la création, car elle provient de son amour, et c’est par là que sa proximité est perceptible, car « ça communique » : sa parole est toujours là, et si je la reçois, je puis trouver du sens quoiqu’il arrive. Le Christ ne sera pas autre chose que cette parole incarnée, encore plus présente par l’Esprit lorsque lui-même ne sera plus visible.

Sans doute, mais la vie est pleine de menaces, rappelle Paul. La peur règne pour des raisons variées, mais il pose la bonne question : De quel esprit cela vient-il ? En effet, nous sommes moins libres que nous croyons, car nous sommes pétris d’habitudes, de manières de penser, d’idées reçues, et même de préjugés. Paul ne fait pas le détail, et il se concentre sur un point : l’individu isolé a d’excellentes raisons d’être méfiant, car il se sait faible face aux aléas de la vie. S’il n’est que fils de sa famille ou de la société qui l’entoure, ou même de clubs auxquels il est affilié, il se verra constamment dans l’obligation d’être conforme par peur de déplaire, etc., bref, dans une servitude qui n’aboutit pas à grand-chose. Mais Paul prend l’affaire par en-haut : devenir fils de Dieu, pas moins. Jésus est le Fils, soit, mais aussi il est le premier-né d’une multitude de frères. Ou pour le dire autrement, il n’y a pas de fraternité sans un père commun. L’image est banale, mais essentielle, puisqu’on est toujours « fils de ». C’est au-delà de la croix que le premier Fils donne son Esprit, et par analogie au-delà de notre croix, c’est-à-dire justement au-delà de tout ce qui peut nous faire peur.

Enfin, l’évangile de Matthieu offre un contraste net : Jésus ne s’intéressait qu’aux « brebis perdues de la maison d’Israël », et voici que le ressuscité envoie ses disciples en mission universelle, non sans un retour à la case départ, en Galilée. Certains doutent, mais il les envoie aussi en mission, sans les écouter. Il a maintenant « tout pouvoir », c’est-à-dire le pouvoir de la recréation par la miséricorde, qu’il transmettra jour après jour, et encore aujourd’hui.

Pentecôte

23/5/21, Pentecôte – B : Le Souffle : D’où vient-il ? Où va-t-il ?

Ac 2,1-11 ; Ps 103(104),1.24,29-30,31.34 ; Ga 5,16-25 ; Jn 15,26-27 + 16,12-15.

Pour la tradition juive, la Pâque commémore la sortie d’Égypte, suivie d’une tension et d’une attente, car la suite tarde : ce sera la Pentecôte cinquante jours plus tard avec le don de la Loi au Sinaï, après la mer Rouge et un peu de désert. Enfin, Dieu s’exprime, et cela deviendra une fête de pèlerinage.

La liturgie chrétienne s’inspire de cette tension. Après la résurrection du Christ fêtée à Pâques, quelque chose manque encore, et la situation est exacerbée par la disparition de Jésus à l’Ascension. Les apôtres sont à nouveau Douze, avec Matthias, mais réunis dans une maison ils ne savent trop que faire. Et voici qu’un vent énergique ébranle tout : c’est la Pentecôte. Or, en grec comme en hébreu, l’Esprit est d’abord souffle, vent ; on ne le voit pas, mais ses effets sont là, au-dedans et au dehors, comme l’expliquait Jésus à Nicodème. Et chacun reçoit une langue de feu, en souvenir du Sinaï : ils pourront parler au monde entier.

Or, les murs de la maison s’effacent, et les apôtres se trouvent mêlés aux pèlerins venus de partout pour la fête, et même de pays en guerre les uns contre les autres, car l’époque était très dure. Et tout le monde comprend tout le monde : les corps, les visages parlent ; dans chaque langue, les mots vraiment utiles sont peu nombreux ; on s’aide, on veut communiquer. Tous sont bouleversés.

C’est un écho inversé de la tour de Babel, qui en grec se dit justement « Bouleversement ». Ce fut alors un drame : Dieu déjouait une entreprise totalitaire, centrée sur une tour et une langue. Il a tout dispersé, faisant une humanité multiple, un tas de nations qui vont défendre leur identité. Ensuite, Dieu n’a pas fondé une ONU bien financée pour tout régler, mais il a lancé Abraham, qui comme un réfugié partit sans savoir où il allait. De même les disciples, qui ne sont pas beaucoup plus malins qu’Abraham, ne savent pas où ils iront.

Ainsi, la « face de la terre » a changé, comme l’annonce le psaume, qui s’émerveille de la mobilité harmonieuse du cosmos. La terre elle-même n’a pas changé, l’humanité reste bizarre et balbutiante, mais une espérance de fraternité universelle a surgi, toujours dans le mouvement. Bref, un milieu divin.

Splendide, mais on sait que les lendemains de fête sont difficiles ; la grisaille revient vite. Paul le sait aussi, lui qui est en combat permanent et qui s’en félicite. Il vient nous rappeler que cette autre vie qui peut nous envahir est fragile : il est très au courant de la longue liste de déviations que suscite le monde. Si je ne vois que moi-même, je ferai tout pour survivre, avec des réjouissances sans lendemain et de l’amour frelaté. C’est un esclavage de soi-même, qui conduit à se méfier de tout et de tous. Or, cet Esprit que Paul recherche toujours et qu’il veut susciter avec sa langue de feu est tout le contraire : une intimité avec Dieu qui rend la Loi inutile. Tel est l’horizon, certes, mais Paul n’ignore pas la réalité des communautés chrétiennes, faites de gens qui ne se sont pas choisis. C’est un laboratoire, qui oscille entre la louange commune et les menues tensions.

Jésus a tout dit aux disciples, juste avant la Passion. Ils flottent, mais il leur annonce le Défenseur ou le Consolateur (ou Paraclet en grec), c’est-à-dire l’Esprit qui va rendre le ressuscité présent en eux et qui leur donnera la force d’être témoins actifs de tout ce qu’ils ont vécu passivement avec Jésus. Ils connaîtront « la vérité tout entière ». Ce n’est pas l’exactitude de la science, mais le dévoilement de « ce qui était caché depuis les origines du monde », avec le mystère du mal et de la mort. Découvrant que Dieu est amour, ils pourront l’attester aux hommes, qui s’empêtrent toujours dans la liberté qu’il a voulue pour eux.

7ème dimanche de Pâque

21/5/16, Pâques 7 – B : Témoins en attente de l’Esprit !

Ac 1,15-26 ; Ps 102,1…20 ; 1 Jn 4,11-16 ; Jn 17,11b-19.

En attendant la venue de l’Esprit, les apôtres se préparent, lors d’une scène remarquable. D’abord, Pierre paraît dire que David, inspiré, avait parlé de Judas qui a livré Jésus. Autrement dit, que c’est grâce à Judas que l’Écriture s’est accomplie. De la même manière, le grand prêtre Caïphe avait dit, par crainte des Romains : « Il vaut mieux qu’un seul homme meure et que la nation ne périsse pas tout entière. » Il était prophète sans le savoir (Jn 11,51). La leçon est pour nous : consciemment ou non, nous éliminons souvent le Christ de notre vie. Eh bien, ne sombrons pas dans le désespoir, comme Judas, car à notre manière, nous accomplissons aussi les Écritures, en étant complices de sa mort. Le tout est de l’admettre, car il est justement venu pour ça. C’est notre conversion au quotidien !

Pierre dit une autre chose étonnante : parmi tous ceux qui ont accompagné Jésus jusqu’à l’Ascension, il veut choisir un témoin pour reconstituer le groupe des Douze. Or, ils étaient tous avec Jésus, donc tous sont témoins des faits. Mais qu’importent ces faits ? Les gens ont des soucis plus urgents. Avec l’Esprit, il va s’agir de tout autre chose : transmettre l’expérience intime d’avoir été pardonné, en prenant le risque d’être ridiculisé. Alors ces gens très occupés vont peut-être écouter, s’ils osent admettre que leur vie est très médiocre.

En Galilée, Jésus avait fait beaucoup de guérisons et de signes ; pourtant, il était ému de voir tout ce peuple comme des brebis sans pasteur. Le rapprochement est frappant, mais il n’a pas pris le pouvoir, il n’a pas fait le pasteur sans nous. Il s’agit de voir plus haut, et le psaume du jour est une louange qui voit grand : « La royauté de Dieu remplit l’univers. » Dans l’épître de l’Ascension, Paul allait dans ce sens. Il disait (et dit encore) que le Christ a rempli l’univers, mais le don qu’il a fait, ce sont les apôtres, les prophètes, etc., c’est-à-dire tous ceux qui jusqu’à nous sont témoins d’une expérience de nouvelle vie, avec un regard vaste. Il y a un lien entre voir grand et être témoin : la perception d’avoir sa place dans la création, immense et harmonieuse, se combine avec l’attention portée au voisin qui patauge dans un horizon étroit.

C’est ce qu’explique l’épître, qui revient encore sur l’amour du prochain : Dieu n’est pas visible comme un spectacle, mais quiconque proclame que Jésus est le fils de Dieu – ou que le Christ est Seigneur, dirait Paul – Dieu demeure en lui, car annoncer cela est un effet de l’Esprit. En effet, proclamer n’est pas informer, mais c’est rendre présent celui qui habite au secret du cœur. Détail important : Jean est témoin, mais on pourrait supposer que ses auditeurs en son temps savaient déjà tout cela. Pourtant, il tient à le rappeler. Il a raison, car c’est aussi notre situation : le « secret du cœur » s’embourbe facilement.

L’évangile donne la prière que Jésus, au terme de son grand discours après le Cène, fit devant les apôtres. Leur attitude montrait qu’alors ils n’y comprenaient rien, mais Jésus, le sachant bien, leur a annoncé que l’Esprit, qui est aussi le Consolateur, leur réactiverait la mémoire. Donc, il prie, et supposons qu’ils écoutent et s’étonnent. Incidemment, il rappelle que c’est par Judas, le « fils de perdition », que l’Écriture s’accomplit. Fils de perdition ? Oui, car l’échec de sa manœuvre savante l’a écrasé : fils du « monde », il ne savait plus concevoir la miséricorde pour lui-même. En effet, le monde moralise : il condamne quiconque sort des clous, et hait ceux qui le dénoncent comme superficiel. Ce n’est pas un dieu adverse, mais bien le défi qui dure depuis le serpent du paradis.

Ascension

13/5/21, Ascension – B : Oser l’espérance !

Ac 1,1-11 ; Ps 46,2-3,6-9 ; Ep 4,1-13 (brève : 4,1-7.11-13) ; Mc 16,15-20.

Selon le récit des Actes, les disciples croient que Jésus ressuscité, qui a mangé avec eux, est redevenu comme avant, et qu’il va pouvoir s’occuper sérieusement de restaurer l’indépendance politique d’Israël. Ils n’écoutent guère Jésus qui annonce la venue de l’Esprit saint, et qui insiste : ils vont recevoir une force, et ils seront témoins dans tout le pays. Ils ne comprennent pas, puis Jésus disparaît. Troublés, ils commencent par regarder passivement vers le ciel, le nez en l’air. Plus tard, ils auront la force d’être témoins un peu partout, même en Samarie, dépassant un vieux conflit, et aussi dans la capitale païenne de Césarée, bousculant des interdits. Sans l’Esprit saint, qui va rendre actif le souvenir de Jésus en eux, ils sont paralysés face à une hostilité générale, et ils aimeraient bien profiter d’un miracle. Comme nous : ce serait tellement mieux si le monde était différent. Pourquoi y a-t-il tout ce mal ? Ce temps liturgique de l’Ascension à la Pentecôte est hautement pédagogique. Le Christ est ressuscité ? Très bien. Il nous prépare une place au ciel ? Encore mieux. Mais sans l’Esprit saint, cela n’aide pas grand-monde ici et maintenant, car la réalité est que nous nous voyons victimes de beaucoup de choses, non sans un petit esprit de consommation : on souhaiterait profiter d’une paix stable. Il importe de s’en apercevoir sans honte, à la lumière de la promesse qui nous est faite, et qui est énorme.

Le psaume anticipe joyeusement sur cette promesse, qui comme un arc-en-ciel paraît reculer quand on veut s’en approcher. C’est pourtant une réalité, et justement c’est la musique qui la rend présente : le bruit, ou même le bruitage de la vie deviennent harmonieux. Les apôtres connaissaient ce psaume, mais ils n’étaient pas encore en état de le chanter. Comme nous souvent, ils ne se voyaient pas entonner une louange…

Or, le passage de Paul aujourd’hui est comme un cantique. Alors qu’il est en prison, certainement affaibli, il voit grand, jusqu’aux limites de l’univers, repoussant toute frontière. Il reste concret : ça commence par l’humilité et l’amour du prochain, mais c’est parce qu’il y a quelque chose de commun. Une seule foi, un seul Dieu et Père, c’est-à-dire bien davantage que ce que nous savons exprimer, surtout lorsque l’Esprit si mobile s’envole comme une colombe pour se poser un peu plus loin. Paul voit même une récupération de toute l’histoire : dans sa mort, le Christ a visité tous les morts, il a « capturé les captifs » pour les ramener vers une lumière qu’ils ne savaient plus espérer. Ainsi, le Corps du Christ s’étend dans l’espace et dans le temps. Et si des esprits chagrins s’indignent qu’on enrôle des gens qui n’ont rien demandé, ils ont tort : on peut refuser d’aller à la messe, mais on ne refuse pas une fête !

Donc, l’horizon est vaste, mais rien ne se passe sans ouvriers. L’évangile de Marc anticipe sur la Pentecôte : dans sa vie publique, Jésus n’avait pour horizon que les « brebis perdues d’Israël », mais le ressuscité est devenu cosmique. Les apôtres vont trouver une liberté entière face aux vicissitudes, face à tout ce qui pourrait les menacer ou attaquer leur intégrité. Ils n’auront pas besoin de trimballer une bibliothèque, car ils seront simplement témoins d’une miséricorde active, qui efface même la peur de la mort. Ceux qui refuseront seront condamnés, nous dit-on. Humm ! Restons sur terre, car il ne s’agit pas de juger quiconque. La question est en fait simple : Vaut-il mieux se voir pécheur pardonné et récidiviste, comme Paul, ou affirmer que tout va bien, ou encore gémir sans fin parce que tout va mal ?

6ème dimanche de Pâques

21/5/9, Pâques 6 – B : Qu’est-ce donc que l’amour ?

Ac 10,25-26.34-35.44-48 ; Ps 97,1-4 ; 1 Jn 4,7-10 ; Jn 15,9-17.

La parole de Pierre a une force qui relève les affaissés, comme on l’a vu avec le rétablissement du paralytique de la Belle-Porte. Pourtant, en bon Galiléen, il n’aurait jamais eu l’idée de prendre des nourritures impures ou de fréquenter des païens. Et c’est justement ce qui lui arrive. Corneille, un officier de l’armée romaine d’occupation, a entendu une rumeur et veut le voir à Césarée, cette capitale païenne où Jésus n’est jamais entré. Pierre s’y rend et refuse fermement d’être pris pour un magicien. Il admet que des païens s’attachent à Dieu, mais chacun doit rester à sa place. Puis il témoigne avec des mots simples de Jésus ressuscité, et voici que sa parole a un effet qui le dépasse. Corneille et sa maisonnée parlent en langues et magnifient Dieu, exactement comme à la Pentecôte, où s’étaient rassemblés des pèlerins juifs venus de partout. Surprise ! Mais Pierre sait réagir à l’événement imprévu : ces gens sont comme lui, avec le même Esprit. C’est une communion insoupçonnée : une barrière traditionnelle tombe et ils peuvent donc être baptisés « comme nous aussi ». Et tous pourront manger ensemble joyeusement en savourant tout. On ne peut surestimer la nouveauté de l’événement. Cette communion entre étrangers n’a rien d’affectif, car elle est la forme extrême de l’amour, où chacun devient vraiment lui-même, par-delà toutes les complications politiques ou sociales qui ne s’effacent pas.

C’est justement ce qu’avait entrevu le psalmiste, dont l’horizon était Moïse et les Prophètes. Il voit les deux faces de la même réalité : Dieu s’est à nouveau manifesté à Israël, et du coup les nations en ont l’écho ! C’est une jubilation, au moins par anticipation, car il y a encore un chaînon manquant, représenté aujourd’hui par Pierre et son témoignage. En effet, lui qui a renié Jésus s’est vu pardonné, et en parlant il transmet ce pardon, cette miséricorde : il rend présent le ressuscité. Pensons un instant à la psychologie de Corneille, un soldat, s’il n’est pas superficiel : Est-il vraiment en paix avec tout ce qu’il a dû faire ?

Puis Jean vient dire de bien jolies choses sur l’amour. Dans l’épître, il commence par une rengaine sur l’amour du prochain ; on n’écoute plus guère, parce qu’on sait que ça marche mal. Faut-il se résigner ? Non, car il retourne la question : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés. » C’est-à-dire gratuitement, alors qu’on aimerait bien pouvoir faire état de quelques mérites – ce qui conduit fatalement à renvoyer au lendemain ! Il s’agit en fait d’une nouvelle naissance, dont l’exemple est encore Pierre, qui a été dépouillé de toute prétention, ce qui l’a rendu libre.

Pierre avait entendu comme les autres l’ultime discours de Jésus. Il va ensuite l’oublier en toute bonne foi, en reniant Jésus, puis l’Esprit le lui remettra en mémoire, en le relevant et en lui montrant qu’il est aimé tel quel : il est l’ami qui a finalement compris, car la vie du Christ (les « commandements », ou « paroles ») est entrée en lui, ce qui était impossible durant la vie publique. Aimer encore, oui, mais en donnant sa vie, c’est-à-dire en prenant des risques. C’est précisément ce qu’il a fait chez Corneille : il a porté du fruit, mais sans chercher à se l’approprier, car il a bien vu que ça le dépassait. Et ce fut durable, puisque la tradition affirme que Corneille est devenu ensuite évêque de Césarée : Pierre avait bien des raisons d’être étonné !

5ème dimanche de Pâques

2/5/21, Pâques 5 – B : Faut-il se méfier d’un sécateur ?

Ac 9,26-31 ; Ps 21(22),26-32 ; 1 Jn 3,18-24 ; Jn 15,1-8.

Mais qui était donc Saul, avant d’être Paul ? À Damas, les Juifs voulaient le mettre à mort, alors que le disciple Ananie, qui l’avait accueilli, n’était pas inquiété. Même chose à Jérusalem : Paul est persécuté, alors que les apôtres vaquent tranquillement ; finalement, on le renvoie chez lui, à Tarse, et on devine un soupir de soulagement. Barnabé s’est efforcé de l’introduire, mais en vain. Plus tard, c’est le même Barnabé qui le récupérera à Antioche, et c’est donc grâce à lui que Saul deviendra Paul, le pilier de l’évangélisation tous azimuts.

Qu’a donc fait Paul, pour être d’abord craint, puis vénéré ? Certainement une forte personnalité : il a bousculé l’Église initiale, qui ne dépassait pas le pays de Jésus. Son mot d’ordre ? Ni Juifs ni Grecs ! Il ne veut connaître que la croix du Christ, cette folie qui n’est pas un cul-de-sac, mais qui peut se joindre à la croix de n’importe qui : dans toutes les cultures, on connaît la souffrance, l’injustice, l’angoisse, toutes ces réalités qui font croire que Dieu, s’il existe, est au mieux un monstre !

Jésus lui-même est passé par ce doute, mais sur la croix il sut reprendre un vieux psaume : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Le passage du jour est la suite de cette plainte, qui aboutit peu à peu à une énorme espérance, parce qu’elle est articulée. Seul celui qui a connu l’épreuve et l’a méditée en priant peut être témoin d’une justice de Dieu, d’une vision pour les générations futures, qui parfois nous inquiètent. La peur peut être dépassée.

Telle est la vérité, proclame Jean dans son épître, ou alèthéia. Ce mot grec exprime un dévoilement de ce qui est caché, de ce que nous ne savons pas trouver par nous-mêmes. Il ne s’agit pas d’un théorème, qui peut être d’une exactitude définitive, mais de la vie dans sa complexité. Le critère empirique est la relation à autrui. Vieille affaire, qui remonte à l’Ancien Testament, où l’on voit une symétrie : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Mais Jean va plus loin : « Si ton cœur te juge… » Introduisons en douce une conséquence, au nom de la symétrie : « …alors tu vas juger autrui ! » Mais continuons avec Jean : « ...Dieu est plus grand que ton cœur. » Soit ! Mais Jésus a donné un exemple, perdant son honneur et sa vie pour ceux qu’il aime. Humainement, c’est certainement impossible, nous le savons bien. Mais invoquer son nom signifie avoir en soi son Esprit, comme le dit aussi Saint Paul. Garder ses commandements n’est pas un catalogue de préceptes, bien que ceux-ci soient utiles pour nous dénoncer, comme l’affirme Paul. En effet, cet Esprit nous permet de ne pas être découragés par nos faiblesses : découvrir ce qui est caché…

Dans l’évangile, Jésus prend l’image de la vigne et des sarments, et non de l’olivier ou du palmier, qui ont aussi des branches à émonder. Ce choix importe, car l’aboutissement est le vin, pour le banquet de fête. Mais il faut s’en occuper, sans laisser les feuilles ou les parasites étouffer les raisins. Les sarments, ou branches, meurent si on les détache ; en clair, l’être humain privé de sève se stérilise. Mais il y a d’autres cas : le sarment bien attaché peut se passer de sève et se contenter d’un ronron plus ou moins méfiant, attendant le ciel. Ou encore, il peut présenter des boursouflures, qui consomment de la sève pour rien. N’ayons pas peur de nous laisser émonder par la vie : nous serons simplifiés !

4ème dimanche de Pâque

25/4/21, Pâques 4 – B : la pierre rejetée car inutile devient le Nom.

Ac 4,8-12 ; Ps 117 (118),1.8-9, 21-23,26.28-29 ; 1 Jn 3,1-2 ; Jn 10,11-18.

Un infirme de naissance mendie en marge du Temple. Pierre et Jean, qui n’ont pas d’argent, le relèvent par le nom de Jésus. Surprise et joie : il est entré au Temple en dansant, goûtant une vie inconnue. Mais les autorités juives, craignant des prolongements politiques, se méfient. Pierre s’explique, lui qui a été paralysé par la crucifixion de Jésus mais qui s’en est relevé par l’Esprit : invoquer le nom de Jésus le rend présent comme celui qui a vaincu la mort ; telle est la résurrection en acte, et Pierre l’a sur les lèvres. Peut-être regrettons-nous cette belle époque, où il semble que tout était si simple. Non, il y encore aujourd’hui bien des faits que les journaux ignorent. Surtout, il y a l’expérience du rejet : si Jésus n’avait pas été rejeté injustement, s’il était mort tranquillement, âgé et entouré de ses disciples, comme Élisée, il n’y aurait jamais eu de christianisme, tout simplement. C’est une bonne nouvelle pour tout le monde : Qui n’a pas expérimenté un rejet, petit ou grand, à un titre ou à un autre ? De n’avoir pas sa place dans le monde ? C’est là qu’intervient un salut par le nom de Jésus, c’est-à-dire une aisance toute neuve, à travers les méandres et les soucis de la vie réelle. C’est une espérance et elle se chante à plusieurs !

Il y a aussi l’expérience symétrique, celle des autorités juives dont la responsabilité est de bâtir une société, en écartant les brindilles ou les troubles inutiles. De même, chacun de nous est un bâtisseur, pour lui-même ou pour d’autres, surtout s’il a des responsabilités. Eh bien, pour aboutir, il faut trier, écarter ce qui gêne, surmonter les échecs. Mais est-ce bien judicieux ? Il faut du discernement, car ce qu’on rejette peut finalement être essentiel, et même providentiel : rechercher la face de Dieu est toujours une entreprise inachevée et surprenante.

Le psaume précise une autre dimension : S’appuyer sur d’autres, pour ne pas être rejeté ? C’est illusoire, car ces autres ont le même problème, plus ou moins dissimulé, et il n’y a pas d’assurance tous-risques. Un cynique en conclura que l’amour est impossible, et il aura tort, car il le confond avec l’embobinage affectif. C’est précisément ce qu’a évité Jésus : il n’a pas craint de dérouter ses disciples. Or, c’était justement par amour, et il les a fait grandir, en les invitant à reconnaître Dieu comme Père, à travers de grosses épreuves. Ça continue !

C’est bien de cela que parle Jean : un amour gratuit qui permet de trouver la fraternité. L’expérience implicite n’est pas de connaître Dieu ou de l’aimer, puisque c’est toujours très approximatif, mais de découvrir qu’on est connu de lui : très concrètement, cela s’opère par sa parole qui illumine les événements, surtout ceux que nous avons du mal à accepter. De cette manière, les rejets ou même la mort ne sont plus des culs-de-sac : d’être connu se prolongera en toutes circonstances. Mais attention : c’est une flamme à entretenir, car le monde l’étouffe, et rejette tout ce qui paraît inefficace.

Dans l’évangile, Jésus nous compare à des brebis, et non à des vaches, animaux familiers et plutôt passifs. C’est bien choisi, car les brebis ne sont pas très futées, et elles ont un instinct grégaire : celle qui s’écarte est perdue. Tout comme nous, qui sommes souvent coincés entre la vie en troupeau, vaguement rassurante, et l’isolement. Et Jésus arrive : « Je connais mes brebis. » À nouveau, c’est l’expérience d’être connu. Mais Jésus est malin : il sait qu’on recréera vite de petits cercles intimes, des clubs de sauvés. Or, il y a d’autres enclos, avec d’autres brebis venues d’ailleurs, mais avec les mêmes faiblesses, et c’est là l’essentiel : elles apprendront à chanter ensemble, dans un concert de brebis !

3ème dimanche de Pâques

18/4/21, Pâques 3 – B : Le Ressuscité est-il présent ?

Ac 3,13-15.17-19 ; Ps 4 en entier ; 1 Jn 2,1-5a ; Lc 24,35-48.

Le discours de Pierre à Jérusalem est déroutant : il accuse les Juifs d’avoir mis à mort Jésus, un innocent, et en même temps il déclare qu’ainsi s’est accompli ce qu’avaient annoncé les Prophètes. La manœuvre des Juifs a donc été déjouée, car Jésus est maintenant présent dans la parole des apôtres, et spécialement de Pierre, qui après s’être effondré a refait surface à la Pentecôte avec une force nouvelle. De la même manière, le grand prêtre Caïphe, craignant une répression romaine, jugeait que le mouvement suscité par Jésus était dangereux ; il était donc prudent de le faire disparaître, pour préserver le peuple. Il était prophète sans le savoir. Cette histoire ne vieillit pas, en réalité : l’Église a toujours été portée par le sang des martyrs, ses autres succès étant toujours ambigus ; ce sont des gens qui n’ont pas résisté au mal, animés par une réalité plus haute. En effet, il y a une chose que tout le monde sait et expérimente : il y a de l’injustice partout, et grande est la tentation de se faire justicier ; c’est comme ça que Moïse a commencé, et il a dû fuir. Le péché des autres est pesant, et ça tourne en rond. Il y a pourtant une sortie, dit Pierre : regarde ton propre péché, tourne-toi vers celui qui le porte pour toi, et tu seras libre. Davantage : c’est de la profondeur de ton mal, de ton injustice que tu peux entrevoir une autre vie, et découvrir avec surprise des frères qui font le même parcours.

Le psalmiste lance un avertissement : « Jusqu’où irez-vous dans l’amour du néant ? » Le néant est fait de toutes ces petites choses qui brillent un instant et qui disparaissent sans laisser de traces, sans rien construire. D’où la question : « Qui nous fera voir le bonheur ? » Éternelle quête, jamais assouvie, puisque le temps s’échappe inexorablement et que tout rouille. Non, il s’agit d’en parler à Dieu, à celui qui domine toute l’histoire et qui n’ignore pas notre détresse : il lui donne un horizon et un sens. L’injustice exemplaire qui est tombée sur Jésus avait des antécédents, les prophètes l’attestent.

Dans son épître, Jean revient sur le péché, dont la racine est le cœur vide, qui se remplit de n’importe quoi, sans colmater les fuites ; encore le temps qui efface tout. Or, il y a place dans notre cœur pour la vie d’un autre, s’il n’est pas encombré d’un tas de néants : c’est l’effet de l’Esprit saint, qui rend présent Jésus comme parole vivante. Il ne rend pas parfait, mais il stimule un combat, puisque le monde est toujours là. Même saint Paul ne se croyait pas arrivé : il se réjouissait d’être faible et toujours confronté à l’adversité. Tout cela est d’ailleurs bien inscrit dans la nature de l’homme, sous tous les climats. En clair : N’ayons pas peur de voir la profondeur de notre péché, c’est une grâce !

L’évangile prolonge l’histoire des disciples d’Emmaüs, qui après un gros découragement ont expérimenté que le Ressuscité remplissait leur cœur et leur donnait des ailes, à travers l’Écriture. Davantage : leur récit a pour effet que Jésus se fait présent aux apôtres, mais eux n’ont pas eu la même expérience, et ils n’y comprennent pas grand-chose ; ils voudraient être sûrs. Mais Jésus les prend là où ils en sont, c’est-à-dire en se montrant en chair et en os, mangeant du poisson grillé. Ahuris, ils imaginent que tout va redevenir comme avant. Ils ne sont pas encore dans la foi, puisque Jésus leur reste extérieur. Mais celui-ci les renvoie à son enseignement passé, et surtout les entraîne dans l’Écriture, qui dort dans un coin de leur mémoire. Ils vont se découvrir héritiers d’une longue histoire, et être envoyés comme témoins actifs : la miséricorde qu’il reçoivent sera pour le monde entier. À eux de jouer, et à nous de continuer !

2ème dimanche de Pâques

11/4/21, Pâques 2 – B : Croire sans avoir vu ?

Ac 4,32-35 ; Ps 117,2-4.16-18.22-24 ; 1 Jn 5,1-6 ; Jn 20,19-31.

Le tableau proposé de la communauté chrétienne primitive fait un peu rêver… Étaient-ils différents de nous ? Ce n’est pas sûr, car on voit dans l’évan­gile du jour que Thomas n’écoutait pas ses frères ; ailleurs, on voit les disciples se demander qui est le plus grand d’entre eux. Pourtant, après la Pentecôte, quelque chose de nouveau s’est produit : ils ont reçu l’Esprit saint, et même si les signes qu’ils font leur donnent une certaine popularité, ils sont dans un climat hostile, car ils troublent l’ordre établi, qui est toujours celui du monde. Et c’est cela qui nous concerne. Personne n’est vraiment libre à l’égard de l’argent, qui offre une certaine sécurité individuelle. Même en faisant l’aumône, on voudrait bien que ce ne soit pas gaspillé. Et voici qu’étant tous différents ils mettent leurs biens en commun ; on pourrait dire que c’est une autre forme de sécurité, et on sait qu’un des rôles de l’État moderne ou des systèmes d’assurance est de faire une certaine redistribution. Sans doute, mais l’individu ne sort pas pour autant de la solitude. La communion est autre chose : « un seul cœur et une seule âme », nous dit-on. Il ne s’agit pas d’être gentil et généreux, car c’est un moralisme épuisant et fragile ; ailleurs, Paul ne se prive pas d’épingler des divisions. L’essentiel est ailleurs : par l’Esprit saint, la communauté est un élément d’une réalité bien plus vaste, qu’elle reçoit et qu’elle atteste. Le Christ ressuscité est là, et elle en témoigne car elle en est le corps. Les miracles sont des signes qui attirent l’attention, mais au-delà du spectacle, ces premiers chrétiens ont une parole simple qui touche les cœurs. Pour l’avoir eux-mêmes expérimenté, ils savent que les gens souffrent et ne comprennent pas bien leur propre vie ; la résurrection entrée en eux les a remis debout, et c’est un trésor qui se communique.

Le psalmiste reprend cette expérience à partir de sa propre vie : il a éprouvé un salut, au point qu’il ne craint pas d’attribuer à Dieu les épreuves qu’il a endurées, au nom d’un projet qui se dévoile peu à peu, surtout avec la mémoire biblique. Tout est dû à l’amour de Dieu, qui l’a fait grandir, et c’est de cela qu’il témoigne autour de lui. C’est ainsi qu’il entre dans la louange, laquelle est d’ailleurs le ciment de la communauté. Et c’est la clé pour les gens ordinaires que nous sommes : la louange porte au-delà des menues divisions qui ressurgissent toujours, car la vie ne cesse d’être un mouvement. La croissance des enfants, toujours complexe, le montre bien.

Dans l’épître, Jean médite encore sur la communauté, sur « nous », en mélangeant l’amour de Dieu et l’amour du frère (et de la sœur !). Garder ses commandements ? Que faut-il donc faire, pour que ça ne soit pas pesant ? « Garder » veut dire d’abord avoir tout ça en nous, comme une autre vie, et tel est l’effet de l’Esprit saint ; ensuite, « garder » veut dire faire, mettre le corps et l’imagination en mouvement, en sortant de toute idée d’indignité. En effet, Jean rappelle que par l’eau et le sang issus du côté de Jésus nous sommes purifiés et rachetés : baptême et croix. Le passé des pécheurs que nous sommes cesse d’être un poids.

C’est même une surélévation, si l’on en juge par l’état des disciples dans l’évangile. Jésus a été crucifié, le tombeau est vide et ils ont peur. Et c’est dans cette situation lamentable que le ressuscité leur apporte la paix et leur donne un pouvoir de miséricorde : non seulement leurs faiblesses sont pardonnées, mais ils auront Dieu sur terre, pas moins. Ça ne se voit pas, objecte Thomas, qui voudrait être sûr, mais l’Esprit saint est plus qu’un spectacle : la foi est possible.

Pâques

1/4/18, Pâques – B : Alléluia !

Jour : Ac 10,34a.37-43 ; Ps 117,1-2.16-17.22-23 ; Col 3,1-4 ; Jn 20,1-9.

Au-delà des méandres du péché et des exercices du carême, voici le but : le Christ n’est plus un personnage extérieur qui dit de grandes choses, mais brusquement il est en nous, à sa manière à lui, et nous porte à faire des gestes insoupçonnés. Ainsi, Jésus n’était jamais allé à Césarée, la capitale païenne, mais Pierre, tout surpris d’avoir à s’y rendre, se retrouve chez Corneille, un officier romain, présenté comme « craignant-Dieu » ; il avait donc des espérances secrètes. Pierre prononce un discours qui nous paraît simple et familier : il dit que Jésus est ressuscité selon les Écritures. Ce n’est pas une simple information sèche, mais un témoignage, car il a été envoyé. Et il se passe quelque chose de plus grand que lui : toute la maisonnée reçoit l’Esprit saint. Ils ne sont pas parfaits, mais brusquement la vie du Christ est entrée en eux. C’est la résurrection en acte. Ils pourraient tous chanter le psaume du jour : ces Romains, toujours méfiants à l’égard d’Israël, ne croyaient qu’à leur propre force dominant le monde, et soudain a surgi d’un coin perdu une forme de vie plus riche.

Mais est-ce que ça va durer ? Paul n’ignore pas que le monde est envahissant, qu’il compromet toute démarche d’amour. Mettons qu’il rencontre Corneille à Colosses et qu’il s’adresse aussi à lui : « Si tu es ressuscité avec le Christ, où est ton regard aujourd’hui ? Ton métier est important, mais il t’attire constamment et impitoyablement vers les choses de la terre ! Tu es parfois découragé de ta faiblesse, mais n’oublie pas ton expérience : tu as découvert que tu es connu de Dieu. Parle-lui de tes difficultés. Tu as un trésor caché, qui se manifestera au grand jour en temps voulu. Dans l’intervalle, tu as pour mission d’être témoin, tel que tu es, même dans ta caserne ! »

En fait, la réalité de la résurrection n’arrive qu’après un moment d’inquiétu­de, face au scandale de cette croix qui a ébranlé bien des choses. Tout a commencé de façon assez simple, grâce à une femme, Marie-Madeleine. Troublée par l’exécution de Jésus, elle n’a pas fui : tôt, elle est venue au tombeau après un sabbat tourmenté, pour les soins ordinaires à ce qui reste d’un être aimé. Mais le tombeau est vide, et elle va voir des disciples, qui n’ont pas bougé, eux ; elle veut retrouver son cadavre. Ceux-ci se précipitent, mais Pierre s’essouffle plus vite que le disciple bien-aimé. Pourtant, entré le premier, il voit aussi que le tombeau est vide, mais que tout est soigneusement rangé. On ignore ce qu’il en pense, mais selon son habitude de disciple exemplaire, il ne comprend pas ; il a plusieurs fois auparavant refusé d’écouter Jésus qui annonçait sa mise à mort, laquelle devait obéir à une certaine nécessité. Il connaît l’Écriture, mais elle reste lettre morte, car elle ne lui dit rien face à cet événement grave ; il est comme les disciples d’Emmaüs, qui s’éloignent tristement après avoir beaucoup espéré. L’autre disciple, au contraire, a une illumination, grâce à ce signe curieux : il voit qu’il n’y a pas trace d’agitation, puisque linges et suaire sont bien pliés ; quelque chose de raisonnable s’est déroulé dans le tombeau. Brusquement, il comprend que la sagesse de Dieu, diffuse dans l’Écriture, s’est manifestée, alors que pour la sagesse du monde Jésus a lamentablement échoué.

Revenons un instant sur le parcours de Pierre, qui est notre frère : il se croyait malin, mais il s’est vu renier Jésus. On ne le voit pas devant la croix, puis face au tombeau vide, il reste perplexe. Au moment de l’Ascension, lui et les autres voudraient que Jésus revienne comme avant. Puis il reçoit l’Esprit saint à la Pentecôte ; il devient adulte et peut faire du neuf : il ira voir Corneille.

Jeudi Saint

Savons-nous que nous sommes esclaves ?

Ex 12,1-8.11-14; Ps 115,12-13.15-18; 1 Co 11,23-26; Jn 13,1-15.

Le Jeudi saint repose sur deux piliers, qui préparent à comprendre la Passion du Christ. Ce sont deux réalités célébrées dans deux messes : l’une dite « chrismale », présidée par l’évêque du lieu, où différentes huiles sont consacrées ; elles représentent la commu-nication de l’Esprit saint, qui rend présent le Christ ressuscité. L’autre commémore l’institution de l’Eucharistie, par laquelle Jésus porte toujours le péché du monde. Restons sur celle-ci, qui a une longue histoire.

En Égypte, les Israélites étaient esclaves du Pharaon, au point de n’avoir plus d’espérance et même de refuser Moïse qui venait les délivrer. Les dix plaies finirent par obliger le Pharaon à les chasser, alors qu’ils n’y pensaient guère, mais Moïse mit en place un rite de Pâque, qui changea la perspective. Une libération insoupçonnée venait de Dieu, même s’ils ne comprenaient pas bien, car ils n'étaint pas encore sortis d’Égypte, et la traversée du désert sera dure. Le signe de cette fête est un peu déroutant : la mise à mort d’un agneau innocent et sans défense, geste violent qui rappelle un peu ce qu’avait fait Abel, et que Dieu avait agréé. Il s’agit d’un repas, puisqu’ensuite il faut le manger dans un climat d’urgence. En effet, le bras destructeur de Dieu va s’abattre sur l’idolâtrie, mais le sang de l’agneau, mis sur les portes, va écarter cette fatalité. Modernisons un peu : chacun sait plus ou moins obscurément qu’il est asservi à un tas de choses, qui viennent de lui-même ou de l’extérieur, et qu’au fond son droit à vivre reste très modeste. Il en résulte une peur de la mort, ou d’être réduit à rien, ce qui est le plus grand esclavage, mais on cherche à le cacher à tout prix. Et voici qu’il est prescrit un geste violent, dont le résultat sera un sang qui sauve. Le Christ comme agneau de Dieu n’est pas loin : la chair et le sang se complètent.

Le psaume orchestre cette expérience après coup : après un moment de désespoir, une délivrance est apparue, d’abord vécue passivement, puis reconnue activement et célébrée. On ne sait pas bien ce qu’il y a dans la « coupe du salut », mais peu importe : c’est un geste d’offrande et de reconnaissance publique. Supposons qu’il y ait au moins un parfum, qui représente une présence invisible donnant du goût à toute chose – même au désert qui est toujours là.

Paul reprend les choses par un autre bout : ça va mal dans la communauté, et la fraternité est en panne. Eh bien, plutôt que de faire la morale, il rappelle ce que Jésus a fait : la chair et le sang sont séparés, mais il s’agit de consommer le tout, ce qui est assez violent, si on y réfléchit. Mais c’est bien ce que dit Paul : le geste met en scène la mort du Christ et son sens, qui va réparer les menues zizanies communautaires. En effet, quiconque fait le rite indignement méprise le Corps, dit-il, c’est-à-dire perd de vue que c’est la communauté ou l’Église qui est ce Corps, où chacun a sa place, du petit doigt à l’oreille. Redisons-le autrement : les troubles de la fraternité peuvent se résumer à des effets de violence, de compétition entre espaces vitaux. Proclamer la mort du Christ revient à mettre tout ça sur lui. Ainsi, la communauté chrétienne est une sorte de laboratoire, qui illustre ce qui se passe dans le monde et affiche une espérance.

Dans la scène très détaillée du lavement des pieds, Jésus offre un complément. Pierre, exemplaire comme d’habitude, ne comprend pas que Jésus l’aime tel qu’il est, et qu’il s’agit d’avoir part avec lui, au-delà de la mort. Jésus est Seigneur et Maître, là et non ailleurs dans l’espace social et politique. Et il demande d’en faire autant les uns aux autres. C’est évidemment s’humilier en s’abaissant, mais c’est aussi aider le frère à franchir la mort que représente l’eau.

Dimanche des Rameaux

25/3/18, Carême 6 Rameaux – B : Devenir Serviteur ?

Is 50,4-7 ; Ps 21,8-9,17-20,23-24 ; Ph 2,6-11 ; Mc 14–15 (brève : Mc 15,1-39).

Ce dimanche met en scène le choc des contraires : un accueil triomphal de Jésus comme Messie fils de David, puis le déferlement sur lui de toute la violence de la ville. La synthèse est fournie par le symbole des rameaux : les palmes représentent à la fois la jubilation de la fête des Tentes, et l’insigne des martyrs, qui ont franchi la « grande épreuve » (Ap 7,9.14).

Cette épreuve est annoncée par le Serviteur souffrant d’Isaïe : il est celui que tout le monde rejette, car il dérange. Même s’il annonce Jésus, même s’il ne craint plus personne, il n’est pas un surhomme, mais il a un secret apparemment simple, qui devient une arme absolue contre laquelle personne ne peut rien. Des événements lui ont ouvert l’oreille, et il écoute chaque matin une parole de Dieu, qui donne un autre sens à sa journée qui commence, et aussi qui lui fait voir la réalité : ce monde qui le rejette en écrase bien d’autres, et il a la mission d’en être proche. La souffrance des autres les isole et fait toujours un peu peur, car on se voit impuissant. Le Serviteur, au contraire, n’a pas peur, car il est disciple : cela n’empêche pas l’aide ou l’aumône, mais surtout il sait trouver une parole qui rétablit une communication, à partir de l’écho de souffrances communes.

La prière de Jésus en croix est un psaume qui a été prononcé par beaucoup avant lui, et encore beaucoup après lui, jusqu’à ce jour : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Expérience fondamentale qui peut ouvrir l’oreille et faire de n’importe qui un Serviteur. Aujourd’hui, c’est la finale du psaume qui est donnée : après avoir parlé en détail de sa déchéance physique et morale, le psalmiste découvre que sa prière, longuement exprimée, lui a donné une force, et il se voit prêt à louer Dieu. Pourtant, il n’est ni fou ni drogué : il est devenu Serviteur. En raccourcissant un peu le parcours, on voit que sa prière est devenue parole de Dieu pour nous aussi.

Mais Jésus lui-même, qu’a-t-il donc fait ? L’hymne célèbre que nous entendons aujourd’hui résume à l’extrême l’essentiel : on ignore ses faits et gestes, mais il s’est fait obéissant jusqu’à la mort de la croix, et il y a eu une suite. Représentant Dieu sur terre, il s’est fait Serviteur. Tout l’enseignement de Paul est là, son kérygme (pro-clamation). Pourtant, une question surgit : Cette obéissance n’est-elle pas absurde ? Dieu n’est-il pas un monstre ? Les athées ont peut-être raison quand ils disent : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Peut-être, mais un grave problème traîne partout, illustré par Adam qui accuse Ève et par Caïn qui tue Abel : ça va mal avec autrui. On se méfie, on se protège, on se crée un petit monde. Et on arrive à la croix : c’est par amour pour ses disciples que Jésus est allé jusque-là. Il est venu briser une barrière qui renaît toujours : il restaure une fraternité en révélant un Père, qui est l’opposé d’un monstre et qui a un projet sur nous, tels que nous sommes.

L’évangile est vaste : l’ensemble de la Pâque de Jésus, précédé de l’onction à Béthanie. Cette femme unique, comme tous les hommes qu’on voit ensuite à Jérusalem, a contribué à sa manière à sa mise à mort ; même les disciples, qui se croyaient malins, ont sombré. Un signe est cependant posé, l’institution de l’Eucharistie. Les disciples, qui voulaient rester un peu en dehors, ne réagissent pas, alors que ce que dit Jésus est un peu gros ; on pourrait paraphraser : « Fai­tes-moi disparaître, et je serai présent en vous. » Dans les nombreux épisodes de la Passion qui suivent, il y a une constante : comme le Serviteur qui sait qu’il ne sera pas confondu, Jésus ne se défend pas. Il souffre, mais il est libre !

5ème Dimanche de carême

18/3/18, Carême 5 – B : L’épreuve et la miséricorde divine.

Jr 31,31-34 ; Ps 50(51),3-4,12-13,14-15 ; He 5,7-9 ; Jn 12,20-33.

La prophétie de Jérémie est bien connue : une nouvelle alliance, où tout le monde sera en prise directe avec Dieu. Ça paraît bien gentil, mais vague, comme une sorte de ciel sur terre, où le temps est suspendu, une sorte de paradis terrestre très peuplé. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un programme politique, mais plutôt d’une annonce concernant notre nature, dont la caractéristique la plus visible paraît être la violence : contre soi-même, contre autrui, contre la situation. C’est tout ce qu’on sait des fameux Ninivites qu’a visités Jonas : ils étaient violents. Avant eux, la génération du Déluge était violente. Auparavant encore, Caïn et sa postérité étaient violents. Même Abel avait répandu le sang pour faire un sacrifice. Et que dire d’Adam, qui accusait Ève ? Donc, on n’en sort pas, et c’est sur ce point que Jérémie dit quelque chose d’essentiel : le péché peut se résumer à des violences variées, mais il est pardonné ; autrement dit, il y a une source du pardon, qui est au-dessus de l’homme. La coexistence pacifique n’est pas à la portée de l’homme livré à lui-même : il faut une alliance, qui lui mette dans le cœur la présence d’un Père commun. Eh bien, l’être humain est capable de recevoir ça, mais il l’oublie et il faut le lui rappeler, car il y a une pesanteur !

Cette pesanteur est illustrée par le psaume, qui est rattaché à la faute exemplaire de David. Le souvenir est tenace ; alors, comment se voir digne d’un quelconque bonheur ? Impossible, d’où l’appel à Dieu, pour retrouver son propre cœur. Il en résulte une mission envers les égarés, avec une lucarne sur les voies du Seigneur, qui sont surprenantes : Pourquoi permet-il le Mal ? À nouveau, le cas de David est instructif : c’est après avoir reconnu sa faute qu’il a commencé à s’intéresser à ses enfants et que sa prière a cessé d’être utilitaire.

Le passage de l’épître aux Hébreux est curieux : la seule chose notable qu’ait faite Jésus sur terre est d’avoir accepté d’être écrasé par le Mal. Encore le mystère de Dieu et de l’obéissance. Mais même là, il a su prier avec force, et il vit, agrandi aux dimensions du monde. C’est donc pour nous, qui sommes toujours scandalisés par le Mal et qui soupçonnons que Dieu est absent. Pourquoi donc faut-il des épreuves pour trouver sa place sur terre ? En fait, nous avons bien le pressentiment diffus que c’est la vérité, mais ça n’a pas l’air très joyeux, à cause du poids de notre indignité. Eh bien, à travers la Passion, Jésus ouvre une voie pour nous vers la vie éternelle sur terre, justement celle qu’annonçait Jérémie : une connaissance de Dieu que personne ne peut nous ravir. Il y a alors un critère simple, qui va dépendre de la prière : Voyons-nous dans les épreuves des occasions d’obéissance ? En général, non, mais c’est toujours rattrapable. Le Mal n’aura pas le dernier mot.

Aux noces de Cana, Jésus disait que son Heure n’était pas encore arrivée. Aujourd’hui, il déclare qu’elle est là. L’événement nouveau est que des non-juifs venus adorer Dieu veulent le voir. On ignore s’il les a reçus, mais de toutes manières, avant l’Heure, il n’avait rien d’important : prendre un pot n’est pas essentiel. Face à cette échéance devenue immédiate, Jésus commence par dire la doctrine sur la fécondité du grain qui meurt, mais la réalité est qu’il a un moment de doute. Il a bien repéré que ses disciples ne le comprennent pas et qu’ils seront scandalisés. Tout peut donc s’écrouler, mais il va retrouver la prière, lors de la dernière Cène. Comme il le disait déjà à Nicodème (dimanche dernier), la croix va être une élévation, et la vie éternelle arrive immédiatement. Voilà la réponse aux Grecs – et à nous, qui sommes souvent embarrassés de la croix.

4ème Dimanche de carême

14/3/21, Carême 4 – B : Pourquoi l’exil ? Pourquoi les épreuves ?

2 Ch 36,14-16.19-23 ; Ps 136(137),1-6 ; Ep 2,4-10 ; Jn 3,14-21.

La fin de l’histoire du royaume de Juda, gouverné par les descendants de David, montre les limites de la démocratie : le peuple et ses chefs étaient dans l’idolâtrie et ne s’en rendaient plus compte ; le Temple, où réside le nom de Dieu, devenait vacant. Dans ce tourbillon, on n’écoutait plus les prophètes, cette infime minorité qui rabâchait les mêmes choses. Plus de remède ? Si, un électrochoc, avec de la mort et de l’exil, un temps de désert pour rentrer en soi-même, et même un repos de la terre, qui s’est imbibée de corruption. L’amour de Dieu n’est pas en cause, car il est fidèle, ce qui va réapparaître à travers un roi étranger, Cyrus, qui veut que soit restaurée la résidence du nom de Dieu. Saint Paul rappelle sans cesse que ces vieux récits ne sont pas des archives mortes : ils continuent à parler au présent. Hum ! Vous dites qu’il n’y a plus de prophètes ? Est-ce bien vrai ? Faut-il vraiment espérer encore aujourd’hui un personnage rassurant, qui convainque tout le monde ? Non, c’est l’illusion de la tour de Babel ! En tout temps, il y a des prophètes, mais il faut développer des antennes, faire de petits pas. « Cherchez, et vous trouverez ! » Jésus avait mis en garde : « Ne croyez pas qu’au temps de Jérémie ou d’Isaïe vous auriez été de leur côté. »

Le psaume commence par la plainte des exilés. C’est lugubre, l’horizon est bouché. Mais l’adversaire intervient, croyant être gentil, et cela provoque une saine réaction. Pas question de chanter pour ces gens-là, mais quelque chose se réveille : l’espérance d’un retour, et il en résulte une joie insoupçonnée (non moins que de curieux sentiments, voir la fin du psaume, toujours supprimée).

Puis Paul reprend l’exil sous une forme extrême : « Nous étions morts par suite de nos fautes. » Morts ? N’exagérons rien, je vous prie. Si ! Morts, ou en état de survie laborieuse dans un monde difficile, voire hostile, où Dieu est absent – c’est-à-dire, où la miséricorde est peu visible. C’est la réalité quotidienne, qui oblige à cacher nos faiblesses. Car le péché est ce qui nous isole, avec un tas de justifications... Mais Paul voit large, avec les deux dons de Dieu : d’abord l’existence, car c’est à lui que nous la devons, et non à un hasard anonyme, mais il nous a créés libres, avec la capacité fatale de chuter, de voir de près la mort ou l’exil. Ensuite, une nouvelle vie donnée gratuitement par Jésus-Christ. Ce n’est pas automatique, car elle vient « par la foi », dit Paul. Il ne s’agit pas de convictions subtiles, bien calibrées, mais de faire des petits pas, patiemment. Le modèle est Abraham, qui ne comprenait pas grand-chose, mais qui s’est mis en route « sans savoir où il allait ». Et cette mise en route aura une fécondité dont nous ne pouvons pas nous prévaloir.

L’évangile donne la fin de la rencontre de Jésus avec Nicodème. Celui-ci, maître en Israël, voulait en savoir plus, se rapprocher de Dieu, mais il est dérouté par les réponses de Jésus, qui l’arrête en lui demandant de « naître à nouveau », c’est-à-dire de repérer de quelle manière il est dans la mort. Et Jésus annonce la croix comme une élévation : mort et résurrection se rejoignent. Là encore, il s’agit de croire, mais il y a un obstacle à surmonter, qui n’est autre que la lumière ! Oui ! Elle est bien commode pour voir l’extérieur, mais vais-je accepter qu’elle éclaire mes abîmes, tombeaux, etc. ? Vais-je accepter de « faire la vérité » ? En grec des évangiles, le mot alêtheia « vérité » veut dire « non caché » ; l’équivalent hébreu émuna signifie la « solidité ». Cela paraît distinct, mais les deux se combinent très bien : celui qui éclairé a osé voir sa mort a touché un roc. Alors, pourquoi ne rendrait-il pas grâce à Dieu pour la lumière ?

3ème Dimanche de carême

7/3/21, Carême 3 – B : Idolâtrie ou sagesse, que choisir ?

Ex 20,1-17 ; Ps 18B (19),8-11 ; 1 Co 1,22-25 ; Jn 2,13-25.

Aujourd’hui, nous commençons par le Décalogue. On croit bien le connaître, mais il offre des singularités. D’abord, Dieu se présente : c’est à lui que tu dois d’être sorti de l’esclavage. Traduisons : Qui a le pouvoir de m’affranchir de tout ce que je ressens comme tutelle ? Tout le monde expérimente un Pharaon oppresseur : en famille, au travail, en politique, et même en soi-même, dans les souterrains de la vie inconsciente (cf. « C’est plus fort que moi »). Si tu n’as pas expérimenté une libération, ce n’est pas la peine de lire la suite, où le libérateur te parle personnellement. Lisons quand même ! Les premiers préceptes concernent l’idolâtrie, et ce sont les plus graves, puisqu’une punition leur est associée. D’abord, ce sont les idoles qu’on ne cesse de se créer, ces choses dont on ne peut se passer. Donnent-elles la vie ? Disent-elles « tu » ? Ensuite, invoquer en vain le nom de Dieu, soit par insulte, soit pour le mettre à mon service. La punition sur la postérité paraît bizarre, mais il s’agit des conséquences, et c’est très concret : on ne trompe pas les enfants, et ils repèrent bien les idoles de leurs parents, et souvent s’y conforment, faute de mieux…

Ensuite vient le repos du sabbat, pour retrouver le Créateur : mon Dieu n’est pas seulement celui qui agit dans mon histoire, comme un ange privé ; il est universel, mais il m’a donné une place dans ce vaste monde, qui est bien plus grand que mes petites complications terrestres. Se le rappeler chaque semaine en s’abstenant d’activité utilitaire (encore l’argent !) n’est pas vain. Ce précepte n’est accompagné d’aucune sanction, de même que ceux qui suivent sur les relations à autrui. Une fois que l’idolâtrie est déblayée, le reste est affaire de santé éthique, ce qui rejoint d’ailleurs la sagesse des nations. Il n’est question ni d’Israël ni de circoncision, mais tout est requalifié par l’affirmation d’un Dieu personnel et proche.

C’est cette proximité que chante le psaume, à condition de prendre « loi » au sens large d’enseignement (Tora) : le Seigneur purifie le regard, il rend malins les andouilles et ceux qui se sentent perdus. Il inspire la « crainte », nous dit-on… Il ne s’agit pas de la peur ordinaire de quelque chose de fâcheux ; tout le monde sait ce que c’est. Au contraire, c’est la perception aiguë d’une présence, un peu comme un personnage important qui force l’attention. Davantage, cette présence me dit « tu », alors comment regarder ailleurs ?

Et Paul intervient, car en fait on regarde ailleurs, comme les Grecs ou les Juifs : les uns voudraient la sagesse d’une société stable ; les autres demandent des signes, comme les Israélites au désert, qui se méfiaient de Moïse et voulaient des preuves. Paul affirme que ça ne donne rien : il prêche la croix, c’est-à-dire tout ce qui a l’apparence de l’échec grave, mais c’est ce qui rejoint l’histoire de chacun. C’est certainement une « sottise », humainement parlant, mais l’Esprit saint permet de voir la suite, en rendant Dieu présent : une résurrection, ce qui est bien plus qu’un retour à la normale. Telle est la puissance de Dieu.

Justement, celle-ci est gratuite, et Jésus s’insurge contre le commerce du Temple : Faire un sacrifice coûteux donnerait-il des droits sur Dieu ? Ou réparerait-il une faute grave, pour être en règle ? Jésus tient au Temple comme maison de prière, autour de la présence du nom de Dieu. Il ne méprise personne, mais il n’est pas naïf : il sait que le cœur de l’homme est compliqué. Il a fait des signes, qui attirent l’attention, ou même qui suscitent l’enthousiasme. Mais ça retombe, et il a fallu la croix et la résurrection pour que les disciples comprennent.

2ème Dimanche de carême

28/2/21, Carême 2 – A : Lever les yeux ?

Gn 22,1-18 ; Ps 115(116 B),10-19 ; Rm 8,31b-34 ; Mc 9,2-10.

Abraham est le père des croyants ! Il n’était pas parfait, loin de là, mais il a su reconnaître Dieu dans des circonstances improbables, et c’est autant de leçons pour nous. Aujourd’hui, c’est l’épreuve du sacrifice d’Isaac. Le récit est bien connu, mais arrêtons-nous un instant sur le scandale de la demande de Dieu : Pourquoi lui demander de sacrifier ce qu’il aime le plus, cet enfant né miraculeusement ? C’est justement la question : Qu’appelle-t-il « amour » ? Est-ce davantage qu’un lien affectif plus ou moins possessif ? Plus tard, Jésus demandera de « haïr père, mère, enfants, etc. », autre scandale. Il ne s’agit pas de les tuer, mais de se méfier des esclavages affectifs rebaptisés « amour ». La manière qu’a eue Jésus d’ « aimer les siens » est exemplaire. Mais revenons sur quelques détails de l’histoire d’Abraham. Il s’est mis en mouvement, mais il avait la tête basse. Pourtant, par deux fois il a levé les yeux, ce qui a sauvé Isaac. La première fois, pour voir la montagne de loin et annoncer à ses serviteurs : « Nous allons revenir. » La seconde fois, pour découvrir le bélier, qui était déjà là, tout ligoté. Mais qu’avait dit Dieu, au juste ? Abraham avait compris, comme toutes les traductions « tu l’offriras en holocauste », mais l’hébreu peut aussi se comprendre « tu le feras monter, et il y aura un holocauste ». Abraham n’a perçu ce sens plus caché qu’en levant les yeux. Belle leçon pour tout le monde : se mettre en mouvement pour quelque chose qui nous paraît absurde, puis oser lever les yeux, et tout change. Nous avons toujours un horizon si court !

Il y a aussi le côté Isaac. La tradition juive explique qu’il était adulte, et qu’écartant toute sensiblerie il a demandé à son père de l’attacher fermement, pour qu’il ne s’échappe pas et que le sacrifice soit réussi. On dit même, grâce à un autre détail de l’hébreu, que le couteau a touché Isaac et qu’une goutte de sang est sortie ; ainsi le bélier fut un second sacrifice. Quoiqu’il en soit, Isaac préfigure dûment la croix du Christ ; un autre scandale, mais c’est précisément cette sottise que Paul prêche inlassablement.

Le psaume donne presque la parole à Isaac après l’épreuve : s’être vu enchaîné, déçu par tout le monde, même par son pèreC2. « J’élèverai la coupe du salut… » Encore lever les yeux ! C’est la foi, tout simplement, et elle demande une expression : invoquer le nom du Seigneur, et oser se montrer à l’assemblée. Le récit de l’épreuve est un témoignage.

Paul montre que Jésus est plus grand qu’Isaac : « Livré pour nous tous… pour nous rendre justes. » Nos injustices sont très réelles, et ont toujours une odeur mortifère. Il ne suffit pas de dire « c’est fini, n’en parlons plus », car cela conduit à une vie superficielle, faite de distractions, et un rien peut l’abattre. Donc, ce n’est pas fini, mais que faire de tout ça ? Eh bien, Jésus-Christ l’a pris en charge, il en est mort, et il vit. C’est comme cela qu’on le reconnaît comme étant Dieu parmi nous. Trop souvent, Dieu nous paraît si lointain…

Et la Transfiguration culmine par une parole sur le « fils bien-aimé », le nouvel Isaac, promis à une épreuve. Ça commence par un spectacle extrême, où Moïse et Élie s’entretiennent avec Jésus : de la révélation au Sinaï jusqu’à la fin des temps. C’est trop, et Pierre parle à Jésus ; il propose de faire trois tentes. On se demande s’il avait des toiles et des piquets… Il voudrait immobiliser la scène, tout en séparant les trois, avec peut-être un souvenir du désert, car aussitôt une nuée manifeste la présence de Dieu, qui désigne Jésus. Mais qu’est-ce au juste que la résurrection ? Le savons-nous ? Cela va-t-il nous toucher ?

1er Dimanche de Carême

21/2/21, Carême 1 – B : Bienheureuses tentations…

Gn 9,8-15 ; Ps 24 (25),4-9 ; 1 P 3,18-22 ; Mc 1,12-15.

Au moment du Déluge, Dieu avait conclu que le monde était rempli de violence, mais Noé avait trouvé grâce devant lui, ou plutôt, il avait trouvé que Dieu était grâce. Découverte remarquable dans un monde qui va mal. Depuis la Création, Dieu a laissé l’homme libre, et après une grosse colère nous entendons aujourd’hui qu’il se résout à être patient. Il donne l’alliance de l’arc-en-ciel, cette chose éclatante et insaisissable qui surplombe la nature lorsque la météo est instable : le soleil résiste à la pluie ; tout renaît, même les bêtes sauvages dont on se passerait bien. En fait, c’est une promesse plus qu’une alliance, car il n’y a pas de contrepartie, sinon d’être fécond ; c’est donc un signe fort. Noé n’était pas parfait, mais il avait raison : c’est une grâce – à méditer, car la violence menace encore aujourd’hui d’avoir le dernier mot.

Le psaume rappelle cette gratuité, et en retour stimule une envie d’y voir plus clair : Dieu ne modifie pas la nature, mais « Il enseigne aux humbles ses chemins » ; l’humble n’est pas un avorton insignifiant qui se cache, mais un adulte qui se sait pécheur et animé de désirs contradictoires, et qui soupçonne que ses petites idoles ne l’aident pas. Le carême est justement là pour reconnaître tout cela, sachant qu’il y a un salut à la clé. Dieu est fidèle, mais il n’oblige pas ; il attend patiemment un petit pas, même un peu hésitant.

Comme la traversée de la mer Rouge, le Déluge est traditionnellement une figure du baptême, qui est un passage à travers la mort à la suite du Christ, car il est parvenu au-delà. Voilà ce que rappelle Pierre aujourd’hui, avec un détail qu’a conservé le Credo : « Il est descendu aux enfers. » Il s’agit du séjour des morts, le Shéol de la Bible, où tout le monde attend le jugement ultime, les uns pleins d’espérance, d’autres vaguement indifférents. Évidemment, on manque un peu de détails concrets, mais cela signifie que la victoire du Christ concerne l’ensemble de l’humanité, passée, présente et future. C’est très vaste, et même les anges sont débordés, mais ce n’est pas magique : il faut « l’engagement d’une conscience droite », c’est-à-dire l’humilité dont parle le psaume.

L’évangile met en scène les tentations de Jésus au désert, sous une forme brève et un peu paradoxale : il y a des bêtes sauvages et des anges qui le servent, un peu en vrac. Mais voici le plus important : c’est l’Esprit qui l’a poussé au désert. L’un des récits parallèles précise que Jésus a subi toutes les tentations, autrement dit toutes celles que nous connaissons bien. C’est important pour nous aujourd’hui : on croit volontiers que Dieu est absent et que les forces du mal viennent d’un anti-dieu ; c’est une affaire ancienne, qui s’appelle « maniché­isme ». Si nous nous voyons dans un désert, nous sommes invités à reconnaître que nous y avons été poussés par l’Esprit. Comme Jésus. Pas moins. Certes, il y a des bêtes menaçantes, mais aussi des anges, si nous savons les repérer. Plus important encore, l’affaire ne s’arrête pas là : ayant résisté, Jésus devient capable d’annoncer l’Évangile, c’est-à-dire de trouver une parole d’encouragement pour ceux qu’il rencontre. C’est très concret : quiconque n’est pas tenté ou éprouvé est comme mort, et il n’aura aucune parole à annoncer, ou fera du trafic de religion. Encouragement ? Non pas la méthode Coué, mais la vérité : la mort n’est jamais loin. Alors, que fais-tu de ta vie ? Pourquoi est-elle fade ? Pourquoi rêvasser de ce qui n’est pas réel, d’un paradis où il ne se passe rien ? La parole est une richesse commune à Dieu et à nous ; elle peut décourager, mais aussi créer la communication, transmettre une force, redonner de l’espérance !

Mercredi des cendres

17/2/21, mercredi des Cendres, année B : Où est-il ton Dieu ?

Jl 2,12-18 ; Ps 50(51),3-6.12-17 ; 2 Co 5,20-6,2 ; Mt 6,1-6.16-18.

Le carême prépare à Pâques, où nous chanterons ensemble l’énormité du salut offert par le Christ ressuscité. Il s’agit de retrouver notre déchéance réelle, par-delà les petites habitudes et les menus accommodements. D’où ce rite des cendres, qui nous remet en face d’une précarité complète : nous ne sommes qu’un tas de cendres ou de poussière en puissance, avec des souvenirs plus ou moins diffus de fautes, de dettes. Se sentir isolé avec tout cela est insupportable.

C’est dans cette situation que Joël lance un appel. Non pas pour faire de grandes choses, mais pour accepter qu’arrive sur nous une miséricorde gratuite, qui est toujours disponible mais qui ne force jamais. En fait, le processus est inverse : c’est en ouvrant une lucarne pour laisser entrer cette miséricorde que nous pourrons nous voir tels quels, et en particulier sans regretter les occasions manquées, qui alourdissent encore la sensation de dette. Restons dans l’aujourd’hui. Joël ne dit pas que les rites sont futiles, bien au contraire, mais il convient de les mettre à leur place, car depuis toujours on se moque de la religion, qui peut parfaitement être un « opium du peuple ». Une belle liturgie peut ne rassembler qu’une foule en vrac, où chacun reste sur la défensive, se demandant vaguement où est Dieu. Par contre, si chacun a fait un petit pas de conversion, la foule devient une assemblée, avec des anciens, de jeunes mariés et même des bébés, où chacun a une place.

Le psaume reprend la démarche personnelle, car la mémoire est coriace ; on ne refait pas le passé ! Mais il y a un recentrage à faire. J’ai été injuste envers autrui, certainement, mais derrière cela il y a plus important : ce n’est pas une petite affaire privée, c’est un péché contre Dieu, ce qui a une tout autre dimension. Le péché affaiblit, et seul l’amour de Dieu peut redonner une force. Le péché ? C’est toujours et fondamentalement de l’idolâtrie, l’Écriture ne cesse d’en parler. Et l’idole de base, c’est moi-même, avec l’appui d’une foule d’“idolettes” modernes. Et le critère est simple : les idoles sont muettes, elles ne disent rien d’important, et elles rendent muet et isolent. Que de bavardages qui ne disent rien, qui ne créent aucune communion !

Paul avance encore d’un cran, lui qui a la certitude d’être le porte-parole du Christ : « Laissez-vous réconcilier avec Dieu. » Je ne demande pas mieux, mais il y a toujours cette conscience de dette, qui revient périodiquement. Paul annonce que justement Jésus-Christ a pris sur lui toutes les condamnations. Nous le savions déjà ? Sans doute, mais c’est comme dans un dossier bien rangé. Non, car il y a en plus le « moment favorable », c’est-à-dire le moment même où Paul l’annonce, car sa parole crée une communication et transmet l’Esprit saint, ici et maintenant. Le passé n’a pas disparu, mais il est remis à sa place : il mérite d’être classé dans un dossier, puis rangé. Échange du rôle des dossiers !

Et Jésus dans l’évangile dit des choses simples, sans faire de théorie. Il s’agit de faire des gestes concrets : le jeûne, qui prépare les désirs ; l’aumône, sans savoir à quoi ça servira ; la prière, pour retrouver le Père commun. Sans chercher de gratification, ce qui est d’ailleurs illusoire : rechercher la considération d’autrui est une maladie de l’imagination, et même une paralysie, car les autres ont d’autres chats à fouetter. L’important est d’expérimenter que j’ai un Père, qui voit plus loin que moi, et qui est aussi le Père de ceux qui m’entourent. Finalement, la fraternité sera peut-être possible !

6ème Dimanche Ordinaire

14/2/21, 6e dim. ord. B : Être lépreux ou pécheur, est-ce une grâce ?

Lv 13,1-2.45-46 ; Ps 31 (32),1-2.5.11 ; 1 Co 10,31–11,1 ; Mc 1,40-45.

Le livre du Lévitique a un long chapitre sur la « lèpre », terme qui recouvre diverses maladies de la peau, plus ou moins contagieuses. Deux points se détachent : d’une part, le lépreux est séparé de la communauté, il porte des vêtements de deuil, et il prévient les passants de son état ; d’autre part, lorsqu’il est guéri, il doit offrir comme un « sacrifice pour le péché », qui inclut une offrande de fleur de farine. Vers 150, Justin Martyr reprenait cette analogie avec le péché : il explique que cette farine représente le pain eucharistique, qui entérine la purification du péché obtenue d’abord par le baptême, mais qui doit constamment être renouvelée ; ainsi le pécheur, qui était comme un lépreux isolé, est ramené dans la communauté ; il peut alors chanter à nouveau avec les autres.

Le psaume va dans ce sens : la jubilation d’avoir reconnu son péché et de se savoir pardonné. Mais qui a la force de se voir pécheur sans être découragé ? Se voir tel qu’on est réellement est douloureux, et il y a toujours cette petite voix intérieure qui condamne. En fait, il suffit d’avoir perçu, même confusément, qu’il y a un amour gratuit, que la miséricorde de Dieu est toujours là. Pour cela, il est bon de se reconnaître non pas comme un produit des hasards où sont plongés tous les vivants, mais comme créature de Dieu : Celui à qui je dois la vie veut-il vraiment me détruire ?

Tel est justement l’axe du passage de Paul que nous entendons aujourd’hui : rendre Dieu présent dans les menus détails de la vie ordinaire. Cela inclut une attention à autrui tel qu’il est – et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit. Paul affirme qu’il s’adapte à tous ; il n’est certainement pas un caméléon, ou un faux prophète qui félicite tout le monde. Il sait être percutant quand il annonce l’Évangile, car il est certain que sa parole vient de plus grand que lui, mais il prend soin de ne heurter personne pour ce qui n’est pas essentiel. C’est en ce sens qu’il demande qu’on l’imite ; cela paraît incongru, car il est pécheur et il le sait très bien. Mais il n’a pas attendu d’être parfait pour être témoin, bien au contraire : il se réjouit de sa faiblesse. Il voit les gens souffrir aujourd’hui et il sait qu’une parole peut les sauver du désespoir. Belle leçon pour nous tous !

Un bouchon de champagne qui saute, c’est bien, mais qu’arrive-t-il ensuite au long des jours ? L’évangile met en scène Jésus purifiant un lépreux qui croit en son pouvoir quasi magique. Mais cela se termine mal : Jésus a senti qu’il allait s’attacher à lui comme à un magicien ; il le renvoie fermement en lui demandant d’aller voir un prêtre et de faire les rites que prévoit la Loi. Cela suppose un voyage long et coûteux à Jérusalem ; alors seulement, il sera un vrai témoin, car il aura montré sa foi dans la durée. Au contraire, l’homme guéri part aussitôt et fait une publicité pour Jésus. Comme dans les épisodes précédents, Jésus n’en veut surtout pas ; il disparaît, et l’on ne sait trop ce qu’en pensent ses disciples tout neufs ; ils sont probablement déroutés. En tout cas, Paul serait bien d’accord avec Jésus : il a été témoin de guérisons ; il en a fait lui-même, mais il n’y attache pas grande importance. Il a rappelé avec force, au début de cette épître aux Corinthiens, qu’il ne veut connaître que cette sottise qu’est la croix du Christ. Pour lui, c’est cela, et cela seulement qui conduit à un salut. La raison en est simple : la vie réelle de chacun est garnie de croix, grandes et petites, qui font douter de tout. Faut-il tout masquer, faire comme si tout allait bien ? Non, Paul veut qu’elles se joignent à la croix du Christ, ce qui ouvre sur un avenir sans dissimulation. Jésus va inculquer ça à ses disciples, mais ce sera long !

5ème Dimanche Ordinaire

7/2/21, 5e dim. ord. B : Guérir et/ou évangéliser ?

Jb 7,1-4.6-7 ; Ps 146(147A),1.3-7 ; 1 Co 9,16-19.22-23 ; Mc 1,29-39.

Job parle à la fois à ses amis et à Dieu. Il ose dire simplement son expérience de déchéance : sa vie n’est qu’une souffrance sans but. Ses amis sont fidèles ; ils sont venus, mais ils ont du mal à croire qu’il ne soit pas châtié pour quelque chose, puisque Dieu est juste. Job ne se voit coupable en rien, il n’accuse personne, mais il ne comprend pas. Sa femme lui a conseillé de maudire Dieu, comme si ça pouvait l’aider ! Lui, au contraire, a déjà admis qu’il ne possédait rien en propre : « Dieu a donné, Dieu a repris. » Il commence à soupçonner que sa vie si fragile est davantage que ses malheurs ; il ne recherche pas de magie ou de drogue, il ne se lance pas dans des rites consolateurs. Il finit par s’adresser à Dieu lui-même, sans passer par les enseignements de Moïse. Autrement dit, il entrevoit que sa petite parole, qui est tout ce qui lui reste, peut avoir une force, peut rendre Dieu présent en quelque sorte. Celui-ci est plus grand que tout ce qu’on peut en dire ; il est davantage que la rétribution des bons et la punition des méchants. Pourtant, c’est souvent ce qu’on entend dire : « Qu’ai-je fait au bon Dieu pour que… ? » L’expérience de Job annonce celle de Jésus en croix, qui rejeté par tous reprenait l’expérience séculaire du psalmiste : « Pourquoi m’as-tu abandonné… ? » Tout cela n’a pas vieilli, car quand tout va mal, on se replie sur soi très spontanément ; on oublie que la prière a une force.

Le psaume joyeux qui suit paraît un peu surréaliste, proche de l’ivresse. Quel rapport avec Job ? Eh bien, il se place au terme de son parcours, quand il aura vu que sa vie a une richesse insoupçonnée, et même que la vaste nature est belle. On ne peut le lui inculquer comme une pilule. C’est à lui de le découvrir ; ça peut être long. Ça peut échouer, aussi, car parfois on préfère une déréliction connue plutôt qu’une liberté inconnue, avec d’autres risques.

Justement, Paul vient rappeler que le salut ne s’invente pas : lui-même a reçu quelque chose qu’il ne peut garder pour lui seul, car il a un amour pour l’huma­nité qu’il voit souffrir. Pourtant, il parle d’une mission qui lui a été confiée. En effet, quand il raconte sa vie, dans l’épître aux Galates, il relate les révélations qu’il a eues : la première eut lieu sur le chemin de Damas, et il s’est lancé. Puis il y en eut une seconde, tout aussi importante : venir à Jérusalem se confronter aux « colonnes » qui avaient connu Jésus, et cela « pour ne pas courir ou avoir couru pour rien ». Il tient à être envoyé, pour être certain que ce qu’il fait n’est pas son œuvre privée, si brillante soit-elle. De cette manière, il est libre d’être accueilli ou rejeté, car ce qu’il fait n’est pas son œuvre. Ailleurs, il se reconnaît pécheur. C’est humiliant, mais finalement il s’en réjouit, car c’est une autre garantie que sa fécondité ne vient pas de lui : c’est à travers ses faiblesses que Dieu parle. Il a peut-être eu des moments comme Job, qu’il cite à l’occasion.

L’évangile du jour montre les débuts de la vie publique de Jésus. C’est un sabbat. Il arrive chez Simon, dont la belle-mère est malade ; elle est fiévreuse et alitée, peut-être étouffée par un désir de trop bien faire. Sans grandes phrases, Jésus la relève avec autorité ; elle retrouve son équilibre, et elle peut alors servir tout le monde. Puis après le sabbat Jésus est assailli par les malades et les possédés. Il en guérit beaucoup, puis se retire, refusant de monter une officine spécialisée, où il puisse guérir tout le monde ; on voudrait voir en lui un magicien. Il prend le temps de prier, puis se dirige vers d’autres lieux pour annoncer l’évan­gile, c’est-à-dire une invitation à la conversion, à retrouver Dieu dans la vie réelle. La bonne santé, c’est bien, mais qu’en faire au juste ?

4ème Dimanche ordinaire

31/1/21, 4e dim. ord. B : Une parole forte libère !

Dt 18,15-20 ; Ps 94 (95),1-2.6-9 ; 1 Co 7,32-35 ; Mc 1,21-28.

Moïse n’est pas naïf. Il sait d’expérience que le peuple est rebelle, et il a composé un cantique pour qu’en le chantant les déviants soient ramenés à de plus justes pensées. De plus, son humilité a été reconnue, et il sait qu’il n’est pas indispensable : un autre prophète viendra prolonger son œuvre. En effet, le spectacle de la révélation au Sinaï était grandiose, mais trop fort : mourir, ou tomber après un moment trop extrême. Ce nouveau prophète sera dans l’histoire du peuple, et sa parole sera adaptée aux circonstances. Sa parole ? Non, ce que Dieu lui aura inspiré, au-delà de sa conscience claire. Paul est resté dans cette ligne : il déclare que lorsqu’il prêche, c’est le Christ qui parle par sa bouche ; quelque chose qui le dépasse se communique. Un signe en est qu’il va rencontrer de l’opposition. Et le faux prophète ? C’est tout simplement celui qui cherche à se faire apprécier, qui courtise. La Bible fourmille d’exemples, et il y en a encore aujourd’hui...

Le psaume met en scène le nouveau prophète : les anciens avaient vu les merveilles de Dieu, puis ils avaient tout oublié, noyés dans les soucis quotidiens. Le cœur endurci est celui qui n’écoute plus que lui-même, qui se débrouille pour mener sa vie. Il est seul ; les autres sont souvent une gêne. Or, le psaume introduit un collectif : « Venez, crions de joie ! » L’écoute remet chacun à sa place, une assemblée se forme et chante, animée par une réalité plus grande qu’elle. Des individus dispersés deviennent des frères, car ils ont retrouvé un Père.

C’est sur ce point que l’évangile soulève une remarquable question : comment nous connaissons-nous les uns les autres, au-delà des apparences, des routines, et même des liturgies magnifiques ? Voici une assemblée où tout marche bien ; puis Jésus parle avec autorité, et un assistant explose ! Il se passe quelque chose que nous avons peut-être vu ou expérimenté : quelqu’un est troublé dans son monde intérieur, et en toute sincérité se le cache ou croit qu’une piété bien réglée le soutient jour après jour. Cela peut être un traumatisme ancien, une haine indéracinable… bref quelque chose de plus fort que lui ; c’est un démon, mais Paul parle plus volontiers du péché, qui est plus fort que lui. À Capharnaüm, on ne sait ce qu’a dit Jésus, et cela n’a aucune importance. Seule comptait son autorité, c’est-à-dire sa capacité à toucher là où ça fait mal ; non pas pour juger, mais par amour pour une créature qui peine à vivre. La présence de Dieu sur terre n’est pas ailleurs que dans la parole qu’il inspire, comme l’avait annoncé Moïse. Or, celui qui se sent dénoncé par surprise réagit violemment, car il n’a en tête que le jugement brutal ; au fond, il est très scandalisé de lui-même, mais c’est bien caché. Jésus ne lâche pas, car sa parole est finalement plus forte, et le possédé a en lui-même une zone enfouie qui est prête à entendre, comme les Ninivites de la semaine dernière. Dans la synagogue de Capharnaüm, l’Écriture était proclamée chaque sabbat, certainement commentée, mais cela n’avait que l’effet rassurant du devoir accompli.

Ne disons surtout pas que l’exorcisme ancien avec Jésus n’est plus valable ! Un peu choquée par ce coup de vérité, l’assemblée a pu renouveler sa louange, goûter un brin de vie céleste. C’est précisément ce à quoi pense Paul dans l’épître d’aujourd’hui : une vie sans souci par le célibat, entièrement consacrée au Seigneur, sans partage. Donc, une vie céleste sur terre, ce qui renouvelle l’invitation que faisait Jésus. Nous savons bien que ce n’est pas une potion magique, mais cela reste un repère essentiel !

3ème Dimanche Ordinaire

24/1/21, 3e dim. ord. B : Y a-t-il urgence ??

Jon 3,1-10 ; Ps 24(25),4-9 ; 1 Co 7,29-31 ; Mc 1,14-20.

Jonas est un prophète récalcitrant qui aimerait bien que les méchants soient punis. Et nous ? Après un premier échec où il avait voulu en vain fuir l’appel de Dieu, il est envoyé de nouveau à Ninive, la ville « divinement grande ». Son message est concis : la catastrophe est imminente, sans autre explication. Ça suffit : les Ninivites reconnaissent que leur conduite est mauvaise et font pénitence, suppliant Dieu ; le seul indice donné est la violence, ce qui veut dire que la vie en commun va mal. Curieusement, le roi demande que même les animaux jeûnent et se revêtent de toile à sac. Cela signifie que Ninive représente l’ensemble de la création qui court à sa perte, qui n’a aucun lieu où fuir. Comme au temps de Noé et pour la même raison. La différence est qu’à Ninive Jonas l’a proclamé, sortant les gens de leur aveuglement ou de leur impuissance. Auparavant, c’est à contrecœur que Jonas avait appris à connaître Dieu. Celui-ci pratique donc une double pédagogie : d’abord éduquer Jonas, dont il a besoin, en lui laissant traverser une crise, puis sauver la grande cité qui se perd.

Le psaume se place dans une réalité que Jonas et les Ninivites avaient ignorée : l’importance de la prière, dont l’essentiel est de demander à Dieu une lumière. La sagesse n’est jamais un acquis bien contrôlé ; même le sage Socrate disait déjà que sa seule certitude était qu’il ne savait rien. Cette humilité n’est pas une disparition dans le néant, mais au contraire une école de liberté.

Et c’est urgent, comme le rappelle Paul, mais d’une manière un peu étrange : faire quelque chose comme si on ne le faisait pas, car le monde passe. Prêche-t-il l’insensibilité, la vie dans les apparences, le cœur de pierre, ou encore la jouissance immédiate du jour sans voir au-delà ? Ça ne lui ressemble pas. Il n’a rien contre les sentiments et l’amour, bien au contraire : il croit à la communauté chrétienne, à la réconciliation, mais il dénonce l’esclavage affectif. Par exemple, un proche très cher peut être malade ou mourir, mais ma vie ne s’évanouira pas pour autant ; un deuil peut être fécond. Paul lui-même affirme être aussi à l’aise dans l’abondance que dans l’indigence ; la richesse est dangereuse, on le sait, mais à l’opposé le culte de la pauvreté peut n’être que de l’orgueil.

Jean-Baptiste proclamait l’imminence du Royaume de Dieu ; à sa suite, Jésus en fait autant, mais c’est l’Évangile, c’est-à-dire une bonne nouvelle, ce qui ne devrait pas être lugubre. Plus tard, Jean-Baptiste entend dans sa prison des rumeurs sur Jésus ; il lui fait demander : « Es-tu celui qui doit venir, ou faut-il en attendre un autre ? » Il est dérouté ; il se demande ce qu’il en est du Royaume. Et Jésus répond en citant Isaïe : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les morts ressuscitent. » Toutes ces guérisons ont à la fois un sens physique et moral, mais ce n’est ni une envolée au ciel, ni l’émergence sur terre d’une république parfaite. C’est quelque chose comme une graine qui va se développer. Aussi Jésus a-t-il besoin de disciples, et il s’agira de les former, comme Jonas, mais en procédant autrement. Les quatre premiers appelés suivent aussitôt Jésus ; il est remarquable qu’ils soient interrompus en plein travail, et non à un moment de repos ; ils sont fascinés. On aimerait avoir une photo de la tête de Zébédée lorsque ses fils le quittèrent. Ils s’y connaissent en poissons, mais ils ne sont pas prêts à être « pêcheurs d’hommes », car il ne s’agit pas d’un commerce, mais plutôt de la transmission d’une expérience, et ils resteront largement aveugles jusqu’à l’arrestation de Jésus, vécue comme une fin du monde. Alors, après la résurrection, ils pourront annoncer que le Royaume est là.

2ème Dimanche Ordinaire

21/1/21, 2e dim. ord. B : retour du vert liturgique de l’espérance.

1 S 3,1-10.19 ; Ps 39(40),2-4,7-9,10-11 ; 1 Co 6,13-20 ; Jn 1,35-42.

Après Moïse et Josué vint la période dites « des Juges », où la cohésion du peuple était très vague, non moins que sa relation à Dieu. La fin de cet âge est représentée par le prêtre Éli, qui était au sanctuaire de Silo, là où se trouvait l’Arche d’Alliance. Il était vieux et presque aveugle, et il avait mal éduqué ses fils. C’est dans cette décrépitude qu’il eut un ultime sursaut : il sut reconnaître que Dieu, qu’on ne discernait plus guère, s’adressait au jeune Samuel. Celui-ci, né dans des conditions quasi-miraculeuses, avait été consacré par sa mère Anne ; elle avait en quelque sorte payé un grand prix pour avoir un fils. Il servait au sanctuaire, respectueux des usages et du prêtre, mais « il ne connaissait pas Dieu ». La situation était certainement sérieuse, mais il devait d’abord grandir, avant de lancer un renouveau, dont l’aboutissement sera David. C’est une prophétie sur Jean-Baptiste : consacré dès sa naissance, elle aussi miraculeuse, il annoncera Jésus (Luc 1), et avec lui un autre renouveau commençant avec l’enfant fêté à Noël. Une vraie nouveauté ne commence pas avec un héros tonitruant, et c’est toujours vrai : les vraies révolutions sont des affaires lentes.

La liturgie ou le culte, par son caractère répétitif, a certainement un effet pédagogique, mais c’est pour préparer à reconnaître Dieu dans des événements singuliers ; tel est le test fondamental, qui est parfois redoutable. C’est ce que chante le psaume, à travers le souvenir d’une sortie de détresse. Or, une telle expérience de résurrection est improbable lorsqu’on se voit sans force. Il en résulte une reconnaissance envers Dieu et une jubilation : « Il a mis en ma bouche un chant nouveau. » Ce chant imprévu est un don. Il ne s’agit surtout pas de pompiers rattrapant un inconnu qui se noie. En effet, la remise en route qu’atteste le psalmiste s’est préparée, peut-être longuement : « Ton enseignement me tient aux entrailles. » Ainsi, l’Écriture traîne dans son cœur et dans sa tête, ce qui lui donne une perception plus ou moins diffuse que Dieu est vivant, qu’il est présent quand on l’invoque, et surtout, le psalmiste sent que sa propre existence a du prix aux yeux de Dieu. Ainsi, il saura trouver les mots pour en témoigner devant un voisin en déroute, voire même devant une « grande assemblée ». Au contraire, le pompier aura peut-être une médaille, le rescapé pourra raconter une belle histoire, mais cela ne dira rien à celui qui ne sait plus pourquoi il vit.

Paul dit une chose étonnante : « Vous avez été achetés à grand prix. » Ça ressemble plus à un marché aux esclaves qu’à un appel à la liberté ! Mais restons avec le psaume : vous étiez esclaves d’une déchéance et un autre a payé pour vous en sortir, à savoir Jésus-Christ. Bien entendu, il ne ressemble pas à un pompier : c’est l’Esprit saint qui révèle à la fois la gravité de la déchéance et la force du salut. Détail essentiel, ce n’est pas une simple idée, car l’Esprit réside dans le corps, ce qui inclut la sensibilité et l’imagination. Et Paul donne un critère bien concret, la débauche : depuis Adam, c’est l’union qui fait le mariage, « une seule chair », donc l’union avec une prostituée est comme un meurtre : créer une seule chair puis la détruire. Et l’Esprit saint s’éloigne...

Dans l’évangile, Jean-Baptiste pose un regard sur Jésus, puis Jésus fait de même avec Pierre : compréhension profonde, mais sans indiscrétion. Des disciples quittent Jean pour suivre Jésus, comme happés, mais il les oblige à se dévoiler ; ils osent demander : « Où demeures-tu ? » Ils cherchent où demeurer, où trouver un lieu qui donne sens. Plus tard, Pilate un peu perdu demandera à Jésus : « D’où es-tu ? » Même lui cherchait quelque chose. Et nous ?

Baptême du Seigneur

10/1/21, Baptême du Seigneur B : l’achèvement de l’incarnation.

Is 55,1-11 ; Is 12,2.4-6; 1 Jn 5,1-9 ; Mc 1,7-11.

Le Jourdain est la limite de la Terre promise. Josué l’a franchie avec tout le peuple d’Israël venu du désert. Jean-Baptiste se trouve à cette frontière, et tous les déçus de l’époque accourent vers lui, espérant qu’il soit le Christ tant attendu ou qu’il en soit proche, ce descendant de David qui va renouveler les antiques promesses. Mais Jean sait qu’il n’a pas lui-même l’Esprit qui a inspiré Isaïe. Il reste en marge de la Terre promise, et il annonce un plus grand que lui, qui transmettra l’Esprit, car il va s’agir d’un autre Royaume : une citoyenneté céleste là où nous sommes, mais au-delà de ce que nous pouvons imaginer.

C’est un peu ce qu’Isaïe annonce à ses contemporains : avec votre argent, vous n’êtes pas heureux, et vos projets n’aboutissent pas. Vous ne soupçonnez pas que la parole de Dieu, surtout si elle vous déroute, peut vous faire grandir. Or, c’est pour une raison toute simple : il vous connaît, et il ne craint pas de vous laisser cafouiller un peu, de vous laisser vous heurter à vos limites ; c’est humiliant, mais salutaire. Cette expérience aboutit au psaume : toute crainte sera bannie, et vous trouverez une jubilation insoupçonnée.

Les signes de l’incarnation sont très concrets : Jésus a été circoncis, puis devenu adulte il est entré dans sa mission, en se faisant disciple de Jean-Baptiste avec beaucoup d’autres. Comme les prophètes, Jésus est solidaire de son peuple, qui est toujours comme des brebis sans pasteur, et il s’incarne à leur hauteur. Le ciel s’ouvre, le monde s’élargit. Par l’Esprit, il est engendré comme fils. C’est une nouvelle phase de sa vie, car « engendrer » est une opération permanente, et on verra souvent Jésus prier ; la paternité ne s’efface pas. Une intimité se construit peu à peu, jusqu’à la croix.

L’épître de Jean, sans en avoir l’air, s’attache aux effets du baptême, avec une nouvelle naissance. La foi donne une victoire sur le monde ? Cela paraît tout simple, mais en plus de l’eau, il y a le sang, et c’est l’Esprit qui noue les deux, pour faire l’ensemble de la vie du Christ. Car ce sang est celui de la croix du Christ, comme annoncé par Jean-Baptiste : « Voici l’agneau de Dieu, qui porte le péché du monde. » Autrement dit, entrer dans le baptême, c’est bien, mais il y a une suite avec le sang, ce qui rejoint notre réalité : nous sommes pécheurs, mais nous avons aussi des souffrances que nous croyons injustes : des croix petites et grandes. Ça fait beaucoup ! Or, c’est par l’Esprit que la sortie est indiquée vers le haut.

Saint Paul est plus explicite : par le baptême, qui est un franchissement de la mort, nous sommes régénérés, engendrés comme fils de Dieu. Oui, mais c’est fragile et il demande du discernement, car les idoles sont là ; ces choses créées par l’homme sont utiles, mais elles ne donnent pas la vie, car elles sont muettes et rendent muet. L’image de l’Esprit comme colombe est suggestive : un oiseau léger, plein de vie, et porteur de paix depuis l’aventure de Noé, mais il suffit de peu de choses pour qu’il s’envole. De même pour nous : après des moments de grâce, il nous arrive de voir l’horizon se boucher. Veillons, car l’ennemi guette !

EPIPHANIE

3/1/21, Épiphanie B : Debout, Jérusalem assoupie !

Is 60,1-6 ; Ps 71,1-2.7-8.10-13 ; Ep 3,2-3a.5-6 ; Mt 2,1-12.

Isaïe, prophète isolé, porte un diagnostic sévère : les ténèbres couvrent la terre, et Jérusalem en est contaminée ; c’est la survie au quotidien. Que s’est-il passé ? Elle a perdu la mémoire d’une histoire qui vient de loin et qui inclut une mission, celle de maintenir des traces de Dieu sur terre. Isaïe n’est pas naïf : lors de sa vocation, il lui a été confié la tâche déroutante de se heurter à ses compatriotes, de les endurcir dans leur aveuglement. Considérant l’ensemble de l’histoire biblique, Jésus dira plus tard que Jérusalem tue les prophètes. Pour l’heure, Isaïe ne se décourage pas, car il voit autre chose : des étrangers vont arriver, sortir de chez eux avec leur petit bagage et une espérance imprécise ; ils vont obliger Jérusalem à redevenir une lumière, peut-être à contrecœur. C’est bien ce qu’on voit à toute époque avec les foules de pèlerins, qui repartent enrichis sans trop savoir dire pourquoi, après avoir acheté de petits souvenirs tangibles ; tels sont les exploits du Seigneur, qui méritent d’être médités et racontés ; la lumière vient de lucioles qu’il faut savoir repérer. Isaïe n’envisage pas le grand spectacle d’un monde parfait et immobile, où tout serait réglé grâce à Jérusalem : Qui y croirait ? Avant David, Jérusalem s’appelait Jébus, et par deux fois l’Écriture dit : « Le Jébuséen habite Jérusalem jusqu’à ce jour. » Il y a toujours une fracture non maîtrisée, qui permet à la prophétie de rester actuelle.

Le psaume reprend le souvenir de la promesse faite à David et à sa postérité. « Dieu, donne au fils de roi ta justice. » Cette justice extrême n’est pas celle des gouvernements ordinaires, malgré de hautes proclamations. La miséricorde et l’attention au pauvre, que tout le monde oublie, sont bien autre chose que la mise au point de savants équilibres budgétaires ou les progrès d’une diplomatie fine. Ce qu’Isaïe entrevoyait n’est autre chose que ce qu’on appellera plus tard le « Royaume de Dieu », une réalité qui est dans le monde mais n’en est pas issue. Et Jérusalem reste un point d’ancrage, mais il faut l’annoncer.

Paul dit justement « toutes les nations », faisant allusion aux révélations qu’il a reçues. Il ne s’agit pas d’une prise de pouvoir, mais de l’annonce de l’Évan­gile, que seul l’Esprit saint permet d’entendre. Il connaît bien la Bible, avec la longue histoire de la déchéance originelle, dont tout le monde soupçonne qu’il y a une sortie cachée ; mais personne ne la trouve par ses propres forces, car il est toujours tentant d’accuser les autres, ou la situation d’aujourd’hui, ou n’importe quoi d’autre ; ce serait si simple si... Paul a eu l’intuition que dans toutes les cultures on souffre de la même chose, qui corrompt la relation à autrui : la peur de la mort, que représentent les souffrances de chaque jour ; en un mot, la croix, qu’il invite fermement à joindre à celle du Christ. En effet, il y a derrière une résurrection, c’est-à-dire une entrée dans le Royaume de Dieu sur terre, où la mort sous toutes ses formes cesse d’être une menace. Ce n’est pas un fait vérifiable, mais une réalité qui doit constamment être annoncée pour rester vive.

Les « rois-mages », venus de loin, accomplissent la prophétie d’Isaïe, mais sous la forme d’un commencement, comme tout ce qui entoure l’arrivée de Jésus. L’étoile les amène à Jérusalem ; la cité est avachie autour d’Hérode, le potentat méfiant, mais ils y entendent l’Écriture et ils rebondissent en banlieue. Curieusement, ils sont les seuls à voir l’étoile, et ils ne vont témoigner de rien ; ce ne sont finalement que des marginaux, tout comme les bergers, qui sont les seuls à avoir reçu une révélation. Pourtant, leur présence annonce un renouveau de Jérusalem, prêt à commencer, avec des soubresauts qui vont illuminer le monde !

Fête de la Sainte Famille

27/12/20, Sainte-Famille B : Simplicité, humour, patience.

Gn 15,1-6 ; 21,1-3 ; Ps 104 (105),1-6.8-9 ; He 11,8.11-12.17-19 ; Lc 2,22-40.

La succession des fêtes dans la semaine de Noël est une sorte de tourbillon. Et voici brusquement un espace de tranquillité, avec la famille de Nazareth, qui reste longuement dans la discrétion et la simplicité. Jésus a pris tout son temps.

Un modèle lointain est la famille d’Abraham, qui pourtant a mal commencé. Alors qu’il n’était qu’un réfugié vieillissant et stérile, il a reçu une promesse, mais ça ne se passe pas comme prévu ; il est balloté à gauche et à droite, et rien n’avance. L’amertume pointe, mais il est sauvé parce qu’il ose faire un reproche à Dieu : « Tu m’as dit de grandes choses, mais en fait tu m’abandonnes, et mon horizon est bouché. » Cette audace est essentielle, pour Abraham comme pour nous, quand nous nous voyons au pied du mur. Puis il lui vient une réponse toute simple : « Sors de ta casemate nocturne, lève la tête, et regarde ce scintillement d’étoiles. Le monde est plus vaste que ta petite tête, et tu ignores tout de ta fécondité réelle. » Et Abraham, qui devenait amer à cause de sa propre impuissance, se voit enfin à sa place réelle, à l’échelle humaine de tout le monde : un plus grand que lui fait sa destinée, il suffit qu’il l’admette. Tel est le point de départ de la foi, mais il a fallu une longue épreuve de dépouillement, qui a abouti à son cri. La Terre promise n’est pas au bout d’un tapis rouge. Abraham n’est pas parfait, mais il est juste, car il commence à savoir qui il est. Puis il a le fils promis, « et il s’est réjoui », mais sans tapage.

Bien longtemps après, le psaume médite sur la promesse faite à Abraham, qui était seul dans un monde hostile. Sa postérité est finalement devenue vaste, mais elle n’est pas faite de rentiers soucieux de leurs droits. Non, il est d’abord un exemple à suivre : « Cherchez sans trêve la face du Seigneur. » Lui parler fermement au milieu des événements qui nous dépouillent de toute prétention. En levant la tête et en faisant mémoire des anciens.

C’est justement d’eux que parle l’épître aux Hébreux : la foi de Sara la sté­rile, la foi d’Abraham parti sans savoir où il allait, la foi d’une nuée de témoins, grands et petits. Leur trait commun est le même : ils ne se sont pas bloqués face à un événement de mort ; ils ont cru qu’une porte allait s’ouvrir quelque part, et ils l’ont cherchée. Dieu a poussé Abraham très loin, en lui demandant de sacrifier son fils unique Isaac. S’il n’était qu’un héros du passé, il nous resterait étranger. En fait, il est très actuel, car chacun d’entre nous a son petit Isaac, qu’il ne faut perdre à aucun prix. Nous sommes invités à le découvrir, en sortant de la casemate, puis à le lâcher en croyant qu’il sera rendu autrement et mieux. La foi, c’est la victoire de l’Esprit contre la pesanteur du monde. Jésus demande de lâcher le cocon affectif de la famille, qui est une sorte de casemate, pour trouver des myriades de frères et de sœurs. Comme les étoiles.

Arrivons à la sainte famille, avec une tranche d’évangile. Les parents de Jésus commencent par faire ce que prescrit la Loi, tout simplement, sans se singulariser. Mais la réalité de la foi est déjà là, avec Syméon quelque part et Anne au temple, chacun à sa manière. L’un et l’autre ont entrevu de grandes choses en accueillant cette famille simple. Syméon connaît les prophètes et prie avec les psaumes ; il sait que ce qui vient de Dieu suscite de l’opposition, car le monde est rempli de faux-semblants, de paix apparente, même sincère. Chacun se protège – encore des casemates, peut-être très pieuses –, et cet enfant, par sa seule présence, va jeter le trouble : personne n’aime se sentir brusquement superficiel, mais certains vont trouver une autre respiration, avec la foi !

Noël

25/12/20, Noël année B : Un signe surprenant !

Messe de la veille : Is 62,1-5 ; Ps 88,4-17 ; Ac 13,16-17 et 22-25 ; Mt 1,1-25.
Messe de la nuit : Is 9,1-6 ; Ps : 95,1-3 et 11-13 ; Tt 2,11-14 ; Lc 2,1-14.     
Messe de l’aurore : Is 62,11-12 ; Ps 96,1-6 + 11-12 ; Tt 3,4-7 ; Lc 2,15-20. 
Messe de jour : Is 52,7-10 ; Ps 97,1-6 ; He 1,1-6 ; Jn 1,1-18.

Quelle disproportion entre un tel déferlement de lectures et un nouveau-né entièrement immobilisé par des langes ! Oublions un instant Jésus pour nous arrêter à la naissance d’un premier enfant. C’est à la fois très banal et très extraordinaire : il faut se préparer, et après les douleurs de l’enfantement, « la femme est dans la joie qu’un être humain soit venu au monde », et elle « médite ces choses dans son cœur ». La vie ressurgit au sein d’une sorte de chaos. Expérience unique que la femme a pour tâche de faire comprendre à l’homme. De même, dans les évangiles, ce sont des femmes qui les premières comprennent la résurrection de Jésus comme une nouvelle naissance, après la tristesse d’un deuil. Dans la Bible, il est une femme stérile qui est tellement transformée à la naissance d’un fils qu’elle le consacre à Dieu : c’est Anne, la mère de Samuel, celui qui plus tard oindra David comme roi. Aussi, ne sous-estimons pas le drame de l’avortement : c’est un refus de la vie, qui laisse des traces graves.

Aujourd’hui l’état du monde paraît accablant ; de même, au temps de Jésus, des violents voulaient s’emparer du Royaume au nom de Dieu. On voudrait trouver une solution raisonnable, entre « grandes personnes » compétentes. Et nous voyons bien que ça n’a jamais vraiment marché durablement, malgré les essais courageux d’hommes de bonne volonté : l’histoire qui advient reste toujours déroutante et avance inexorablement. Le monde paraît livré au hasard, sans gouvernement divin. Mais l’Écriture dit autre chose. Dieu préside ce monde tragique et révèle la profondeur de l’humain, car en réalité nous avons surtout besoin d’espérance, alors que nous croyons avoir besoin de stabilité, voire de routine. Mais en même temps, des moments de joie paisible et communicative sont nécessaires, comme des relais qui confortent l’espérance.

Et voici Noël : un îlot de joie et de simplicité ; l’Époux a retrouvé l’Épouse ; la lourdeur des choses est en passe d’être levée. La naissance de Jésus est l’aboutissement d’une longue attente, représentée par les prophètes, ces exilés permanents, et par l’Avent qui nous met en face de tout ce qui est insatisfaisant. Une étoile céleste se pose sur un coin de terre, loin des grandes capitales. Isaïe parle d’un messager qui annonce la paix, mais on ne voit que ses pieds, car il est d’une hauteur qui nous dépasse. Encore aujourd’hui, Jérusalem, avec son histoire hachée, a un avenir que nous peinons à imaginer.

La fête n’est pas une drogue qui ferait tout oublier : la mémoire des choses est toujours là, mais elle prend un sens, et la louange est possible dans la vérité. Car même à Noël nous savons bien le destin de Jésus : il entrera dans le tragique du monde en subissant une croix injuste. Mais Dieu entre dans un corps comme le nôtre. C’est ce que rappelle chaque eucharistie, et il y en a beaucoup à Noël !

Paul, lui, nous rappelle opportunément une vérité à voir en face : le mauvais état du monde provient du péché, qui est toujours centré sur l’égoïsme. Celui des autres, bien sûr, mais aussi le mien. Nous luttons, mais c’est décourageant. Eh bien, cet enfant que nous fêtons ce jour en porte le poids, si nous acceptons de reconnaître que nos efforts sont vains et nos mérites infimes.

Alors, bon Noël ! Cherchons les visages tristes et redonnons-leur le sourire.

4ème Dimanche de l'Avent

20/12/20, 4e dim. de l’Avent B : Toi, Dieu, tu es mon Père !

2 S 7,1-5.8b-12.14a.16 ; Ps 88(89),2-5.27.29 ; Rm 16,25-27 ; Lc 1,26-38.

David croyait avoir tout réussi : paix avec les ennemis, un palais, quelques épouses et des enfants ; il ne manquait que la cerise sur le gâteau : un temple pour Dieu (une « maison »). Et Nathan, prophète courtisan, s’est empressé d’abonder dans son sens. Mais Dieu veille : il envoie un songe à Nathan, qui va se reprendre et devenir un vrai prophète. Il fait dire quelques vérités à David, qui se connaît mal : il ne sait pas encore qu’il est un mauvais mari et un mauvais père. Mais le plus important concerne l’histoire : David se trompe s’il veut culminer et se croire indispensable, car il n’est pas l’auteur véritable de ses succès ; c’est Dieu qui l’a accompagné, et il y aura une suite sans lui. En effet, il lui est annoncé une dynastie (une « maison ») ; autrement dit, la réussite ultime est différée, d’où une invitation à la patience.

Le psaume se place au terme de la vie de David, quand après ses fautes il a su s’humilier et entrer dans une véritable relation avec Dieu, alors qu’auparavant il voulait le mettre à son service ; ainsi, il est devenu le maître des psaumes. Il y a une alliance, ce qui suppose une réciprocité. Sa postérité « est établie pour toujours », mais il y a une condition évidente : son successeur devra aussi dire à Dieu « tu es mon Père ». L’histoire d’Israël après lui montre que c’est une lourde charge, qui fait tanguer les rois, car ils se croient forts comme le jeune David. En ce sens, Jésus a été reconnu comme un « fils de David » réussi, car il disait à Dieu « tu es mon Père », mais avec un changement majeur : il affirmait que son royaume n’est pas de ce monde, ce qui nous étonne encore.

Dans la conclusion de l’épître aux Romains, Paul poursuit dans ce sens et résume. Jésus-Christ a révélé un mystère jusque-là caché dans les méandres de l’Écriture. Non pas une information neuve, mais l’aboutissement de quelque chose que tout homme a dans un coin de son cœur : l’amour est une réalité magnifique, mais il s’engloutit sous un tas de choses, et l’on n’a pas la force de refaire surface. Or justement, Paul affirme que l’Évangile donne une force, une espérance. Il a compris qu’annoncer la croix du Christ, c’est rejoindre les gens là où ils sont, ici et maintenant, dans n’importe quelle culture ; c’est l’achèvement de la mission d’Israël. Mais attention, ce n’est pas une conclusion administrative, renvoyant Israël aux archives. En effet, Paul demande « l’obéissance de la foi », c’est-à-dire une écoute active : la révélation éblouissante entendue une fois peut s’affadir, car les voix du monde sont sonores, et la force peut s’affaisser face aux imprévus qui surgissent. Il s’agit donc de renouveler l’écoute, et c’est le rôle essentiel de la liturgie, qui rend Dieu présent, et aussi des fêtes, puisque Noël approche.

Parmi les passages d’évangile bien connus qui reviennent en boucle ces temps-ci, la lecture du jour est consacrée à l’Annonciation. Deux détails attirent l’attention : d’abord, le bouleversement de Marie, alors que l’ange lui dit des choses très simples : « Réjouis-toi, le Seigneur est avec toi ! » C’est une invitation à tous de se laisser troubler par un tel prélude, affirmant la proximité de Dieu ; on serait tenté de disparaître derrière un sentiment d’indignité. Ensuite, à l’annonce qu’elle va concevoir, Marie répond qu’elle ne connaît pas d’homme. C’est un peu étrange, puisqu’elle est fiancée, et qu’il suffirait de laisser les choses suivre leur cours. Il faut comprendre qu’elle n’est pas destinée à connaître d’homme, donc qu’elle est vierge consacrée, ce que dit bien le récit de la Nativité de Marie. En bref, rien n’est impossible à Dieu, qu’on se le dise !

3ème Dimanche de l'Avent

13/12/20, 3e dim. de l’Avent B : « Réjouissez-vous ! »

Is 61,1-2a.10-11 ; Ps = Lc 1,46-50.53-54 ; 1 Th 5,16-24 ; Jn 1,6-8.19-28.

La parole d’Isaïe est celle que reprend Jésus à la synagogue de Nazareth. C’est aussi celle qu’il fait transmettre à Jean-Baptiste, qui s’inquiétait de savoir s’il était bien celui qu’annonçaient les prophètes : par l’Esprit, les cœurs brisés et autres captifs entrevoient une lumière. Mais il se pose une grave question : Pourquoi attendre que quelqu’un souffre pour lui offrir une espérance ? Pour­quoi ne pas lui épargner ce détour ? Le Dieu des philosophes fait abstraction de ces contingences. Celui de la Bible fait tout le contraire : il crée l’homme libre, l’avertit d’un danger… et le laisse affronter la réalité avec ses petites idées, croyant sincèrement être le centre du monde. Cela irait s’il était seul sur terre, mais la solitude le fait dépérir. Il y a donc un égocentrisme à briser, et c’est douloureux : déceptions en famille, au travail ; déceptions de l’amour, aussi. D’où le défi : Comment reconnaître à travers tout cela un Dieu qui veut nous faire grandir, nous faire reconnaître des frères, voire un père commun ? C’est un processus long et chaotique, une germination. Mais ce n’est nullement lugubre : entrevoir un salut au milieu d’une grisaille donne un tressaillement de joie. Y aurait-il de la joie sans épreuves, sans le mouvement de la vie ? Non, il n’y aurait que la satisfaction monotone d’être constamment repu, avec un environ­nement vague ou de l’amour fade. Ou, pour le dire autrement, Satan, ou le Tentateur, ou l’antique Serpent, est une créature au service de Dieu ; il se déchaîne lorsque l’Esprit est proche. Même Jésus est passé par là !

Le psaume du jour n’est autre que le Magnificat, l’exultation de Marie. Dans les évangiles, elle sait être présente, malgré diverses souffrances. Elle comprend sans doute mal les détails, mais à travers diverses épreuves, elle a perçu l’es­sentiel : elle a été visitée, et au sein de sa petitesse, elle voit la réalité du monde, sentant que le mal dont tout le monde parle n’aura pas le dernier mot. Telle est son humilité, et elle enfante la présence de Dieu parmi nous, pas moins ; c’est ce qu’on va fêter à Noël. Elle est une femme, certes, mais les hommes même célibataires ne sont certainement pas dispensés d’une humilité analogue, avec la même fécondité !

Paul demande d’être toujours dans la joie, ce qui prouve bien que ce n’est nullement évident, car il s’agit de paix intérieure. Or, il a bien repéré que les Thessaloniciens sont un peu agités, voire brouillons, et il n’est pas homme à s’en étonner. Il sait que cette joie n’est pas le résultat d’un effort personnel, mais plutôt un effet de la prière, qui est un fruit de l’Esprit. Celui-ci peut s’affadir, et Paul donne un critère simple et très concret pour en expérimenter la présence : non pas des envolées lyriques, mais le discernement, l’attention à ce qui se passe, tout comme le Magnificat de Marie.

Et l’évangile met en scène Jean-Baptiste, le Précurseur. Sa grâce est de n’être pas témoin de lui-même, mais d’un autre plus grand que lui. Il refuse d’être pris pour un grand personnage ; il n’est que la voix qui crie dans le désert, annoncée par Isaïe. Le désert de son temps est comme celui d’aujourd’hui, avec les cœurs brisés et les captifs… Il ne sait pas grand-chose sur « celui qui doit venir », mais à sa manière il le fait venir, en déclarant qu’il est « au milieu de vous » et que « vous ne le connaissez pas ». C’est encore une invitation au discernement, comme disait déjà le Deutéronome : Ne cherchez pas du merveilleux dans le lointain ou parmi les étoiles ! Ouvrez votre cœur, et vous reconnaîtrez ou sus­citerez une présence de Dieu là où vous êtes. Et ça va tressaillir !

2ème Dimanche de l'Avent

6/12/20, 2e dim. de l’Avent B : Consolations…

Is 40,1-5.9-11 ; Ps 84,9-14 ; 2 P 3,8-14 ; Mc 1,1-8.

Qui a besoin d’être consolé, entouré ? En fait tout le monde, car chacun a une mémoire lourde, soit personnelle, soit par identification avec un groupe ou même une nation. Et l’on n’a pas la force d’en sortir ; il faut sauver les apparences. Isaïe arrive avec un programme qui est toujours actuel, en trois temps. Le premier est une mise au net du passé, offerte gratuitement : beaucoup de péchés se sont accumulés, beaucoup de souffrances, beaucoup d’injustices aussi, et voici qu’une miséricorde insoupçonnée irrigue tout cela. Il ne s’agit pas d’un projet de retraite paisible, mais d’une mission, qui commence avec le deuxième temps : avec l’énergie que donne le pardon, il convient de « préparer la venue du Seigneur ». En clair, identifier le désert cabossé où nous nous trouvons et où pataugent aussi nos voisins, puis écarter quelques obstacles, chacun à sa mesure. Ce n’est pas tout : le troisième temps est de proclamer cette venue, sans crainte ; car c’est la parole qui rend Dieu présent, par l’invocation ou la communication à autrui. Ou, pour le dire autrement, si personne ne l’annonce ou ne le reconnaît, il ne se manifestera pas, et le monde aura toujours le dernier mot, avec des rapports de force. Tout est donc très simple, apparemment ! En fait, non, car le premier temps est en réalité le plus difficile : l’orgueil empêche de reconnaître une miséricorde gratuite, et sous cet orgueil se cache une conscience secrète d’indignité profonde, d’où une résignation diffuse. Ainsi, c’est l’espérance qui rend Dieu proche.

Le psaume reprend le tout sur un mode lyrique : un salut est proche pour ceux qui craignent Dieu, c’est-à-dire pour ceux qui le mettent au-dessus de leurs propres sécurités. L’obstacle à la paix est toujours le même : chacun se défend, se protège, tient autrui à distance ; il est très vrai que le monde est menaçant. D’où la question : Qu’avons-nous à défendre, au juste ? Ce n’est pas de la naïveté : si « amour et vérité se rencontrent », c’est qu’il y a un travail de clarification à faire, donc de vérité, mais l’amour donne à la vérité une autre couleur, sinon la recherche de la justice reste en réalité la loi du plus fort.

Mais le temps file et tout tarde : comment résister à l’usure des jours ? Les grands moments se fanent. La venue en gloire du Fils de l’Homme se fait attendre, avec le ciel nouveau et la terre nouvelle qu’entrevoyait Isaïe… Mais voudrions-nous vraiment qu’une nouvelle république parfaite soit instaurée, et que les journaux n’aient plus rien à dire ? Ou qu’un club de sauvés échappe aux vilaines contingences de ce monde ? Non, imposer le Bien est une horreur, l’his­toire l’a montré, et ce retard est dû à une maturation essentielle, mais lente : le Royaume est un petit levain qui se soucie de toute la pâte, et elle est immense. Dieu n’est pas absent, mais il laisse mijoter, pour donner tout son temps à la pro­phétie d’Isaïe. Cependant, la responsabilité qu’il demande oblige à être prêt à tout imprévu : la mort peut surgir à tout moment, et même la fin ultime. Au temps de Noé, nous dit-on, chacun vaquait à ses occupations, et l’on voyait l’im­mense arche qu’il construisait comme une sottise ; puis le déluge est arrivé…

L’année liturgique B est centré sur l’évangile de Marc, qui débute ainsi : « Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ. » Ce début n’est autre que la prophétie d’Isaïe, et le messager n’est autre que Jean-Baptiste, qui proclame une rémission des péchés. C’est un personnage bizarre, mais il reprend la marche des Israélites au désert, et il se tient au Jourdain, comme à une entrée renouvelée en Terre promise. Il annonce un plus grand que lui, qui aura l’Esprit du Royaume.

1er Dimanche de l'Avent

29/11/20, 1er dim. de l’Avent B : On repart à zéro !

Is 63,16-19 + 64,2b-7 ; Ps 79(80),2-3.15-16.18-19 ; 1 Co 1,3-9 ; Mc 13,33-37.

L’année liturgique qui s’est achevée avait des échos tonitruants et une question : Où est ce Christ-Roi que nous peinons à discerner ? Si nous avons lâché prise, le temps de l’Avent reprend la question par un autre bout : l’espérance va se concentrer sur un petit d’homme qui n’a aucun profil royal, mais qui saura être un Fils.

L’une des grandeurs d’Isaïe est d’y voir clair, tout en restant solidaire d’un peuple qui tangue, qui oublie qu’il a un père ; ou pour le dire autrement, qui oublie qu’il est constitué de frères. Ce père, justement vient rencontrer celui qui pratique joyeusement la justice. « Mais nous sommes endormis, desséchés. » Isaïe ne se réfugie pas dans de bonnes actions, pour se sentir meilleur que d’autres. Non ! Il intercède, car il sait que si personne n’invoque Dieu, il sera irrémédiablement absent, alors que l’homme, même millionnaire, est ballotté à droite et à gauche. Il n’a plus aucune consistance : un rien le terrorise et l’emporte. En même temps, Isaïe sait aussi – c’était sa vocation – que le Père ne craint pas que ses fils s’égarent et souffrent, qu’ils expérimentent l’absurde et qu’ainsi ils aient une occasion de grandir. Isaïe est un peu comme Moïse au moment du veau d’or, dans le désert : le peuple oublieux a fait n’importe quoi, Dieu est prêt à se décourager, mais Moïse tient bon ; il demande à Dieu – et par ricochet au peuple – de se rappeler l’histoire qui s’est faite jusqu’à ce jour ! Car c’est la mémoire qui remet les pieds sur terre, les fêtes le rappellent.

Le psaume reprend l’intercession par amour pour le peuple ; d’abord pour Israël, le peuple élu qui a une mission de médiation depuis le Sinaï ; puis pour tout fils d’Adam, qui est invité à chercher d’où vient sa force – ou sa faiblesse. « Jamais plus nous n’irons loin de toi. » C’est très optimiste, sans doute, ou un peu naïf, peut-être, mais il faut oser le dire, en reprenant aujourd’hui cette parole qui vient de très loin. Pour une raison essentielle : tous ceux que nous avons envie de juger sont appelés à devenir un « nous », formé des fils du même Père, même s’ils n’en savent rien. Chacun, à sa petite échelle, peut y contribuer.

Paul a des reproches à faire aux Corinthiens, et il ne va pas s’en priver. Pourtant, il commence par rappeler l’essentiel : les grâces qu’ils ont reçues vont bien au-delà de ce qu’ils en ont compris. Au-delà aussi de la capacité de Paul à convaincre ; il ne se voit jamais comme un publiciste qui a un produit à vendre, ou comme un avocat dont l’art est de défendre une cause par la persuasion. Il a une conscience aiguë que c’est l’Esprit saint qui parle par sa bouche, avec des effets qui le dépassent et qui forcent son admiration. C’est ce qui lui donne la force de défendre sa mission, avec parfois des tournures qui ont l’air prétentieuses.

Mais les grands moments ne durent qu’un temps, et il y a toujours la petite voix adverse qui les déclare illusoires, comme déjà au temps de Moïse : après la traversée glorieuse de la mer Rouge, les Israélites ont tout oublié en trois jours. Alors Jésus prend une parabole très simple : Dieu est comme un maître qui se retire en confiant à chacun une tâche, avec un espace de liberté. Il fait confiance… Pas tout-à-fait, cependant, car il place un veilleur, comme autrefois le prophète Ézéchiel, qui était chargé de veiller sur les exilés ; non pas pour les espionner, mais pour que sa seule présence soit une sorte de poil à gratter qui asticote les routines. Tel est le veilleur-portier qu’installe le maître : il sait voir et prier. Jésus élargit la tâche, et nous demande d’être tous des veilleurs, fragiles mais décidés,par amour pour les autres.