Textes bibliques du jour

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Prière de St Ignace

 « Seigneur Jésus,
apprenez-nous à être généreux,
à vous servir comme vous le méritez,
à donner sans compter,
à combattre sans souci des blessures,
à travailler sans chercher le repos,
à nous dépenser sans attendre d’autre récompense
que celle de savoir que nous faisons votre Sainte volonté. »

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Homélies A 2019-2020

1er Dimanche de l'Avent

1/12/19, 1er dim. d’Avent A : Se préparer ? Oui, mais comment ?

Is 2,1-5 ; Ps 121,3-4.6-9 ; Rm 13,11-14a ; Mt 24,37-44.

Note : le terme hébreu « Tora » signifie d’abord « enseignement vers un but » et accessoirement « loi ». Dans le passage d’Isaïe, il faut comprendre « un enseignement sortira de Sion ».

Isaïe assigne bravement un rôle universel à Jérusalem, mais au sens précis d’un pèlerinage : que les nations s’y rencontrent et y apprennent la paix. Il ne s’agit pas du jugement final, mais de vastes découvertes réciproques, et chacun pourra ensuite retourner travailler chez lui, avec un horizon élargi et surtout la perception que seul un Dieu unique a pu susciter cela. Car là est l’essentiel : chacun, chaque famille, chaque nation a ses petits dieux et cherche à les défendre, d’où des luttes sans fin. C’est ce qu’explique Philon d’Alexandrie, un philosophe juif contemporain de Jésus : tous les Juifs doivent aller en pèlerinage à Jérusalem, la métropole (« ville-mère ») pour expérimenter une unité par-delà les différences de coutumes, de langues, d’environnements ; ensuite, ils retourneront dans leur patrie pour attester que Dieu est Dieu. C’est parallèle aux jeux olympiques, créés dans l’antiquité pour que des nations ennemies remplacent la guerre par des jeux. Et ce sont les philosophes grecs qui partant de cette force internationale de Zeus, le dieu de l’Olympe, ont abouti à la notion d’un dieu unique, transcendant les divisions des peuples. Malheureusement, ils ne l’ont conçu que pour une élite, ce que n’a jamais fait Israël.

Le psaume orchestre cela, à l’échelle locale : les pèlerinages rassemblent joyeusement les tribus, qui arrivent devant un lieu de justice et d’espérance. Mais il y a davantage : ces pèlerins sont invités à appeler la paix sur Jérusalem. Ce n’est pas surprenant si on réfléchit aux habitants de Jérusalem. Où vont-ils aller en pèlerinage, hors de leur petite routine ? Ils sont installés au lieu-même de l’espérance, et ils risquent d’en faire leur bien propre ; tout va devenir fade et très humain, avec rivalités, petits commerces, etc. C’est d’ailleurs vrai partout : les gardiens de lieux saints s’essoufflent !

Paul reprend la même chose autrement. Quelque chose d’essentiel va nous arriver sous peu, mais nous ne savons pas bien quoi. Comment être en état d’accueillir du neuf, qui va forcément nous bousculer un peu, surtout s’il y a une note d’amour ? Il nous demande de nous réveiller, d’aiguiser nos sens, d’être prêts, de sortir de ce qui nous inhibe, aussi bien les ivresses que les jalousies. En clair, puisque nous y sommes : l’Avent est un temps de préparation.

Et Jésus insiste, car l’enjeu n’est rien moins que le sens de la mort. On ne sait trop s’il parle de la fin du monde, avec la venue du Fils de l’Homme annoncé par Daniel, ou de ma mort à moi, mais cela n’a pas beaucoup d’importance, car dans les deux cas Jésus annonce que « le Seigneur vient ». On aurait bien envie de se passer de sa venue sous cette forme, ou d’en faire un simple sommeil confortable et prolongé. Or Jésus, par sa croix, est venu libérer ceux qui toute leur vie sont enchaînés par la peur de la mort, prise au sens large : échecs, humiliations, etc., bref tout ce qui réduit ou menace notre existence. Les rivalités et les jalousies dont parle Paul ne sont que des tentatives inefficaces pour vaincre cette peur, car elles ne font qu’accroître notre isolement.

Eh bien, reconnaissons-le : nous avons pu être prêts à certains moments, mais c’est certainement insuffisant aujourd’hui. Nous sommes invités à retravailler tout cela avec simplicité, avec un peu de louange et une pincée d’humour, et aussi à attendre une surprise pour Noël !

Homélies C 2018-2019

34ème Dimanche Ordinaire

24/11/19, 34e dim. ord. C – Christ-Roi. Quel est donc ce royaume ?

2 S 5,1-3 ; Ps 121,1-6 ; Col 1,12-20 ; Lc 23,35-43.

L’année liturgique s’achève. Le temps d’espérance représenté par la couleur verte culmine en ce jour, en invoquant le règne du Christ. Ce n’est pas le règne terrestre auquel Jésus s’est refusé, malgré la pression des disciples : ils voulaient que l’histoire s’arrête dans la splendeur, comme les zélotes. Nous en rêvons parfois nous aussi, comme d’un paradis d’adultes. Mais comment un enfant grandirait-il sans crises ? Comment apprendrait-il qu’il n’est pas le centre du monde ?

Le Christ n’est pas un ange incarné, mais un descendant bien concret de David. Celui-ci était un pécheur qui a plu à Dieu et qui l’a rendu présent par la musique ; il se cache derrière de nombreux psaumes. Il n’a jamais cherché à supplanter son prédécesseur, le roi Saül, car il voyait en lui le Messie (Oint) de Dieu. Pourtant, il avait souffert de sa jalousie, mais pour lui l’important était l’onction divine, plus vaste que la personne. Aujourd’hui la 1re lecture relate qu’après la mort de Saül on est venu le chercher à Hébron pour l’oindre comme pasteur de tout Israël ; il ne s’est pas imposé, mais jeune il avait été berger, et il est l’ancêtre du Bon Pasteur, qui connaît ses brebis.

Mais où va-t-il les emmener ? Le psaume répond par la jubilation d’être mis en route vers la « maison du Seigneur ». Chacun est limité par son horizon quotidien, souvent monotone, et par un environnement un peu incertain. Et voici une invitation à faire de la vie un pèlerinage vers une Jérusalem encore inconnue. Avec d’autres, pour retrouver un Père commun. En réalité, ce serait peu attractif s’il n’y avait un Fils, qui pour nous a déjà fait le parcours et nous rejoint chaque jour. Si deux ou trois sont réunis en son nom, il est avec eux. Ici et maintenant, Jésus l’a dit : « Le règne de Dieu vient sans qu'on puisse le baliser. On ne dira pas : Le voilà, il est ici, ou bien : il est là. Car voilà que le règne de Dieu est au-dedans de vous. » Des limites étouffantes sont vaincues. Ici et maintenant.

Paul va plus loin : dans sa grande bénédiction lancée aux Colossiens, qui n’en demandaient pas tant, il identifie le Christ à la parole créatrice de Dieu, mais il le met bien sur terre. C’est par le sang de sa croix qu’il a tout réconcilié : il est entré dans tout ce qui va mal, s’est laissé submerger. Sur terre, nous le savons bien. Mais aussi au ciel, où tout était troublé par l’Accusateur (Satan), qui exigeait un jugement, une justice exacte. Il instaure donc une miséricorde gratuite. Pas automatique, cependant. Origène affirmait qu’il ne pouvait y avoir personne en enfer, car ce serait un échec du Christ. Erreur ! L’homme reste libre de refuser d’être sauvé.

C’est ce que montre l’évangile. Avec Jésus sont crucifiés des « brigands » – non pas des voleurs en bande organisée, mais des zélotes voulant un Messie terrestre, comme Barabbas dont Jésus a pris la place. Ils ont du sang sur les mains, car chacun sait que les visions parfaites et totalitaires de l’Humanité font des victimes. Pourtant, tout le monde est d’accord : un Messie ne peut être crucifié, car c’est un échec lamentable. « Descends de ta croix, et nous croirons en toi ! » Mais le cœur humain a toujours des ressources insoupçonnées, car l’un des « brigands » s’humilie et se reconnaît pécheur. Comme le publicain de la parabole, il retrouve fermement une relation à Dieu, et il demande la miséricorde. Sans rougir. Jésus, qui ne s’est pas défendu contre ses accusateurs, n’est pas muet pour autant. Même sur la croix, il sait être présent à celui qui s’ouvre à lui. Et le Royaume est là, au terme du pèlerinage. La royauté du Christ est très vaste – et aussi très proche. La mort n’est plus un cul-de-sac.

33ème Dimanche Ordinaire

17/11/19, 33e dim. ord. C. La vie est-elle forcément banale ?

Ml 3,17-21 ; Ps 97(98),5-9 ; 2 Th 3,7-12 ; Lc 21,5-19.

Le prophète Malachie, dont le nom signifie « mon messager », annonce avec fracas l’imminence du Jour du Seigneur, avec sa justice qui guérit, ainsi que la déchéance des impies. Considérant ce que nous voyons ou ce que nous lisons dans les journaux, nous pouvons nous demander, un peu surpris : Est-ce pour bientôt ? Eh bien, ne cherchons pas à l’extérieur, et tournons juste une page de la Bible, après Malachie. Nous tombons sur l’évangile de Matthieu et la longue généalogie de Jésus, qui vient du fond des âges : il avait des racines et ses branches ont poussé. C’est lui qui a répondu à l’attente, mais à sa manière, bien différente du gouvernement parfait et intemporel que nous souhaitons tous, un peu passivement, en espérant confusément que les autres changent. Jésus n’a pas résisté au mal ; il est entré dans l’injustice pour la mettre en lumière et montrer qu’elle n’a pas le dernier mot, bien qu’elle soit partout. Nous sommes injustes au quotidien, c’est vrai, mais la miséricorde que Jésus met en œuvre n’est autre que le « Jour du Seigneur », accessible immédiatement. C’est le sens du mot « dimanche », qui revient chaque semaine. Si nous acceptons ce don, il nous rend justes aux yeux de Dieu, mais pas seulement pour nous-mêmes, pour une échappée individuelle : si nous reconnaissons que nos racines remontent à Abraham, alors quelque chose en nous va transpirer du don de Dieu, car le monde, tout en craignant l’imprévu, attend une espérance. Recevoir cette justification va nous rendre actifs.

Mais c’est une histoire d’amour, donc très vivante et très fragile. Plusieurs pistes nous sont données pour l’entretenir. Trois, en fait. D’abord le psaume : par le chant, un moment de justice divine se fait présent, comme Marie le chante dans le Magnificat ; qu’on y soit prêt ou non, un temps de jubilation permet d’avancer. Ensuite, un rappel à l’ordre, comme Paul sait si bien faire. Il agit, et il demande même de l’imiter, ce qui paraît un peu gros : ou bien il est inconscient, ou bien il nous domine du haut d’une perfection inaccessible, ce qui serait pire. Non, il parle de travail et d’argent, car il nous connaît, justement parce qu’il se connaît lui-même ; il ne cache pas ses défauts, mais sans s’y attarder ni gémir. Pourquoi n’ai-je pas envie de demander qu’on m’imite ? Parce que je suis trop imparfait, sans doute. Mais c’est banal, et il faut aller plus loin : parce que secrètement je me juge indigne, et cela fait écran, car au fond je ne suis pas très sûr de la miséricorde divine à mon égard.

Et l’évangile donne une troisième piste. Tout est précaire : le plus beau des temples est périssable ; les guerres resurgissent ; même la terre est instable, elle peut trembler. Jésus tranche : n’allez pas écouter un gourou qui vous rassure et vous arrache du réel. Et vous allez découvrir une chose que vous ne soupçonnez pas et qui est en vous : vous sachant aimés, vous ne serez pas pétrifiés face à l’adversité, qui de toute manière va arriver par surprise, même en famille. Vous aurez une parole qui touche, qui pénètre les apparences. Lors des premières persécutions au Japon, un nouveau converti, face à la mort, ne s’en prenait pas aux chefs de sa nation. Il observait simplement, un peu étonné et priant : « Ils n’ont pas compris. » Ce n’était pas un surhomme, mais un pécheur ordinaire, comme vous et moi, mais il avait découvert ce sur quoi la mort n’a pas prise.

32ème Dimanche Ordinaire

10/11/19, 32e dim. ord. C. Persévérons joyeusement : nous sommes aimés !

2 M 7,1-2.9-14 ; Ps 16,1-8.15 ; 2 Th 2,16-3,5 ; Lc 20,27-38.

Que penser de la croyance à la résurrection ? Partons du Ps 1 : « Dieu connaît la voie des justes, la voie des impies se perd. » Être connu ainsi, ça ne s’efface pas, même si l’on ne sait pas bien comment le dire ! L’impie n’est pas d’abord le pécheur (qui ne l’est pas ?), mais celui qui ignore qu’il est connu, ou qui se refuse à voir que sa vie est maigrichonne – quels que soient ses revenus.

Le récit des martyrs Maccabées, un peu répétitif, est étrange. Voilà des gens qui sont torturés à mort pour refus de manger du porc. Cet interdit n’a apparemment aucune raison d’être, ni morale ni hygiénique. Il n’est pas intelligible, mais il vient de Dieu, et tout est dit : celui qui l’observe sait qu’il est connu, et que sa vie n’est pas vaine, quoi qu’il arrive. Et ainsi ces martyrs ont une force, face à laquelle le roi est plein d’admiration ou de jalousie, mais il reste impuissant, alors qu’il voudrait se croire maître de tout. C’est un thème très biblique : les grands de ce monde ignorent qu’ils sont faibles, et même qu’ils sont naïfs. Ainsi Hérode Antipas, le tétrarque de Galilée, est ligoté par un serment idiot et par l’opinion de sa cour : c’est tristement et par faiblesse qu’il croit devoir condamner Jean-Baptiste, alors que celui-ci même prisonnier ne perd pas sa liberté.

Le psalmiste souffre, mais il sait d’expérience qu’il est connu, qu’il est visité, même s’il ne sait pas trop comment. Il sait qu’il connaîtra la face de Dieu, que tous ses désirs seront comblés, même s’il ne l’imagine pas bien et si sa vie quotidienne l’oblige à une persévérance peut-être têtue.

C’est ce que nous rappelle Paul : le Christ a enduré l’injustice, car il s’est toujours cru aimé. Les Thessaloniciens sont nos frères : en oubliant qu’ils sont aimés, leur vie devient fatigante, hésitante ; ils font le bien avec parcimonie, espérant quelque gratification. Mais ils reçoivent une mission simple : prier pour l’évangélisation, qui s’oppose à l’esprit myope du monde, alors que celui-ci s’énerve si facilement. Ils en seront les premiers bénéficiaires, leur peu de foi trouvera un réconfort.

Nous avons peu de détails sur la vie de Paul, mais on peut conjecturer qu’il n’est pas allé vérifier que Jésus était bien né à Bethléem et que son tombeau était bien vide. Certes, un miracle impressionne, mais ne donne pas l’Esprit saint, s’il n’y a pas l’Écriture, reprise par des témoins vivants – et imparfaits. Et Paul est un témoin infatigable et imparfait. Il sait qu’il est connu, mais que lui-même connaît mal. Il est toujours en mouvement et ne tient rien pour acquis.

L’évangile de ce jour a une dimension humoristique. En effet, par un petit raisonnement qui n’a rien de métaphysique, Jésus ferme la bouche aux sadducéens qui ridiculisent la résurrection. Étant attachés à l’Écriture, ils doivent admettre que le Seigneur est le Dieu des vivants, et aussi qu’il est le Dieu d’Abra­ham, d’Isaac et de Jacob ; c’est explicite dans la Tora. Alors ? Ceux-ci vivent, même si on ignore comment, car nous ne savons pas concevoir une vie hors du temps et de ses rythmes, car ça ressemble forcément à un cimetière ! Or, ces sadducéens sont aussi nos frères : ils voudraient être sûrs, mais comme souvent Jésus a commencé par les renvoyer à eux-mêmes. Savent-ils vraiment qu’ils sont connus pour eux-mêmes et pas seulement à travers une postérité ?

Et nous ? Quels sont les signes qui nous montrent que nous sommes connus et aimés, au-delà de ce que nous pensons de nous-mêmes ?

31ème Dimanche Ordinaire

03/11/19, 31e dim. ord. C : la toute-puissance de la miséricorde.

Sg 11,23-12,2 ; Ps 144(145),1-2.8-14 ; 2 Th 1,11-2,2 ; Lc 19,1-10.

Le pardon n’est pas simple. Nous en faisons tous l’expérience, parce que nous ne sommes pas très musclés, tout simplement. Jésus disait : « Ne résistez pas au mal. » Pourtant, nous résistons, car nous avons une identité à défendre, même si nous n’en sommes pas très fiers. C’est ce qu’a fait Adam en accusant Ève, et il s’est retrouvé seul, avec sa vie à gérer. Justement, le pardon est un effet de la toute-puissance de Dieu, nous dit la Sagesse. Il aime ce qu’il a créé, même si la plupart de ses créatures l’ignorent. Davantage, il veille, et il reprend ceux qui tombent, nous dit-on. En fait, c’est par l’Écriture que nous l’expérimentons, dit et redit Paul : c’est par elle, prise en vrac ou en détail, que nous sommes visités, spécialement dans des zones mal connues ou douloureuses. C’est ainsi que la miséricorde de Dieu s’infiltre, suscite des gestes et ouvre des horizons. Autrement dit, pardonner, c’est nous retrouver dans le fatras des injustices de l’histoire biblique, renouer les fils de notre histoire concassée. Ce n’est pas de la pitié molle ou sentimentale : cela nous fait grandir, trouver notre juste place à travers des événements inattendus. Mais heureusement, l’homme est libre, et il peut toujours refuser cette forme très spéciale d’amour désintéressé – ou s’en trouver secrètement indigne.

Le psaume est très optimiste : « Je bénirai ton nom toujours et à jamais. » Il chante la reconnaissance de se voir aimé, avec deux dimensions : louange et témoignage, qui sont des fruits de la Sagesse. En effet, la louange déborde activement, mais elle est toujours à renouveler, sinon elle devient fade, et l’Écriture devient un dossier poussiéreux. Dans ces moments de grâce, nous sentons que nous ne vivons plus seulement pour nous-mêmes, dans un monde indifférent ou hostile. Le pardon est transitif et en réalité tout le monde en a besoin, si nous regardons bien.

Paul avertit les Thessaloniciens de deux dangers opposés : d’un côté la routine qui rend la foi inactive, qui avachit le désir ; de l’autre, le frémissement eschatologique, l’agitation face à une fin imminente, les illusions qui détachent du présent. C’est sur ce point que Paul intercède, pour que la communauté et chacun retrouvent le dynamisme de la Sagesse, ou de l’Esprit. Oublions-nous que nous avons été appelés ? Nous sommes un peu comme Moïse au moment du buisson ardent : « Seigneur, trouve quelqu’un d’autre ! » Mais ses doutes sont encourageants, car ensuite il a fini par se laisser guider par la Sagesse.

L’évangile nous campe Zachée de Jéricho. Il a des sous, mais il ne parvient pas à se situer : il est petit, il court devant, et il se fait grand en montant sur un arbre, un sycomore qu’on montre encore à Jéricho. C’est une prudence pour voir les choses d’un peu loin, à tout hasard. Plus bas sur terre, Jésus ne se laisse pas droguer par une foule d’admirateurs qui est versatile : ce n’est pas une assemblée, et plus tard elle le condamnera. Jésus ne faisait que passer, mais il est attentif. Il lève les yeux, le voit, s’arrête et l’apostrophe : « Descends ! » Il interrompt son parcours et veut prendre du temps pour entrer chez lui, le visiter tel qu’il est, sans lui faire la morale ; tout comme l’Écriture qui vient nous visiter. Zachée est pécheur, mais son cœur rétréci n’est pas mort, et il est capable de se voir aimé sans préconditions ; au fond, il est comme tout le monde. Il lâche la bride, il va changer de vie, et il connaît une joie insoupçonnée.

Fête de la Toussaint

1/11/19, Toussaint C : Les saints ne se montrent pas !

Ap 7,2-4.9-14 ; Ps 23,1-6 ; 1 Jn 3,1-3 ; Mt 5,1-12a.

La fête de ce jour a d’abord été la fête de tous les martyrs des débuts de l’Église, car au temps des grandes persécutions la plupart d’entre eux sont restés anonymes. Puis on a reconnu qu’une vie ordinaire, sans aboutissement sanglant, mène aussi bien à la sainteté, qu’il ne faut surtout pas confondre avec la perfection ; sous cet angle, nous sommes précédés par des « nuées de témoins ». En effet, toute vie humaine est confrontée à l’absurde : le monde qui m’entoure est déréglé ; moi-même, je suis incohérent, et sûrement pas moins que S. Paul. Certes, le quotidien et les habitudes estompent tout cela ; il y a des plages de calme, il y a même des fêtes. Mais le temps apporte son lot d’imprévu, et il suffit de peu de choses pour que tout se fendille. Les visions de Jean de Patmos sont fortes, car elles mettent en scène les souffrances qui hantent la terre, mais c’est pour les exorciser, et surtout pour les inscrire dans un plan divin, ce qui paraît choquant, avouons-le. Car les voies de Dieu nous dépassent : c’est lui qui a créé le fameux serpent, devenu dragon ou diable ; c’est lui qui a voulu que son fils bien-aimé soit crucifié… Mais il y a aussi l’être humain, que nous connaissons si mal : toute vie a un côté médiocre, c’est certain, mais comment se fait-il que des gens se révèlent à travers une grosse épreuve, qu’ils découvrent que la croix du Christ est leur propre histoire ?

À travers l’épopée ancienne d’Israël, le psalmiste avait pressenti tout cela : reconnaître un Dieu unique créateur du monde revient à croire très concrètement que l’humanité est une. Les idoles sont toujours là, avec leurs séductions stériles, mais l’homme est capable de vouloir mieux, et Jacob-Israël a pour rôle de donner l’exemple, avec de redoutables effets de réel : les grands moments, avec une louange tonique, se mélangent avec des déchéances extrêmes. Vouloir mieux ? Sans doute, mais qui aura la force d’abattre les idoles ?

En effet, le monde ne connaît pas Dieu, nous rappelle S. Jean. Ce n’est pas vraiment nouveau ! On aurait pu croire que l’établissement de la chrétienté change tout, avec une sorte d’immobilité définitive. Illusion, car l’histoire ne cesse jamais, et les convictions religieuses peuvent devenir très païennes. En effet, devenir « enfants de Dieu » est plus qu’un nouvel état-civil. C’est la nouvelle naissance annoncée à Nicodème ; c’est un mouvement, une relation avec une croissance ; bref, cela suppose un désir, et tout est là. Il y aura une manifestation ultime, au-delà des brumes terrestres. S. Paul le dit autrement : nous connaîtrons comme nous sommes connus, hors de toute histoire changeante. Mais être connu de Dieu, est-ce être aimé ou être surveillé ? On se demande parfois s’il ne faut pas préférer l’anonymat !

Cet aboutissement est illustré par les Béatitudes. Jésus commence sa vie publique en mettant les choses au point : il ne parle pas de Dieu, mais de nous, en donnant une série de situations de faiblesse, ou aucun triomphe n’est possible ; faiblesse, mais non passivité. Il s’agit du bonheur, pas moins. Faut-il se réjouir de la mort d’un ennemi féroce ? C’est douteux, car il y a alors une pincée de haine, et ce n’est plus une vraie béatitude. Car nos idées de bonheur sont le plus souvent courtes, ou se limitent à des moments heureux. Laissons-nous dépouiller du superflu pour trouver la paix !

30ème Dimanche Ordinaire

27/10/19, 30e dim. ord. C : Que faire de notre péché ?

Si 35,15-22 ; Ps 33,2-3,16-19.23 ; 2 Tm 4,6-8.16-18 ; Lc 18,9-14.

L’injustice est toujours présente, que nous la percevions à petite ou à grande échelle. Dieu semble être ailleurs, et il l’est si tout le monde l’oublie, d’où la tentation permanente de se faire justicier, car on éprouve par moments une violence sourde. C’est comme ça qu’a commencé Moïse, mais c’était trop fort pour lui ; alors, il s’est longuement évanoui dans la nature, puis il a peiné à accepter une mission. Face aux réalités, le pauvre n’est pas nécessairement un nécessiteux ou un clochard, mais celui qui ne se résigne pas à devenir insensible, à ne cultiver que son jardin privé. Il souffre de l’injustice, mais il reconnaît lucidement qu’il n’a aucun moyen de lutte efficace, et il se demande peut-être si sa vie a un sens. La sagesse du Siracide ouvre une porte : entrer dans une relation intime avec Dieu, par une supplication répétée, persistante, humble ; et aussi par une méditation sur les grandes figures bibliques. C’est Dieu qui prendra en charge ma violence, et qui sait où et comment m’exaucer, bien entendu à sa manière, car l’histoire ne s’arrêtera pas, apportant de nouveaux défis.

Le psaume prolonge en osant me faire dire ou chanter « sa louange sans cesse à mes lèvres ». N’est-ce pas là un simple vœu pieux, une liturgie qui sort de la réalité avec des mots trop sublimes ? Peut-être, mais voyons la fin du poème : « Pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge. » Alors que la justice s’attache à la relation extérieure, une autre dimension apparaît, la miséricorde, c’est-à-dire une transformation de ma relation avec moi-même : liberté et jubilation. Nous avons tous une mémoire alourdie de choses jamais acceptées, d’angoisses, de hontes enfouies. Il est si facile de se mépriser secrètement – et de bluffer pour l’entourage.

C’est précisément ce que n’a pas fait Paul : aujourd’hui, il dit simplement ce qu’il a réalisé, sans s’aveugler sur les épreuves qui l’attendent encore. Ce n’est pas de la vantardise, car face à la mort seul compte ce qui est vrai ; ailleurs, il ne craint pas de préciser qu’il est incapable de faire le bien par ses propres forces. S’adressant à Timothée qui s’est affadi, il met en relief un désir de Dieu qui n’est jamais assouvi sur terre. Quiconque ne désire plus rien est mort. Oui !

L’évangile bien connu du pharisien et du publicain ajoute une touche essentielle. Le publicain se sait pécheur mais ne se résigne pas : il supplie, et rentre chez lui justifié, dit Jésus. Non pas amélioré, mais justifié, ce qui est très différent : son péché n’est plus un poids, mais demain il sera confronté aux mêmes réalités, à l’argent qui séduit. Quant au pharisien, il représente un type éternel. Il est fier de ses bonnes actions ; on pourrait ajouter qu’il éduque bien ses enfants et qu’il ne trompe pas sa femme. Tout cela est excellent, mais pourquoi a-t-il besoin de se croire meilleur que ce publicain qui est derrière lui ? Inconsciemment, il y a en lui une fissure, un doute : s’il cesse d’être parfait, il sera condamné, et au fond il a peur ; il n’est pas dans la jubilation. Son Dieu est simplement un justicier. Ou plus exactement son Dieu n’existe pas : il n’y a que lui-même, qui se construit peu à peu, avec un décor de piété, même coûteux. Il est seul, et se rassure en se voyant meilleur qu’autrui. C’est très fragile, car il ne sera jamais prêt à affronter un échec professionnel ou la mort d’un enfant.

N’ayons pas peur de nous reconnaître un peu pharisiens, mais entrons dans la jubilation de nous découvrir pardonnés. Le Christ a pris en charge le péché !

29ème Dimanche Ordinaire

20/10/19, 29e dim. ord. C : L’ennemi n’est pas loin, alors patience !

Ex 17,8-13 ; Ps 120(121),1-8 ; 2 Tm 3,14-4,2 ; Lc 18,1-8.

Amaleq, qu’on retrouve en divers points de la Bible, figure l’ennemi absolu qui surgit sans prévenir. Ici, il paraît au moment où les Israélites doutent de Dieu et veulent retourner en Égypte : un esclavage connu est plus confortable qu’une liberté risquée dans un lieu bizarre, car la Terre promise est encore loin. Donc, Amaleq attaque. Moïse, qui toujours aime et défend son peuple très ingrat, réagit instantanément à deux niveaux : d’une part face au combat, il fait des préparatifs de guerre avec Josué, avec toute la technologie disponible ; d’autre part, il prend de la hauteur pour prier, muni du bâton de Dieu qu’il a levé pour fendre la mer Rouge. Un outil dérisoire, mais un symbole : Moïse intercède, et cette intercession a une force. L’ennemi recule. Ce n’est pas de la magie, car Moïse n’est pas tout-puissant : il peine, et il lui faut de l’aide pour que ses bras fatigués expriment encore sa prière.

Le psaume donne le sens de l’épisode, mais sous une forme déroutante : apparemment, le Seigneur veille, et tout va bien ; il ne se passe rien, ce qui ne paraît pas très réel, ou alors cela suggère un club très fermé de sages supérieurs sans soucis matériels. En quoi veille-t-il au juste ? Comme une assurance tous risques ? Sûrement pas ! Revenons à Amaleq, qui est une provocation envoyée par Dieu à un moment de doute pour réveiller son peuple, qui persiste à râler. Comme nous : il titille notre liberté, nos petites certitudes, pour nous inviter fermement à regarder vers une montagne, à le redécouvrir, ce qui heureusement n’est jamais fini. Mais on peut parfaitement tout abandonner.

Justement, Timothée en est là. L’Esprit avait annoncé des combats, dont Amaleq est une figure persistante. Timothée sait déjà tout, mais il n’ose plus parler, surtout à contretemps. Or, l’Écriture est là, avec ses rédacteurs inspirés par Dieu. Elle a le pouvoir d’encourager et d’éclairer quand elle est prononcée par une voix humaine. C’est la position de Paul à l’égard de Timothée : il n’informe pas, il communique, car la foi vient de l’écoute, toujours à renouveler. Sans un témoignage vivant, elle peut rester lettre morte, collection éparse de vieux souvenirs un peu poussiéreux, qui croulent face à la dure réalité. Avertissement sans frais !

L’évangile donne la parabole bien connue du juge inique et de la veuve tenace et insupportable. Le juge, un notable, est une nouvelle figure d’Amaleq, qui pour se croire fort doit s’isoler, se protéger. Mais considérons l’humilité et la liberté de cette veuve : elle ignore le qu’en-dira-t-on et elle est démunie, sans position ; sa seule force est sa supplication. Elle persiste et vainc ; le juge est obligé de devenir juste. Et Jésus commente : Dieu n’est pas injuste, mais il patiente, sans se laisser utiliser ; il attend une persévérance croyante. Mais en même temps, il fait justice rapidement, ce qui paraît contradictoire. Non, car il donne des signes qui vont entretenir cette persévérance, la rendre vivante. À nous de les découvrir, de nous en nourrir, car alors la louange devient possible dès aujourd’hui, d’autant plus que d’autres témoins nous entourent. Et si plus personne ne voit rien, la foi n’est plus qu’une coquille creuse, un dossier rangé au grenier ou sous le tapis. Répétition de l’avertissement sans frais, quand il nous arrive de perdre tout discernement, car la foi peut s’éteindre.

28ème Dimanche Ordinaire

13/10/19, 28e dim. ord. C : Dieu sans frontière !

2 R 5,14-17 ; Ps 97(98),1-4 ; 2 Tm 2,8-13 ; Lc 17,11-19.

Naamân, un officier d’une armée ennemie, était lépreux. Ayant entendu parler du Dieu d’Israël, il s’y rendit, et le prophète Élisée lui fit dire de se plonger sept fois dans le Jourdain, une consigne plutôt simple. Ainsi guéri, il reconnaît étonné que le Dieu d’Israël est unique et vivant, et qu’il est le même pour tous, mais se voyant en dette, il veut rémunérer le prophète, qui refuse toute relation. Devenu alors « comme un petit enfant », il emporte un peu de terre d’Israël : ainsi, la Terre promise va s’étendre au loin, et le Jourdain qui en marquait la frontière va rester comme lieu de bénédiction jusqu’à Jean-Baptiste.

Le psaume affirme que Dieu révèle sa justice aux nations. La raison en est très simple : s’il est unique, alors l’humanité est une. Mais il ne s’impose pas, même à ceux qui veulent faire la guerre, que ce soit à leurs voisins ou à d’autres peuples. La tâche d’Israël, petite nation, est d’être le médiateur de Dieu, établi comme « peuple de prêtres », lors de l’Alliance au Sinaï. Saint Augustin avait une formule forte : la nature humaine aurait été avilie si Dieu n’avait pas voulu que ce soit des hommes qui parlent de lui à d’autres hommes ; la médiation se fait par des témoins. (Il ajoutait d’ailleurs que ceux-ci n’étaient pas plus malins que la science de leur temps, ce qui élimine entièrement toutes les questions d’exactitude biblique face aux connaissances modernes : l’être humain est toujours le même, avec ses joies et ses contradictions.)

Justement, Paul s’adresse à l’homme réel, qui parfois sait aimer, mais bien souvent sécrète de l’injustice ou en subit. Il a secoué Timothée qui s’affadissait, et aujourd’hui il lui rappelle l’essentiel de l’Évangile, centré sur la croix : « Si tu joins ta mort d’aujourd’hui à celle du Christ, avec lui tu vivras. » Il ne s’agit pas d’un autocollant, mais du salut par une intimité avec lui, à travers toutes les Écritures. Bien entendu, une telle relation tend toujours à se routiniser, et il faut alors se protéger d’un monde dangereux. C’est une sorte de clé universelle de liberté face aux événements. Mais ce n’est pas magique, et l’exemple de Timothée est instructif : tout en étant très proche de Paul, il a pu oublier et avoir honte d’une telle vérité.

L’évangile nous met face à une question très ordinaire : une maladie guérie est-elle une simple parenthèse qu’on referme ? Voici dix lépreux, qui sont contagieux et obligés de se tenir à l’écart des villages. Les rumeurs circulent ; ils ont entendu parler de Jésus et l’interpellent de loin. Celui-ci s’en tient à ce que prescrit la Loi : faire valider une guérison par les prêtres du sanctuaire. En effet, ils sont guéris, et l’un d’eux revient en exultant et en rendant grâce ; or, c’était un étranger, mais la lèpre est internationale, comme le malheur. Tous ont cru à la parole de Jésus comme à une ordonnance médicale et ont été guéris. Mais ce n’est pas la foi, car les neuf autres se sont simplement réjouis d’être sortis d’une mauvaise passe, sans plus, comme quand on a eu un traitement efficace ; une parenthèse se referme. La foi est bien davantage, car l’action de grâce finale donne un sens à toute la maladie : le Samaritain n’est plus le même qu’auparavant. Et l’on rejoint Paul : ce qui a été vécu comme une croix avec le Christ peut devenir une graine de vie éternelle, « ce qu’on ne croirait pas si on nous le racontait », comme le disait Isaïe.

27ème Dimanche Ordinaire

6/10/19, 27e dim. ord. C : La foi oui, mais dans la durée !

Ha 1,2-3.2,2-4 ; Ps 94(95),1-2.6-9 ; 2 Tm 1,6-8.13-14 ; Lc 17,5-10.

Habacuc pose une bonne question : Pourquoi ce silence de Dieu quand tout va mal, comme s’il n’écoutait pas, ne voyait pas ? Pourquoi écrire de jolies choses sur une tablette et déclarer que le juste vivra de sa persévérance, comme s’il devait fermer les yeux et les oreilles ? Que m’importe qu’une prophétie favorable s’accomplisse plus tard ?

En fait, il faut prendre la question à l’envers, puisque l’homme est pécheur, et que le mal et l’injustice sont des réalités permanentes : Pourquoi croire qu’un Dieu unique préside à un monde qui paraît aussi mal fait, au moins chez les humains ? Eh bien, depuis toujours l’homme s’inquiète des puissances sociales ou cosmiques qui le dépassent, et il cherche sans les connaître à les domestiquer en les personnalisant et en faisant divers rites qui puissent lui donner une position dans un monde imprévisible, où il faut se protéger de la violence. C’est la religion naturelle, qui s’apparente à l’idolâtrie et qui est très présente de nos jours, où tant de gens sont un peu perdus. Elle est fondée sur l’échange : en faisant une offrande, j’attends d’être payé en retour, sans trop savoir par qui.

Eh bien, la Bible s’appuie sur cette capacité religieuse de l’homme, mais en la retournant : elle répète à longueur de pages qu’il y a une initiative qui vient de Dieu, alors que l’homme cherche ailleurs. Adam et Ève l’ont fait, et ils ont connu la peur et le désamour ; Caïn et sa postérité ont sombré dans la violence ; l’entreprise totalitaire de la tour de Babel n’a pas pu tenir, etc. Et l’initiative divine s’exprime d’une manière très discrète, qui donne du sens pas à pas, en marge des grandes choses : l’appel d’Abraham, Moïse et les prophètes, Élie à l’Horeb, Jésus seul contre tous… Et aujourd’hui Habacuc murmure quelque chose qu’on voudrait plus clair. Tout cela forme une histoire à notre échelle, où chacun peut s’insérer, en sortant de la peur et en supportant son voisin. Il s’agit bien d’une connaissance de Dieu dans la durée.

Le psaume qui orchestre cela aujourd’hui est bien connu, mais il rappelle une dure réalité : quiconque s’endurcit le cœur et n’écoute plus rien, même sans s’en apercevoir, sera comme les anciens Israélites. Ne pouvant ni retourner en Égypte ni arriver en Terre promise, ils devaient mourir au désert, sans mémoire ni espérance. Une génération perdue ; toute une vie pour rien ! Comment en sortir ? En chantant cet exode ancien, ce qui oblige à le méditer !

Or justement, Timothée a un passage à vide : il a vécu de grands moments, mais il ne sait plus de quoi témoigner, sauf à vendre des bondieuseries ; il a honte même de Paul. Ne l’accusons pas, car nous sommes comme lui, dès que nous cessons d’écouter celui qui veut nous visiter là où nous sommes – et surtout pas là où nous voudrions être. Et c’est en écoutant que nous retrouvons la beauté qui nous entoure et nous dépasse.

Comme Timothée, nous aimerions avoir une foi solide, mais Jésus met les choses au point. Peut-être croyons-nous que Dieu existe, mais notre foi réelle est très modeste. C’est notre situation aujourd’hui. Face à la mer Rouge, les anciens Israélites n’avaient aucune foi, et pourtant elle s’est ouverte. Nous aussi, nous avons expérimenté que des montagnes peuvent devenir des taupinières, alors même que nous ne l’avons pas mérité. Et Jésus nous donne une feuille de route très accessible : fais paisiblement ce que tu as à faire aujourd’hui, sans chercher à être reconnu par quiconque, car ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.

26ème Dimanche Ordinaire

29/9/19, 26e dim. ord. C : Comment n’être plus aveugle ?

Am 6,1a.4-7 ; Ps 145(146),6-10 ; 1 Tm 6,11-16 ; Lc 16,19-31.

Le pape François a déclaré un jour que l’Église n’avait pas besoin de jeunes vautrés sur des canapés. Déjà, Amos en parlait : une jeunesse nantie ou se croyant telle devient sotte, car elle ne discerne plus rien, ni la fausse stabilité du confort, ni la précarité des équilibres sociaux. Un détail attire spécialement l’attention : la musique. Quel est le sens de faire des instruments à la manière de David, de composer des poèmes et des chansons d’un autre style ? La Bible dit et répète que la musique suscite la présence d’une divinité. Oui, mais laquelle ? Une qui accroche sur le réel et sur autrui, ou une autre qui isole et enferme dans le rêve ? Amour ou ivresse ?

Le psaume prend position fermement : heureux qui chante le Dieu de Jacob, car il rend les aveugles voyants. Ce n’est pas de la magie, mais de la mémoire : ce Dieu a la dimension du monde, et ses traces forment une longue histoire. Celui qui le chante hésite peut-être secrètement, mais il va trouver sa place : il cesse d’être une erreur dans la création, même s’il est orphelin, même s’il se croit abandonné, même s’il est étouffé par ses contradictions et s’efforce de les masquer.

La parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare est certainement imagée et plutôt schématique, mais très suggestive : Lazare est emporté triomphalement pas les anges, alors que le riche est devenu infiniment étroit, il ne voit rien et sa vie est sans horizon. Il n’est même pas mauvais ou méchant, mais il a perdu toute mémoire, et sa mort confirme son néant. Il n’a même pas de nom. Destin tragique, infrahumain, et dans son infantilisme il croit qu’une goutte d’eau pourrait l’apaiser, ou qu’un miracle aussi gros qu’une résurrection aurait pu changer sa vie, ou pourrait réveiller ses frères. C’est encore vrai, et c’est peut-être l’essentiel de la parabole : affirmer platement que le Christ est ressuscité ne peut que susciter un haussement d’épaules ; ce n’est qu’un fait étrange, sans conséquence utile. C’est ce qu’a expérimenté Paul quand il s’adressait aux oisifs d’Athènes (Ac 17) ; faute d’Écriture, ils ne pouvaient comprendre la notion de péché ou l’idée de salut. En effet, avec Moïse et les Prophètes, Dieu se révèle lentement à travers des gestes quotidiens, en me montrant qui je suis sans me condamner, et il me lance dans une espérance. Il ne s’agit pas de miracle, mais de changement de mentalité. Et je ne suis plus seul : mon voisin est un peu bizarre, mais au fond il est comme moi.

Le passage de la lettre de Paul à Timothée est déroutant, car il lui fait la morale, en lui rappelant sa profession de foi publique ; il n’y a pas une once de miséricorde divine. Que s’est-il passé ? Il apparaît que Timothée était bien parti et qu’il a fléchi, un peu comme Pierre face à la croix, et Paul s’adresse à lui comme à un enfant qui est hors d’état de comprendre, mais il évite de le materner ou de jouer son jeu : il faut faire ceci et éviter cela, sans explication. Cette pédagogie abrupte s’adresse à un adulte, qui est déjà un « homme de Dieu » : il s’agit de réveiller sa volonté et sa mémoire endormies en le guidant par un rappel ferme de ce qu’il sait déjà. Eh bien, cela nous concerne aussi, car finalement Paul vient nous redire : « Rentre en toi-même, tu peux mieux faire, je te l’affirme ! » Dans la parabole, personne n’est venu le dire au riche, qui ne pouvait l’inventer.

25ème Dimanche Ordinaire

22/9/19, 25e dim. ord. C : Qu’est-ce que « servir l’argent » ?

Am 8,4-7 ; Ps 112(113),1-2.5-8 ; 1 Tm 2,1-8 ; Lc 16,1-13.

L’ombre du veau d’or… Il est encore question d’argent aujourd’hui, avec la falsification des balances et les petits bénéfices. Le moins riche est plus faible, il n’a pas d’appui, personne ne le défendra, sauf le prophète et ses successeurs, qui dénoncent l’injustice. Ils ne font pas la révolution, mais ils en appellent à la conscience des riches, s’ils acceptent d’écouter. La question a-t-elle vieilli ? Certainement pas : Internet offre des comparatifs qui permettent d’acheter moins cher. Très bien, mais est-ce une obsession, et suffit-il de dire que ceux qui vendent plus cher sont des profiteurs ? Les chaînes de production sont complexes, et les ouvriers chinois mal payés…

L’enjeu est plus large qu’une simple justice mécanique, où nous ne serons jamais à jour. Alors, comment sortir d’une vague culpabilité ? Le psaume oriente vers une réponse simple : l’argent sépare, mais la relation à Dieu va mettre tout le monde sur le même plan, celui des princes qui ne craignent personne. C’est ainsi que Paul allait jusqu’à dire à Philémon qu’un maître et son esclave peuvent être dans la même communauté chrétienne ; il affirme donc qu’il existe un lieu où la relation maître-esclave est transformée ; cela va calmer les questions d’argent, et surtout laisser naître une autre mentalité.

L’évangile prolonge tout cela, mais il exige une petite explication de l’admiration du riche. D’abord, il faut comprendre comment l’intendant « a abusé des biens de son maître », puisque le maître qui admire sa manœuvre ne lui reproche aucun vol. Selon la coutume du temps, l’intendant n’était rémunéré que par un « pourboire » ajouté aux factures (ou aux reconnaissances de dettes). C’est à de tels « pourboires » qu’il a renoncé, et on voit bien qu’ils étaient abusifs : de 25 à 100%, sans avertissement ! Ainsi, il s’est acheté la gratitude des clients de son maître en renonçant à cet argent ; une relation nouvelle s’est créée pour le futur, mais au passé il a bien tiré profit de ses fraudes !

Or, Jésus annonce que ses disciples peuvent faire mieux : tout simplement s’ils se reconnaissent comme frères, fils d’un même père. Mais notre expérience est que ça ne marche jamais très bien, pour une raison qui est toujours la même : l’argent rassure, dans un monde hostile où la solidarité n’est jamais très spontanée. C’est justement sur ce point que Jésus insiste : Cherchez d’abord le royaume de Dieu, cessez de ne voir que l’hostilité ; la fraternité suivra, et avec elle l’intendance.

Comment est-ce possible sans moralisme essoufflant ? Suivons Paul, en deux temps. La semaine dernière il se montrait à Timothée comme témoin d’une miséricorde gratuite, ce qui change le regard sur autrui. Aujourd’hui, il poursuit en montrant l’importance de la prière : louange, action de grâce et surtout demandes. Et il insiste sur celles-ci, parce que c’est très personnel ; il faut oser, et ensuite chercher comment Dieu répond, car ses voies ne sont pas les nôtres. Paul ne dit pas d’aimer les autorités, ce qui serait une invitation au totalitarisme, mais de prier pour elles, car elles sont en danger de se prendre pour de petits dieux. Sur le fond, il s’agit d’entrer dans l’histoire réelle, c’est-à-dire dans ce que nous n’avons pas choisi, et d’y rechercher des traces de Dieu. Une paix est promise.

24ème Dimanche Ordinaire

15/9/19, 24e dim. ord. C : Qu’est-ce qu’un « esprit ferme » ?

Ex 32,7-14 ; Ps 50(51),3-4.12-13.17.19 ; 1 Tm 1,12-17 ; Lc 15,1-32.

La Bible montre toujours Dieu comme un être vivant, comme un partenaire qui aime son peuple et se fâche de son inconduite. Aujourd’hui, c’est le Veau d’or, avec une grosse colère divine. Dieu dit même à Moïse : « TON peuple s’est corrompu. » Il le soupçonne d’avoir créé son propre peuple – ou d’être nul. Et Moïse résiste avec courage : il intercède pour le peuple de Dieu sans rien s’attribuer, mais en invoquant un « devoir de mémoire ». Dieu est sur le point d’oublier qu’il a déjà une histoire avec ce peuple et ses ancêtres. En l’oubliant, il se montrerait aussi sot que le peuple, qui est comme nous : lorsqu’une difficulté survient, notre mémoire se rétrécit et surtout se noircit. L’or du veau ne parle pas, mais il a certainement l’air plus stable qu’une parole de Dieu. Il est raconté ailleurs que Moïse était le plus humble des hommes. Son intercession franche face au veau d’or le prouve : il sait qui il est. Aujourd’hui, les monastères contemplatifs sont aussi de telles antennes, car le peuple persiste à divaguer…

Le psaume met en scène notre mémoire coriace : le passé pèse comme s’il datait d’hier ; l’Accusateur est toujours là, d’autant plus percutant que nous nous défendons, car personne n’aime être vulnérable. Pourtant, telle est bien la réalité, ce que le monde s’efforce de dissimuler avec une efficacité affligeante. Jésus-Christ a porté tout cela, nous dit-on. Ça paraît un peu lointain, mais justement ce psaume le rapproche, par deux traits caractéristiques : d’abord, oser parler à Dieu du point où j’en suis, avec une petite note d’espérance ; ensuite, ne pas craindre de lui montrer la vérité d’une mémoire bousculée ou d’un « cœur bri­sé », c’est-à-dire de lui avouer un manque de force. Et l’exemple de Moïse est probant : il avait mal commencé comme justicier, mais en parlant avec Dieu il a finalement su montrer un « esprit ferme » dans des circonstances graves.

De même, Paul a un « esprit ferme ». Il explique à Timothée qui vacille qu’il a reçu une force qu’il n’avait pas méritée, alors qu’auparavant il était hargneux et violent. Il a expérimenté une miséricorde dont il est le témoin infatigable, mais celle-ci n’a pu se manifester qu’après un temps de rébellion. Ailleurs, il se reconnaît encore pécheur, et il se réjouit d’être ainsi humilié, car il est certain que sa parole ne doit rien à ses propres mérites. Insupportable peut-être, mais libre, n’ayant rien à prouver, car il sait que sa mission n’est pas vaine.

Les trois paraboles du Royaume que nous entendons aujourd’hui ne sont pas de même nature : la brebis égarée et la drachme perdue sont entièrement passives, sans initiative, symboles de l’aveuglement total. Au contraire, le fils prodigue est capable de rentrer en lui-même. Son père n’est pas allé le chercher, mais l’a attendu patiemment, sans s’alarmer de ses sottises ni de ses souffrances. Arrêtons-nous un instant sur ce père. C’est un bon père, qui a transmis quelque chose à ses fils, mais sans rien imposer. L’aîné ne donne pas prise au soupçon, mais il vit d’un moralisme besogneux qui finit par exploser. Le second a voulu tenter une expérience en menant sa vie à son gré, mais ça n’a pas marché, car même l’or a ses limites, qui sont celles d’un veau ! Or, il avait dans le cœur des traces de son père, quelque chose comme un fumier sur lequel une petite fleur a pu pousser, grâce à l’adversité. Cette fleur lui a donné un « esprit ferme » : il sait qu’il n’a aucun mérite, mais il n’est nullement écrasé par la honte, car il a fini par sentir qu’il y avait chez son père de l’amour vrai.

23ème Dimanche Ordinaire

8/9/19, 23edim. ord. C : Liberté ? Oui, mais avec patience !

Sg 9,13-19 ; Ps89(90),3-6.12-17 ; Phm 8-21 ; Lc 14,25-33.

Les philosophes antiques ont reconnu un Dieu unique, d’où la sagesse suprême d’une petite élite, mais elle est restée éloignée de l’être humain normal, dont l’existence est précaire et dont les pensées sont peu cohérentes. De fait, nous peinons à comprendre ce qui se passe sur terre. Jésus disait à Nicodème : « Si vous ne croyez pas quand je vous dis les choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel ? » La Sagesse est la présence de Dieu dans le monde ; elle s’incarne en Jésus-Christ. Elle suscite un Esprit qui n’est pas celui du monde. Au début de la création, l’Esprit de Dieu planait sur des réalités encore informes, cherchant où se poser. Et il est arrivé sur Abraham, début d’une longue histoire.

Le psaume insiste sur la précarité humaine, encore alourdie par le souvenir des souffrances ou des injustices. Reconnaître cette faiblesse fait désirer la sagesse, mais elle n’est pas comme un médicament qu’on maîtrise. La désirer conduit à la prière, propre à insuffler une paix à la journée qui commence : aujourd’hui sera important, face à tout ce qui se fane ; les souvenirs difficiles cesseront d’être étouffants. Une jubilation est possible.

L’évangile est un peu troublant, car littéralement il demande de « haïr père, mère, épouse, enfants, etc. » Qui voudrait être disciple de Jésus dans ces conditions ? Mais il y a une suite, en deux temps : d’abord « prendre sa croix », puis une parabole double bien choisie qui invite à une réflexion sincère, à un discernement cher à Ignace de Loyola. Pourquoi commencer quelque chose si tout compte fait je sais bien que mes forces n’y suffiront pas ? Pourquoi forcer la réalité, quand elle est adverse ? La tour qui me protégerait est hors de mes moyens ; mon armée qui me défendrait ne fait pas le poids. Mon égocentrisme défensif n’aboutit qu’à une grande solitude ; l’échec inévitable est humiliant, parce que je vais rester vulnérable, et j’ai bien envie de bluffer. Telle est la croix, c’est-à-dire tout ce qui détruit mon intégrité et mes projets : grignotage quotidien ou grosses secousses, on ne choisit pas. C’est insupportable si Jésus-Christ n’est pas là ; or, ce fut justement son expérience, et il a ouvert une voie, en montrant que la croix non seulement n’est pas un cul-de-sac, mais surtout qu’à sa suite la relation à autrui prend un autre goût. En effet, on est toujours tenté de se réfugier dans l’affectif, qui d’ailleurs n’est pas toujours de l’amour : famille, amis, groupe, nation, etc. J’hésite à le croire vraiment, mais le Christ me dit avec force que je vaux mieux que ça, que mon histoire chaotique prend sens ! C’est bien ce qu’annonçait déjà la Sagesse.

Ce n’est pas tout : avec l’affectif, il y a aussi l’argent qui rassure. On comprend du billet qu’a adressé Paul à Philémon qu’Onésime, son serviteur ou son esclave, l’a volé ; il s’est enfui auprès de Paul, qui l’a baptisé. Il en a fait un chrétien comme lui et comme son maître. Il n’a pas lancé une révolution pour abolir l’esclavage, mais il a fait mieux, en invoquant la fraternité. Il ne donne pas à Philémon l’ordre formel et impersonnel de pardonner, mais il s’applique à le recentrer sur le Christ. Et nous savons bien que les questions d’argent sont longues à digérer, surtout en famille, car les apparences d’amour tombent vite. Jésus, puis Paul, ont visé juste !

22ème Dimanche Ordinaire

1/9/19, 22e dim. ord. C : Quelle est donc ma place ?

Si 3,17-20.28-29 ; Ps 67(68),4-7.10-11 ; He 12,18-19.22-24 ; Lc 14,1.7-14.

Encore l’orgueil ! Le sage parle avec douceur, mais il peut être inspiré par la politesse commerciale, qui efface la personnalité, de manière à se faire apprécier à tout prix. L’humilité, c’est autre chose : celui qui sait qu’il n’est pas l’auteur de sa propre vie et qui connaît sa place réelle, celui-là sera doux. Sa parole aura de l’autorité, car se connaissant il connaît autrui. Il ne craint pas l’adversité ou l’échec. L’orgueilleux au contraire est dans une situation tragique : il s’est construit lui-même, il croit qu’il maîtrise sa vie, mais sa situation est très fragile, car il ne peut survivre à un malheur. Comparons Pierre et Judas : le premier était simplement naïf, et il a su pleurer quand il a vu qu’il était capable de renier Jésus ; plus tard, il deviendra un homme adulte, prêt à prendre des risques sans forfanterie. Le second était orgueilleux : il a conçu une savante manœuvre pour soustraire Jésus de dangers liés à la fête. Ça n’a pas marché, et entièrement dégonflé il s’est suicidé. Il n’existait plus, car, ignorant la miséricorde, il n’avait pas idée qu’un plus grand que lui pouvait être miséricordieux.

C’est analogue à ce que Jésus appelle le péché contre l’Esprit. L’humble estime autrui, pour la simple raison qu’il a une estime de soi. Au contraire, l’orgueilleux a un ego encombrant, souvent surdimensionné, qui masque un certain vide ou une douleur cachée ; sa mémoire est malade. Il veut être reconnu, mais ça ne marche jamais vraiment ; étant tout extérieur il ne connaît autrui que de l’extérieur. Le juste, lui, est celui qui sait que son humilité sera souvent prise en défaut ; autant d’occasions où il pourra en parler à Dieu. Il n’est plus naïf, et il admet que la vie lui montre que son orgueil ne s’éteint jamais.

Le psaume donne un critère simple : le juste jubile devant Dieu, car il se sait aimé tel quel. Il a une mémoire claire, et les menues chutes de chaque jour sont des tremplins pour refaire surface. Ses pas vont s’allonger sans que ses chevilles faiblissent.

L’évangile du jour est long et déroutant, car il paraît être d’une banalité pesante : quiconque s’élève sera abaissé, etc. Ce n’est pas spécialement chrétien, alors pourquoi rappeler encore ce trait de sagesse universelle ? Justement, le problème n’est pas de réfléchir intensément pour se mettre à la bonne place, pour avoir l’air d’être humble. Non ! Si tu sais qui tu es, tu te mettras spontanément au bon endroit, et tu te déplaceras presque sans y penser si tu vois que tu t’es trompé. Sans honte, c’est-à-dire sans crainte du regard d’autrui, qui ne passe pas son temps à t’observer comme si tu étais le centre du monde. Le critère vaut encore : le juste jubile !

À propos de douceur, l’épître campe un contraste entre la révélation tonitruante au Sinaï et une déclaration douce de Jésus : vous vous êtes approchés de la Jérusalem céleste, une ville réussie où il y a beaucoup de monde, une « nuée de témoins ». Et, surprise ! Vous êtes accueillis tels quels, sans formulaire, sans passeport. Jésus osait dire en substance : « Venez à moi, vous qui peinez, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez un réconfort. »

21ème Dimanche Ordinaire

25/8/19, 21e dim. ord. C : La souffrance des lointains.

Is 66,18-21 ; Ps 116(117),1-2 ; He 12,5-7.11-13 ; Lc 13,22-30.

La souffrance des innocents pose une question lancinante, quand les guerres et les injustices sont omniprésentes. Mais, en prenant son élan à partir de la mémoire des bienfaits de Dieu depuis la création, Isaïe entrevoit une nouvelle création où après de graves crises, l’humanité déchue se ressoude, mais de façon imprévue : des rescapés des nations découvriront la gloire de Dieu et l’annonceront partout ; ce sont même eux qui ramèneront les Israélites dispersés et résignés dans leur déchéance. C’est un retournement et même une provocation, car au Sinaï c’était l’inverse : Israël avait été institué « peuple de prêtres », c’est-à-dire médiateur entre Dieu et le monde. Isaïe anticipe ce que dira Paul bien plus tard : avec le Christ, c’est Israël qui se trouvera provoqué à retrouver sa place dans une humanité unifiée.

Le psaume de ce jour, le plus bref de tous, va à cet essentiel, sans fioritures politico-sociales : ce n’est pas encore la réalité, mais le chant a le pouvoir de rendre présent et familier un futur qui à vue humaine est plus qu’incertain.

En contre-point l’épître nous ramène au présent : Les épreuves qui sont là ont-elles un sens ? Oui, si on sort des gémissements quotidiens pour les prendre dans la durée, car au jour le jour ça fait mal. Un père qui ne corrige pas son fils montre qu’il ne l’aime pas, et probablement sans s’en douter. En tout cas, c’est une affaire qui prend du temps, car il s’agit de créer une mentalité, une mémoire, c’est-à-dire bien plus qu’un clapotis d’instants qui se chassent l’un l’autre. David lui-même, tout asservi à sa gloire militaire, n’a pas su aimer les enfants de ses diverses épouses, et il a fallu la ténébreuse affaire de Bethsabée pour qu’il commence à s’y intéresser (voir 2 Samuel 11-12).

L’évangile met en scène une question ordinaire de quelqu’un d’ordinaire, qui trahit une inquiétude sourde : Puisque Dieu est si miséricordieux, est-il bien vrai que tout le monde sera sauvé ? Mais Jésus ne se laisse jamais enfermer dans une question qui le placerait hors de l’histoire. Il déplace le problème en introduisant deux éléments : d’abord une porte étroite, plus ou moins masquée par la foule qui s’y presse ; puis un désir d’entrer, qui doit être persistant pour résister au bruitage de cette foule. Mais il ne s’agit pas d’écarter les gêneurs ou de les abattre comme des quilles. Au contraire, le signe du désir d’entrer n’est pas un perfectionnisme égoïste, mais la justice : qui n’aime pas son prochain n’aime pas Dieu et surtout ne croit pas qu’il en émane une force. Une religion purement décorative, avec un miroir pour écho et des idoles en arrière-plan, reste passive et sans effet ; mais c’est toujours tentant, car l’être humain ne peut s’empêcher de rechercher une sécurité.

Jésus est héritier direct de Moïse. Pendant la traversée du désert, il a envoyé douze explorateurs reconnaître Canaan, la Terre promise. Ils ont vu, et ils ont eu peur de leur faiblesse face à la tâche, sauf deux ; les dix autres ont découragé le peuple, qui rêvait de retourner en Égypte, pour un esclavage peut-être morne, mais sans risque. Résultat, personne n’est entré, sauf ces deux, Josué et Caleb.

Aujourd’hui, quand tout dans notre vie contribue à rendre vague et sans risque ce désir d’entrer, le Christ vient le stimuler, tant il connaît nos craintes.

20ème Dimanche Ordinaire

18/8/19, 20e dim. ord. C : Lucidité et persévérance.

Jr 38,4-10 ; Ps 39(40),2-4.18 ; He 12,1-4 ; Lc 12,49-53.

Il faut expliquer un peu les circonstances de la menace qui pèse sur Jérémie. Après une première campagne contre Jérusalem en -598, Nabuchodonosor installa Sédécias comme roi vassal, puis son armée dut reculer face aux Égyptiens qui arrivaient. Les princes de Juda, qui méprisaient la soumission de Sédécias, crurent que la libération viendrait avec ces Égyptiens, mais Jérémie dénonçait cette illusion, et on le menaçait de mort. Sédécias, isolé, le croyait aussi mais il n’avait pas le courage de le protéger, jusqu’au jour où un esclave noir le rappela à la justice. Sédécias fit en sorte que Jérémie soit délivré de la citerne boueuse où on l’avait jeté. C’est le passage de ce jour.

Jérémie est lucide : il voit l’exil comme inévitable, mais il va discerner que cette épreuve est une chance de renouvellement, de conversion. Au contraire, ses adversaires veulent défendre leur intégrité sociale à tout prix : c’est un baroud d’honneur tout humain. Qu’aurions-nous fait ?

Le psaume chante l’expérience de Jérémie, délivré de la fange contre toute attente, car d’autres l’ont aidé. C’est le modèle de l’espérance à annoncer aux exilés : ils ont perdu leur force, leur autonomie. Sauront-ils croire sans s’abîmer dans la culpabilité que leur histoire n’est pas vaine, que Dieu a un plan qui n’est pas le leur ?

Sédécias se voyait seul, sans force, incapable de gouverner. L’épître nous rappelle que nous ne sommes pas seuls : il y a eu des « nuées de témoins » par le passé, et il y en a encore aujourd’hui, alors que nous allons d’épreuve en épreuve, avec des fardeaux dont nous ne savons pas quoi faire. C’est très lourd quand nous voulons tout régler, et la drogue du péché ou du confort douillet est illusoire, car elle rend tout encore plus lourd, par la solitude. Or, c’est par l’épreuve que nous nous connaissons mieux, et si nous la joignons à la croix du Christ, ce ne sera plus un cul-de-sac à supporter avec résignation.

L’évangile montre que Jésus est dans le sillage des prophètes. Le feu qu’il veut allumer n’est pas un châtiment, mais la conséquence de la manifestation de la vérité de l’homme. Il a un amour pour son peuple et pour l’humanité, mais ce n’est pas réciproque, car il dénonce les apparences, le mal camouflé en bien. L’homme a été créé libre, mais il ne sait pas trop quoi faire de cette liberté : son voisin est libre, lui aussi, et que va-t-il faire ? Il faut donc tout canaliser, et c’est de là que provient l’éternel légalisme du monde, la tentation constante de s’attacher à des règles pour se protéger. Mais c’est sans connaître Dieu, car le connaître implique de se voir à la fois contradictoire et aimé. Dieu disait à Ézéchiel : « Fils d’homme, tu habites au milieu d’une engeance de rebelles, qui ont des yeux pour voir et ne voient pas, etc. » C’est alors que la violence se manifeste : personne n’aime être dénoncé comme superficiel, mis à nu par surprise. Et Jésus, peu soutenu par ses disciples, ne doute pas du feu purificateur qu’il porte, mais il connaît des moments d’angoisse, comme les prophètes avant lui ; comme eux, il prend le risque de se perdre. Sa confiance en Dieu est mise à l’épreuve, mais c’est de cette manière qu’il est passé par là avant nous, ouvrant une piste.

19ème Dimanche Ordinaire

11/8/19, 19e dim. ord. C : Ensemble, la liberté !

Sg 18,6-9 ; Ps 32(33),1.12,18-22 ; He 11,1-2.8-19 ; Lc 12,32-48.

Le livre de la Sagesse propose une relecture de l’Exode avec une série d’antithèses, et le passage de ce jour est déroutant : un peuple saint sorti d’Égypte, traversant saintement le désert ? Hm ! La bizarrerie vient de ce qu’on confond souvent « saint » et « parfait » ; on moralise, mais seule une statue peut être parfaite. Or, il s’agit d’autre chose : la promesse faite à Abraham a mis des siècles à s’accomplir, à travers des événements qui paraissaient la contredire systématiquement. Abraham a été éprouvé, sa descendance s’est trouvée asservie en Égypte…, mais l’espérance n’est pas morte, même si elle ne savait pas trop comment s’exprimer. C’est ça la sainteté. Et nous ? Au baptême, nous avons reçu une promesse de vie éternelle, et qu’est-elle devenue dans la vie réelle ? Bien des choses ont pu l’étouffer, la rendre très vague ou accrochée à une perfection inaccessible, mais le psaume revient au centre : c’est l’expérience d’être aimé tel quel qui donne de l’espérance. Et les défis de la vie permettent un renouveau, à condition de rester à l’écoute, car on peut toujours choisir la mort, qui se travestit en publicité flatteuse. Le modèle est Pierre, dont les gaffes sont les nôtres. Lors de la Passion, il se croit malin, et Jésus lui dit en substance : « Tu vas tomber, mais j’ai prié pour toi. Quand tu te relèveras, encourage tes frères. » Et Pierre est devenu un homme, témoignant d’une expérience. Sûrement pas parfait, mais sanctifié.

L’épître aux Hébreux s’attache à la foi. Nous sommes toujours happés par le visible, le sensible ; et qu’y a-t-il au-delà ? Sommes-nous isolés face à l’inconnu ? Non, grâce à la galerie de témoins que nous donne la Bible, d’Abel aux prophètes : une série de croyants dans un monde hostile, des lucioles presque infimes, mais brillantes. Aujourd’hui, c’est Abraham qui se dresse devant nous. Nous connaissons son histoire, mais nous entendons un détail neuf : il avait quitté Ur, une ville païenne, et sans trop savoir où il allait, il espérait une ville réussie, donc sainte. Ce n’est pas rien, car depuis Caïn, la ville est suspecte : ses fils y ont inventé la métallurgie pour la guerre, la musique pour la fête ou l’ivresse, le cadastre et la monnaie pour les disputes… Où est la communion, alors que tout s’entrechoque sans cesse ? Jésus a résisté à la tentation flatteuse d’être un roi parfait, figeant une société parfaite. L’Apocalypse met en scène les séductions de Babylone la Grande, qui digère tout et oublie qu’elle n’est pas éternelle, car elle croule sous ses contradictions. Une Jérusalem céleste est à l’horizon : la fraternité non pas construite, mais offerte, au-delà de tout culte. Une espérance qui tient, pour peu qu’on en discerne les signes, jour après jour.

Et Jésus nous rappelle que le troupeau des croyants est une réalité, même petite. C’était vrai et ça l’est toujours. Avec un critère, la liberté par rapport à l’argent, et une exigence, être prêt. Ceindre ses reins signifie canaliser ses énergies, non pas pour tout bousculer, mais pour percevoir ce qui se passe et y répondre aussitôt, sans remettre au lendemain. Tu peux souffrir ou mourir aujourd’hui même, mais n’aie pas peur : le Seigneur sait pourquoi et te le fera voir, à toi et à tes proches, si tu l’écoutes. La Babylone moderne fait le contraire : jouant sur l’affectif, elle anesthésie. Le pape François disait l’autre jour que le monde n’a pas besoin de jeunes vautrés sur des canapés…

18ème Dimanche Ordinaire

4/8/19, 18edim. ord. C : Comment garantir sa vie ?

Qo 1,2+2,18-26 ; Ps89,3-6.12-17 ; Col 3,1-11 (allongé) ; Lc 12,13-21.

Tout est vanité, dit Qohélèt, qui n’est autre que Salomon réfléchissant sur sa vie. Le livre des Rois rapporte que celui-ci était le sage suprême, qu’il a construit un Temple somptueux, qu’il a fait régner la paix dans sa région, bref, qu’il a tout réussi… Puis tout s’est effondré, car convaincu d’être un vrai sage, il est tombé dans une idolâtrie liée au sexe. Déjà… Son superbe royaume s’est divisé, et malgré de puissants prophètes, tout a décliné inexorablement pour finir en exil. Depuis toujours, l’idolâtrie affaiblit, car elle rend injuste.

Un bilan nul ? Peut-être, au sens très humain des grands bâtisseurs dont l’œuvre s’émiette, mais en fait pas nul du tout, car il nous provoque à poser de bonnes questions. Il n’invite certainement pas à la paresse, qui n’est qu’un engourdissement où plus rien ne compte. L’activité des enfants le prouve : ils jouent, ils courent, ils se disputent, ils rient, ils provoquent leurs parents, etc. En un mot, ils apprennent à exister, à se faire une place. C’est toujours compliqué et aléatoire, car il y a des souffrances plus ou moins obscures dont on veut sortir.

Alors, vanité des vanités ? Qohélèt donne un critère simple, mais essentiel : « Même la nuit, le cœur n’a pas de repos. » Qu’est-ce qui nous tracasse ? Que voudrions-nous maîtriser, sans y parvenir ? Que craignons-nous de perdre ? Avons-nous peur de faire une bêtise ? Nous voudrions toujours nous mettre plus haut que nos capacités réelles, qui sont limitées, nous le savons bien. C’est la leçon de Qohélèt : la liberté de faire ce qu’il y a à faire, sans craindre l’échec. C’est une responsabilité, mais le résultat est à Dieu. Jésus ne dit pas autre chose aux deux frères qui se disputent un héritage : vous êtes tous les deux dans l’erreur, car vous croyez tous deux assurer votre vie par vos sous.

Donc, dormons en paix ? Ce n’est pas du fatalisme. On a le droit, et même le devoir de souffrir par exemple pour un enfant malade. Alors, de quoi s’agit-il ? De la foi, tout simplement. Savoir que Dieu existe, qu’il est trinité, bref, connaître par cœur tout le Credo peut n’être qu’un simple décor de l’esprit ou une prudence peureuse vers un au-delà assez vague. Croyons-nous que Dieu est présent dans ce qui nous arrive, dans ce que nous voyons ou entendons ? C’est souvent difficile à digérer ; heureusement, mais c’est ça le passage à la foi. Isaïe le rappelait avec force : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, dit Dieu, mes voies ne sont pas vos voies. »

Et Paul dit la même chose autrement : « Le Christ est notre vie. » Il y a une autre vie en nous, les germes d’une autre mentalité en vue d’une autre connaissance. Bien entendu, le Vieil Homme est toujours là, et il suscite un tas de péchés, dont le trait commun est l’absence d’amour. Paul donne une belle liste, qui culmine sur le plus grave, le langage faussé : on se justifie et on dénonce autrui. Alors, qu’est-ce qui se détraque ? L’oubli de la miséricorde reçue, comme si c’était un acquis, pour qu’on n’en parle plus. Heureusement, les tentations ou épreuves quotidiennes permettent de goûter davantage cette miséricorde. L’Homme Nouveau sait qu’il est pécheur et n’en a pas honte. La « vanité » de Qohélèt prend alors un sens libérateur. Et nous oserons voir l’injustice et la dénoncer, sans faire les justiciers.

17ème Dimanche Ordinaire

28/7/19, 17edim. ord. C : la force d’intercéder.

Gn 18,17-32 ; Ps137(138),1--3.6-8 ; Col 2,11-14 ; Lc 11,1-13.

Si Dieu domine vraiment l’histoire, il paraît souvent déroutant. En réalité, la pédagogie divine est faite de défis, pour faire apparaître aussi bien nos faiblesses secrètes que nos énergies latentes. La semaine dernière, des visiteurs imprévus mettaient en relief l’hospitalité désintéressée d’Abraham. Aujourd’hui, c’est son sens de la justice qui est mis à l’épreuve.

Mais en même temps, la Bible montre périodiquement Dieu découragé du comportement de l’homme, qu’il a créé libre et qui en profite pour faire n’importe quoi. Aujourd’hui, Dieu est mécontent de Sodome pour un péché à peine précisé, et voudrait s’en débarrasser pour améliorer l’humanité. Et Abraham est très libre : il demande la miséricorde, avec un marchandage digne d’un bazar oriental. En fait, il intercède, et c’est fondamental : il demande à Dieu d’être Dieu, mais sans prétendre contrôler le résultat. Or, il y a une symétrie : Dieu demande à Abraham d’être adulte, c’est-à-dire limité mais assez confiant pour lui parler franchement. Pourquoi ne pas en faire autant ?

Le psaume chante cette force d’Abraham, car d’un point de vue humain il était quasi inexistant : réfugié, âgé, sans terre et sans enfant. Son humilité est sa clarté, qui chasse toute angoisse, et même tout mauvais souvenir. Et Paul va plus loin, en donnant le sens du baptême : joindre sa propre mort au sens large, avec échecs, déchéances, contradictions, à la mort douloureuse du Christ, car il y a une autre vie à la clé. Tout ce qui est proprement charnel aboutit à la mort. Nous le savons bien, mais nous l’oublions, tout comme les Colossiens, ou nous nous contentons de le savoir, comme une information bien balisée. Davantage, nous oublions que nous avons été pardonnés, car cela suppose une gratitude un peu humiliante, un lien de connaissance personnelle, et aussi un gros nettoyage de la mémoire : on ne peut modifier les faits, mais l’intimité avec le Christ, que Paul rappelle inlassablement, permet d’y voir un parcours de salut, chacun avec ses zigzags propres. « L’ascèse de la mémoire conduit à l’espérance », disait St Jean de la Croix. Sinon, la vie est une suite d’instants décousus.

L’évangile montre que les disciples commencent à comprendre quelques aspects de Jésus : il est autre chose qu’un magicien surhumain, car il prie. Ils entrevoient que c’est de là que viennent sa force et sa liberté. Bien qu’ils connaissent certainement les psaumes, ils ne savent trop comment s’adresser à Dieu directement. Et Jésus répond à deux niveaux, simples l’un et l’autre : d’abord le Notre Père ; c’est une formule communautaire, car Dieu est aussi le père de mes amis comme de mes ennemis, ce qui oblige à élever un peu le regard. Ensuite, à travers quelques paraboles simples, vient la supplication personnelle. Pour demander quoi ? Eh bien, ce dont j’ai vraiment envie, comme Jésus à Gethsémani, et cela permettra de discerner la réponse de Dieu, qui est toujours oblique. Mais alors, comment fera-t-on pour la comprendre ? Précisément, Jésus ajoute une pincée de sel, pour donner du goût à l’ensemble : demander l’Esprit Saint. Et on rejoint le quotidien : j’ai demandé de réussir à un examen, et je l’ai raté. Je proteste intérieurement, car c’est injuste, et comment vais-je y voir une marque de l’amour de Dieu, sans que ce soit du bourrage de crâne ou de la méthode Coué ? L’Esprit va me permettre de situer cela en perspective dans toute ma vie, une longue histoire qui n’a pas commencé hier !

16ème Dimanche Ordinaire

21/7/19, 16edim. ord. C : Quels serviteurs sommes-nous ?

Gn 18,1-10a ; Ps14(15),2-5 ; Col 1,24-28 ; Lc 10,38-42.

Abraham a quitté son pays sur une promesse plutôt vague. Ce n’est pas bien clair, mais il est resté capable de s’attacher au quotidien. Âgé, il campe près de son troupeau ; l’ambiance est désertique, et la chaleur est lourde. Pourtant, lorsque des passants se présentent, il les accueille avec gratitude, bien qu’il ne sache rien d’eux ; il se met à leur service, restant debout. C’est une force. Pour ne pas les gêner, il ne leur propose d’abord que de l’eau et du pain, mais une fois installés il leur offre bien plus, sans penser à la dépense. Et les trois passants deviennent des visiteurs motivés qui lui font une promesse improbable. Dans la tradition, ils sont restés une image classique de la Trinité, c’est-à-dire de Dieu qui se fait proche sans s’imposer, avec un brin de provocation vers des horizons insoupçonnés. Comment répondre à un visiteur plus ou moins importun ?

Le psaume illustre la source de la force d’Abraham : il parle vrai, sans arrière-pensées ; en particulier, sa relation à l’argent est claire, car dans une guerre précédente il a refusé de piller les vaincus. Il n’est pas parfait, mais même sans comprendre il sait parler simplement à Dieu. Son espérance a pris un tour concret, le laissant accepter les événements. Paul dira que c’est sa foi qui l’a rendu juste ; ses insuffisances humaines ont été submergées.

Paul n’est pas naïf. Il se connaît bien, et il sait qu’après les enthousiasmes qu’a suscités sa prédication, tout va retomber dans la routine. C’est à cause de cela, ou plutôt grâce à cela qu’il écrit, et on ne peut que se réjouir qu’il ait laissé tant de lettres : bienheureuse mollesse de nos frères Colossiens ! Il est confronté à des souffrances, mais il ne donne pas de détails et n’accuse personne. Car ses souffrances viennent à la suite de celles du Christ, qui lui non plus n’était pas naïf. Avec un but très précis : rendre apparent le mal, le péché, tout ce que les cultures du monde dissimulent – y compris la politesse ordinaire. Et lorsque le mal diffus est nommé, il peut être encerclé, et l’espérance se fait jour ; l’amour se renouvelle. Cette parole de Paul ne vieillit pas, en ces temps de violences, où nous sommes tentés de souhaiter une vengeance efficace pour sortir d’une peur paralysante. Déjà, les disciples voulaient faire de Jésus un roi parfait qui règle tout.

Jésus s’y est refusé, mais il ne négligeait pas le quotidien, qui seul est réel. Un jour, laissant ses disciples, il vient dîner chez des amis : Marthe, dont le nom signifie « patronne, maîtresse », et Marie. Et il arrive quelque chose d’essentiel. Comme Abraham, Marthe sait accueillir. avec une bonne cuisine, des fleurs, une bonne odeur. Qui le lui reprocherait ? Mais la question est ailleurs : investie dans des choses moralement excellentes et même savoureuses, elle veut exister, et ne prend pas le temps d’écouter. Peu importe ce que Jésus dit à ce moment. Et ses vrais sentiments se révèlent à travers un accident d’amour fraternel. Elle est jalouse, elle n’arrive plus à parler à sa sœur. Jésus l’appelle deux fois, pour l’obliger à écouter : sa parole est la part du repas qui ne disparaîtra pas. Paul lui rappellerait avec force que son univers est trop étroit, que si elle écoutait mieux elle percevrait l’immensité du monde et du dessein de Dieu, et elle y trouverait sa place avec sa sœur, dans la simplicité et la louange, sans avoir rien à prouver. Et sa cuisine n’en souffrirait sûrement pas !

15ème Dimanche Ordinaire

14/7/19, 15e dim. ord. C : Écouter une parole intime qui met en marche.

Dt 30,10-14 ; Ps 68(69),14-17 + 30-37 ; Col 1,15-20 ; Lc 10,25-37.

Le Deutéronome demande d’avoir la Loi dans le cœur. Est-ce pour obéir à coup sûr ? Pour être bien encadré par un général en chef ? Non, il ne s’agit pas d’un recrutement militaire, mais du sens de la vie. Nous avons tous été adolescents, cherchant à exister, refusant des limites ou en créant, inquiets de ne pas être le centre du monde. Au paradis, Adam et Ève étaient des adolescents : la création était pour eux, et ils croyaient s’aimer. Puis ils ont entendu cette petite voix qui disait : « Si tu n’es pas tout, tu n’es rien. » Et le choc du réel est apparu : ils ne s’aimaient pas. Dure expérience ! Et qui peut y échapper ?

La Loi dont parle le Deutéronome n’est pas comme le code de la route, qui est anonyme et efficace, mais qui ne nous dira jamais où nous allons. Prenons le Décalogue. Un tas de commandements, mais l’essentiel est la carte de visite, au début : « Je suis ton Dieu, qui t’ai tiré de l’esclavage, alors écoute-moi ! » Ça ne vieillit pas, car la réalité de l’esclavage est constante : les objets familiers, les nœuds affectifs, les ressentiments, etc. ; en fait, tout ce qui nous coupe d’autrui ou de nous-mêmes et nous met en situation de survie. La petite voix du monde moderne nous susurre que nous sommes libres, autonomes. C’est faux, tout simplement ; nous faisons semblant, mais la peur de la mort sous toutes ses formes est toujours au rendez-vous. Limite absolue.

Car le mot Tora, traduit par Loi, signifie d’abord « enseignement ». Il s’agit d’apprendre à vivre sans ivresse, et c’est toujours à refaire, car la vie est par nature instable, comme l’amour. Cet enseignement n’est autre que l’Écriture, qui nous montre que nous sommes tour à tour Adam, Ève, Caïn, Abel, Miryam la jalouse, Samson le faux costaud, David le jeune premier, le grand Élie capable de se décourager, Jéhu le doctrinaire féroce, Ézéchiel le prophète qui prêche dans le désert, Esdras le nationaliste étroit, etc. Dieu devient celui qui se révèle en nous parlant de nous-même sans nous écraser ; il n’est surtout pas une quintessence décantée par un club de philosophes. Et cette parole reste proche aux temps de détresse, nous redit le psaume. Et Dieu, proche de l’homme depuis toujours, est allé jusqu’au bout et s’est fait humain, explique Paul ; il n’a pas résisté à l’horreur de la croix, et finalement tout est transformé, même au ciel, où nous soupçonnons que le jugement couve.

Mais comment entendre quoi que ce soit ? C’est un problème de corps : les oreilles s’ouvrent si on met le corps en mouvement. Telle est l’importance des gestes, qui expriment des choses plus profondes : ça peut être aussi simple qu’un bisou de réconciliation, ou aussi vaste qu’un pèlerinage, qui consiste à sortir de ses sécurités familières. Le mot biblique pour pèlerinages est « pieds » ; si le pied avance, le reste suivra : la tête et le cœur vont s’enrichir.

Dans l’évangile, un intellectuel demande à Jésus le secret de la vie éternelle. Tel Nicodème, il voudrait une voie royale, une ligne directe au-delà du fouillis des contingences quotidiennes. Mais Jésus le ramène sur terre, en lui montrant qu’il sait déjà l’essentiel, au moins dans sa tête. C’est le double commandement de l’amour, qui vient du fond des âges, et qui a l’air d’être d’une simplicité presque douloureuse. Et l’intellectuel est déstabilisé : apparemment, il ne s’était jamais réellement demandé qui était son prochain. Et nous ?

La parabole du Bon Samaritain est tellement vraie que l’auberge existe encore ! Que les gardiens du culte en prennent bonne note !

14ème Dimanche Ordinaire

7/7/19, 14edim. ord. C : Se laisser visiter !

Is 66,10-14c ; Ps65(66),1-7.16-20 ; Ga 6,14-18 ; Lc 10,1-12.17-20.

L’histoire de Jérusalem est déroutante, car elle est sans fin. L’œuvre de David et Salomon était superbe, puis tout s’est effondré. Au fond, heureusement, car c’est une leçon permanente : quand on croit tenir ce qu’on a espéré, tout s’affadit, s’effrite. Les rappels inlassables des prophètes n’ont servi à rien, mais ils sont toujours actuels. L’amour immobile n’est plus l’amour. Le bien-aimé et la bien-aimée du Cantique se cherchent toute leur vie, et même quand la génération suivante arrive.

Tel est le symbolisme de Jérusalem : une espérance fondée sur une mémoire longue, très longue. C’est du concret. La Jérusalem actuelle, remplie de difficultés, n’est pas ce qu’elle devrait être, croit-on toujours ; ce n’est pas un lieu rassurant. Et pourtant, d’innombrables pèlerins ou de simples visiteurs s’étonnent d’expérimenter la parole d’Isaïe : « À Jérusalem vous serez consolés. » La raison en est simple : après quelques agacements ou impressions déroutantes, ils se trouvent visités tels qu’ils sont, et non tels qu’ils croient qu’ils devraient être. Visités, c’est-à-dire entraînés vers une espérance qu’ils pourront cultiver ailleurs, n’importe où dans le monde. En fait, ça demande un peu d’humilité, car on est volontiers plein de soi-même, de ses idées, de ses droits. À cette condition, on découvre alors que telle est la force de Dieu : elle rend actif, elle suscite un discernement pour aborder les réalités.

C’est ce que chante le psaume, qui a toutes les allures d’un vœu pieux, d’un opium émollient. Pourtant, c’est le chant de quiconque a été visité : le regard s’élargit ; le voisin énervant n’a plus la même tête ; le torrent d’informations déversé par les médias cesse d’être étouffant. C’est l’expérience de Marie : elle n’était pas une tête pensante qui réfléchissait sur le destin du monde, mais dans le Magnificatelle a vu grand, car elle a reconnu qu’elle avait été visitée. Tout simplement. Ensuite, elle a su être présente à des réalités difficiles qui la dépassaient.

Et Paul insiste : il veut ne se glorifier que de la croix du Christ. Est-ce du masochisme ? Pas du tout : il connaît la souffrance, physique et morale, bref, la croix qui détruit lentement, tout comme l’ancienne Jérusalem qui est finalement tombée. Mais il a un repère : après la croix, le Christ ressuscité est l’Homme Nouveau. Paul l’a compris et veut en être, avec une intensité extrême. On a presque l’impression qu’il a eu des stigmates…

Dans l’évangile, Jésus pédagogue lance ses disciples dans une sorte d’exercice périlleux : annoncer la paix à un monde hostile, pendant qu’il prie pour eux. Il les envoie sans moyens, comme des brebis vite apeurées. Il s’agit de visiter des bourgades, où la moisson est abondante et méfiante – comme partout. Au retour, ils sont impressionnés de n’avoir pas été stériles. Et Jésus en donne le sens : presque sans s’en apercevoir, ils ont trouvé une intimité avec Dieu ; toute peur est surmontée.

 

13ème Dimanche Ordinaire

30/6/19, 13e dim. ord. C : la présence du Père.

1 R 19,16b.19-21 ; Ps 15(16),1-2 .7-11 ; Ga 5,1.13-18 ; Lc 9,51-62.

La grandeur d’Élie n’est pas d’avoir été une sorte de magicien tout-puissant opérant par lui-même, mais bien d’avoir eu un moment de découragement, grâce à la vindicte d’une femme, Jézabel. Il a cru que tout finissait avec lui. Mais en s’enfuyant il a fini par rencontrer Dieu à l’Horeb, sous une forme très subtile qu’il ne soupçonnait pas. Invité à revenir sur ses pas, il se sait limité, et il accepte l’ordre d’avoir un successeur, Élisée. De même David, qui avait tout réussi, avait voulu être lui-même le Messie, mais le prophète Nathan, lui annonça que c’était pour sa postérité si du moins elle était fidèle.

La manière d’agir d’Élie est brusque : il jette à Élisée son manteau, signe de son bien et de son autorité, mais il ne l’entoure pas de petits soins. Au contraire, il le rabroue sans ménagement, car il sait maintenant qu’un homme peut mûrir. Et c’est ce qui se passe : Élisée rentre en lui-même, fait un geste, et finalement le suit, sans regarder en arrière, en bouclant son passé.

Le psaume illustre la transformation d’Élie : fort de sa nouvelle intimité avec Dieu, il n’est plus tout-puissant, mais il est libre et ne craint plus aucun ennemi. Pourtant, ce n’est pas un talisman, mais un mémorial, un point ferme dans la mémoire pour affronter une réalité qui n’est jamais achevée. La relation inaugurée va s’étoffer par un dialogue avec Dieu : « Tu m’apprendras les chemins de vie. » La joie de vivre n’est pas loin, et c’est le contraire d’une ivresse.

Justement, Paul parle de cette liberté, qui est un enjeu sérieux de notre temps. Il donne un critère très simple, très connu depuis l’Ancien Testament : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et que faire si ce prochain est pénible, s’il ne me comprend pas ? Soyons nets, c’est impossible, à cause de la peur d’être détruit. Sans compter qu’il y a des aspects de moi-même que je n’accepte pas. Mais qui suis-je, au juste ? Un infime détail dans le vaste cosmos, entouré d’autres détails tout aussi infimes et tout aussi prétentieux ? Ce n’est pas gai, et il faut se distraire pour oublier ça. Or, c’est justement là que Paul dit de se laisser mener par l’Esprit. Ce n’est pas vague du tout : cet Esprit nous fait connaître et nous rappelle inlassablement que nous avons un Père, présent tout au long d’une vaste histoire qu’il engendre. Alors, le prochain pénible prend un sens, parce que ma vie a pris un sens. C’est un changement de mentalité. Élie transformé s’est comporté en père à l’égard d’Élisée.

L’évangile montre Jésus en mouvement : il sait pourquoi il va à Jérusalem, et il est ferme comme le Serviteur d’Isaïe ; il va porter le péché de tout un peuple qui s’en moque. Il ne craint pas d’aimer des ingrats, comme nous le sommes. Paul l’a bien compris, lui qui s’est reconnu faible, mais qui a cessé de se scandaliser de lui-même. Jésus invite à le suivre – à l’accompagner, plus exactement –, à se mettre en mouvement, mais sans jouer au justicier ni se laisser dominer par le passé ou par les émotions. Mais où demeure-t-il, au juste ? Dans le sein du Père, explique Jean. Il y reste où qu’il soit et quoi qu’il fasse ; ce n’est ni une île déserte ni un château fort. C’est un habitat du cœur, contre lequel le monde ne peut rien, quel que soit son acharnement.

12ème Dimanche Odinaire, St Sacrement

23/6/19, (12e dim. ord. C.) St-Sacrement : pain et vin, tout simplement.

Gn 14,18-20 ; Ps 109(110),1-4 ; 1 Co 11,23-27 ; Lc 9,11b-17.

La Terre promise est un lieu exemplaire de relation à Dieu : il faut la travailler pour qu’elle donne du fruit, puis comprendre que ce fruit vient de la vie que donne Dieu, et enfin exprimer une action de grâce très concrète en lui en restituant une partie (prémices).

Ainsi, bien avant Moïse, Melchisédech (« Roi de Justice »), envoyé de Dieu donne à Abram (Abraham) du produit de la Terre promise et le bénit. Abraham, qui était arrivé en Canaan comme un réfugié, sans savoir où se mettre, comprend qu’il a été guidé par Dieu, et fait le geste de lui rendre un dixième (dîme). C’est un aspect de la foi d’Abraham que Paul ne cesse d’admirer.

Voilà ce que célèbre le psaume. David, figure du Messie, vient à la suite de Melchisédech, qui comme prêtre est médiateur. David avait fait des prouesses militaires, mais c’est quand il s’est reconnu pécheur qu’il commence à connaître Dieu, d’où une nouvelle force qui lui permet d’annoncer une victoire sur le mal. Le Messie ne sera pas un glorieux général, mais un médiateur.

Paul rappelle aux Corinthiens désunis ce qu’il a reçu, le rite eucharistique, avec une précision essentielle : en le faisant, on annonce la mort du Seigneur. On la met en scène et par conséquent on y participe. C’est parce qu’il portait notre péché qu’il en est mort : « Voici l’agneau de Dieu », dit Jean-Baptiste. Il n’a pas résisté à notre mal, et par sa résurrection notre dette est effacée. Mais ce n’est pas mécanique, car Paul poursuit en disant que celui qui participe indignement « aura à répondre de la mort du Christ ». Dans le contexte, l’indignité est l’égoïsme, la fraternité en panne. C’est très grave : celui qui ne voit plus son péché est comme s’il avait écarté le Christ comme on écarte un gêneur, ou comme on prend à l’aveuglette une assurance tous-risques.

La foi est autre chose, et justement « eucharistie » signifie « action de grâce » : c’est une force que souvent nous ignorons. Mais ne nous jugeons pas : nous savons bien qu’avant et après chaque messe nous avons des symptômes d’indignité, surtout un tas de menues poussières de péché. Le Christ n’est mort qu’une fois, mais nous avons à revenir souvent à l’eucharistie, pour la revivre au présent et rester dans l’espérance : ne nous bloquons pas sur ce qui n’a pas marché. Restons dans l’action de grâce, face au don gratuit qui nous est fait.

Enfin, la multiplication des pains nous dit plusieurs choses très simples. Jésus s’était écarté, mais les foules l’ont retrouvé, car elles sont avides d’espérance. Puis Jésus parle du Royaume, avec une force qui guérit. Qu’a-t-il dit ? Pas des choses nouvelles ou bizarres, mais simplement l’Écriture, avec la force de l’Esprit qui la rend lumineuse au présent. Et il en résulte une nourriture avec peu de choses, qui rassasie comme l’eucharistie, même en quantité symbolique.

Les 12 corbeilles ? Il y aura une suite jusqu’à nous. Un rappel, pour ceux qui connaissent Tabgha, sur le lac de Tibériade, qui est le lieu traditionnel de la multiplication des pains : il y a sous l’autel de l’église une mosaïque antique avec seulement quatre pains : le cinquième est sur l’autel, pour aujourd’hui.

11ème dimanche Ordinaire, Trinité

12/6/16, 11e dim. ord. C : Trinité : infiniment proche, infiniment lointaine.

Pr 8,22-31 ; Ps 8,4-9 ; Rm 5,1-5 ; Jn 16,12-15.

Nous fêtons la Trinité, comme un résumé de toute l’épopée pascale. Paul en avait l’intuition, mais il a fallu une série de conflits et de conciles pour clarifier l’identité du Christ, vrai Dieu et vrai homme. Certains, à cause de la philosophie qui rend Dieu lointain, voulaient en séparer le Christ. On perdait de vue que la signature du Dieu que révèle la Bible est l’histoire bien concrète du monde, d’Israël, de Jésus et de l’Église – et finalement la nôtre. Et c’est à travers tout cela qu’on peut le connaître et devenir fils de Dieu comme Jésus, car l’Esprit nous inspire, cet antidote du Malin. Et c’est illustré par la Sagesse, qui est la capacité qu’a Dieu de parler comme nous, mais il le fait mieux.

La Sagesse est proche, elle s’invite, mais elle ne se laisse pas dominer comme un objet, car elle est bien plus vaste que notre imagination ou notre cœur. Les Proverbes nous disent qu’elle fut la première créature, donnant au monde un souffle, se réjouissant auprès des humains. Elle est comme l’Esprit, qui au moment de la création cherchait où se poser. Elle peut être poétique, mais elle est surtout pleine d’un savoir pratique, qui rejoint aussi bien le mystique que l’artisan. Elle n’est pas abstraite, mais harmonieuse, et c’est par elle qu’on peut discerner Dieu, et en même temps dominer la création, c’est-à-dire la guider sans pour autant se l’approprier. Notre expérience est souvent loin de cette sagesse : notre petitesse nous décourage, nous fait perdre la paix ; nos désirs contradictoires s’entrechoquent. Pourtant, le psaume admire la création, chante que chacun d’entre nous est « à peine moindre qu’un dieu ». Le Très Grand est capable de se faire Très Intime.

Comment est-ce possible ? Par l’incarnation, explique Paul. Notre nature humaine est si belle que le Christ l’a revêtue entièrement, mais en se dépouillant de tout privilège, pour être comme nous. Nous ? Nous sommes encombrés d’un tas de choses qui nous donnent l’illusion d’exister, comme si notre être intime ne valait rien ou n’avait aucune force, ce qui revient au même. C’est pour cela que Paul insiste sur l’importance des tribulations, c’est-à-dire des événements de la vie réelle, qui dépouillent, ou comme le dit Jean qui émondent les sarments. L’exemple de Jean-Paul II est éclairant : un homme vigoureux, qui a peu à peu tout perdu, tout en restant en paix, plein d’espérance et de présence à autrui. Il connaissait Dieu et n’était dominé par rien. À sa mort, le peuple assemblé place St-Pierre ne s’y est pas trompé : « Santo subito ! »

Dans son ultime discours, Jésus dit à ses disciples qu’ils feraient des choses plus grandes que lui. Troublés, ils n’y comprenaient rien. Ensuite, ils ont fui la croix, comme tout le monde, car la mort a toutes les allures d’un cul-de-sac à éviter à tout prix. Puis l’Esprit dont parlait Jésus leur a donné une force qu’ils ne soupçonnaient pas. C’est alors qu’ils ont commencé à le connaître, et à travers lui à connaître Dieu, c’est-à-dire « Dieu avec nous » (Emmanuel). Tel est le « bien » de Jésus : c’est son identité. Ayant expérimenté la résurrection du Christ, les disciples nous permettent d’y croire, nous aussi ; telle est la vérité ultime. Et le Credo le dit simplement : « Je crois à la résurrection de la chair. »

Alors, le chant du psaume devient lumineux.

Fête de la Pentecôte

9/6/19, Pentecôte C. Surprise : l’Esprit est déjà là ! Voyez plus haut !

Veillée : Gn 11,1-9 ; Ex 19,3-8a.16-20b ; Ez 37,1-14 ; Jl 3,1-5 ; Ps 103(104), 1-2a.24-30 ; Rm 8,22-27 ; Jn 7,37-39 ; Jour : Ac 2,1-13 ; Ps 103(104),1ab.24ac. 29bc-31.34 ; Rm 8,8-17 ; Jn 14,15-16.23b-26.

En cette fête, beaucoup de réminiscences bibliques, surtout pour entendre Jésus dire l’essentiel, qui est une sorte de défi : « Si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous. » Il ne voulait pas nous materner, mais les apôtres peinaient à comprendre, eux qui rêvaient d’une paix confortable.

Le monde nous déçoit, notre vie nous déçoit, nos proches nous déçoivent. Tout cela forme un tas d’ossements desséchés, et bien souvent Dieu paraît absent. Avouons-le. Justement, il commence par nous prendre par la main et nous fait tout visiter en détail ; ainsi, il nous fait hésiter, car malgré l’Ascension, notre ciel reste bas, nuageux. Or, les paroles du jour nous lancent dans son projet, qui passe par nos difficultés.

Ça commence à la tour de Babel, faite de briques, une entreprise totalitaire très dangereuse : des humains voulant devenir maîtres du monde, avoir un nom qui remplace celui de Dieu, ou qui se cache derrière ; bref, tuer la liberté et figer l’histoire. Cette tentation revient toujours, nous le savons bien, et nous avons vu qu’elle finit en désastre, parce que l’être humain est pécheur et reste contradictoire… heureusement ! On le sait depuis Adam !

À l’autre bout vient la Pentecôte, où tout le monde est là pour entendre les louanges de Dieu, pour chanter. Même si certains refusent ! Que s’est-il passé ? Les apôtres ont touché du doigt leur faiblesse par le scandale de la croix, ils savent qu’ils ne maîtrisent rien. Enfermés dans la chambre haute, ils prient, attendant qu’un vrai royaume apparaisse. Et voilà que le mur qui les entoure s’efface : le monde entier est là et ils n’ont plus peur. Une force est entrée en eux, cet Esprit qui leur rappelle tout ce que Jésus avait dit, qui met sa vie et sa présence en eux. Il n’y a ni briques ni tours, mais la manifestation d’un royaume unique qui n’est pas de ce monde. Et qui ne lui fait pas violence.

C’est très nouveau, et en même temps ça vient de très loin : de la révélation au Sinaï. En Égypte, les Israélites étaient esclaves et infantilisés : quand Moïse est venu leur proposer de prendre le risque de la liberté, ils ont refusé, préférant la sécurité amère et monotone de faire des briques, et bien entendu le droit de se lamenter. Leur ciel était très bas. Puis Moïse a vaincu le Pharaon et les a fait sortir. Ils ne savaient pas bien pourquoi et ils étaient encore passifs, car dès qu’il y avait une difficulté ils murmuraient, et regrettaient la sécurité de l’esclavage. Nous sommes comme ça, nous aussi.

Et ils arrivent au Sinaï, un lieu invraisemblable qui rappelle le chaos primitif et où on manque de tout. Et là, le ciel prend de l’ampleur. Dieu parle de haut, et donne du sens : contrairement à ce que vous croyez, vous avez été portés jusqu’ici sur les ailes d’un aigle, qui voit loin. C’est un retournement : il y a un maître du monde, mais on ne le discerne que quand des événements difficiles ont fait disparaître ce qui le cache. C’est ce qu’annoncent les Prophètes à un peuple qui a la tête ailleurs, comme nous, avec nos soucis qui nous asphyxient.

L’expérience de Paul est fondamentale : à Damas, son énergie destructrice s’est retournée. Il est réaliste, mais il a entrevu un monde nouveau, au cœur des douleurs de l’enfantement. Il sait qu’on ne peut le saisir comme un objet ; au contraire, c’est lui qui a été saisi. L’Esprit lui a fait découvrir Dieu comme Père, chassant toute peur, alors que tout menace. Pourquoi ne pas le suivre ? C’est à notre portée, si nous reconnaissons qu’il est déjà là en nous !

7ème Dimanche de Pâques

2/6/19 Pâques 7 C : Un amour gratuit !

Ac 7,55-60 ; Ps 96(97),1-2b.6.7c.9 ; Ap 22,12-14.16-17.20 ; Jn 17,20-26.

Étienne, violemment accusé, a prononcé un vaste discours ; il y montrait une grande sagesse et même un peu de colère, mais son mérite n’est pas là. La finale que nous entendons aujourd’hui montre la force de l’Esprit Saint, et sa source : il voit le ciel ouvert, et son intimité avec le Christ est devenue telle qu’elle franchit la limite de la mort. C’est pour cela qu’il peut intercéder pour ses adversaires, car enfermés sur terre, ils ne savent pas ce qu’ils font, comme le disait déjà Jésus sur la croix. Ils font le mal, ou plutôt le mal s’exprime à travers eux. Mais le ressuscité, qui siège comme Fils de l’Homme selon la vision de Daniel, va les défendre, car il a pris sur lui leur péché. Ainsi, Étienne s’endort, c’est-à-dire entre dans une vie que personne ne peut lui arracher.

Le psaume exprime la même réalité, avec un large horizon. Les rois du monde sont puissants, mais le peuple d’Israël, choisi pour sa petitesse, atteste un pouvoir plus élevé. Quoi qu’en pensent les grands rois avec leurs armées, la terre n’est qu’une petite chose par rapport à la source de toute vie. Moïse et une troupe d’esclaves ont réduit la force de Pharaon, mais ensuite Dieu a pris soin de leur montrer qu’ils n’étaient pas les maîtres de ce monde.

L’Apocalypse met en scène une sorte de retour au paradis, mais au terme d’une histoire bien réelle et souvent déroutante. Au temps d’Adam, il ne se passait rien, et nous peinons à concevoir un amour en quelque sorte immobile. Puis le monde a commencé à bouger, grâce à Ève. « Bienheureuse faute, qui nous a valu un tel sauveur », avons-nous chanté à Pâques. Les élus ont lavé leurs robes, mais pas n’importe où à la sauvette, comme pour faire bonne figure. Ce doit être dans le sang de l’Agneau, nous disait-on quelques chapitres auparavant. Car c’est dans l’épreuve que les détails secondaires s’effacent et que se révèle le mystère du Christ. Telle était l’expérience d’Étienne ; telle est aussi l’expérience de beaucoup, malgré un quotidien d’allure monotone.

Nous avons tous un désir profond de clarté, de paix, d’amour, mais il est souvent enfoui sous autre chose, à cause d’une résignation secrète, comme si le monde était mal géré, et nous autres réduits à la survie. La semaine dernière, on nous annonçait l’arrivée de la Jérusalem céleste. Aujourd’hui, ça se précise : elle n’est pas un bloc indistinct, car chacun y existe avec son nom, sa vie. Chacun est invité pour lui-même et peut répondre avec courage : « Viens Seigneur Jésus ! »

Cet appel rejoint la prière de Jésus dans l’évangile. Il prie pour la mission en général, mais celle-ci ne peut procéder que de notre vie réelle, pour laquelle il annonce deux choses : d’abord, la gloire du Christ sera sur nous ; pas la gloriole, mais sa présence, comme pour Étienne. Ensuite, l’unité ; nous avons tous expérimenté que nous ne savons pas bien nous réconcilier, aussi bien en famille qu’à l’extérieur. Reconnaissons que nous n’avons pas la force, que nous craignons de perdre quelque chose. Mais la présence du Christ nous fera voir un ciel ouvert, au-delà de toute limite.

Ascension

30/5/19, Ascension C : Mais où est donc la force promise ?

Ac 1,1-11 ; Ps 46(47),2-3. 6-9 ; He 9,24-28 + 10,19-23 ; Lc 24, 45-53.

On nous dit qu’en ce jour de l’Ascension le Christ est allé nous préparer une place au ciel. Peut-être, mais sur terre, il a laissé une situation bizarre, et la liturgie crée une attente. Jésus est ressuscité, il s’est fait présent, et… rien, la monde tourne comme avant ! Ces 40 jours de familiarité avec le Ressuscité n’ont pas donné grand-chose. Jésus n’est plus vraiment terrestre, et l’irruption de l’Esprit à la Pentecôte n’a encore rien ébranlé. Prenons au sérieux ce moment de retrait : dans nos vies, tant de chose vont mal quand nous ne percevons plus l’Esprit. En son absence, l’Adversaire est là, et il accuse, car il a tous nos dossiers, et il s’y connaît. Et dix jours dans le vide, ça nous arrive, et c’est long.

En fait, le récit de l’Ascension nous est conté aujourd’hui de deux manières différentes. D’abord dans les Actes, au jour le jour, dans un climat incertain. Le ressuscité a prouvé sa résurrection, il s’est donné à voir et à entendre, il a parlé aux disciples du Royaume de Dieu. Eh bien ! Ils n’ont rien écouté ou rien compris, car ils n’avaient pas la force de sortir de leur horizon purement politique : restaurer la royauté en Israël, faire une nation propre, sans étrangers, où tout va bien. Et ce n’est pas une histoire du passé : sans l’Esprit saint, nous n’avons pas la force de sortir des lamentations sur la situation.

Dans l’évangile, qui est la finale de Lc, la même chose est racontée après-coup. Le temps de l’enseignement du ressuscité aux disciples est réduit à l’essentiel : l’Écriture s’est accomplie, à vous de découvrir comment. Et les disciples sont devenus apôtres, sans aucun mérite de leur part, car tous avaient fui la croix. Une mission universelle de miséricorde leur a été confiée, car ils peuvent témoigner qu’ils ont été pardonnés ; la confiance qui leur est faite les transporte. Ézéchiel parlait de la gloire de Dieu qui suit les exilés ; non seulement ils ne sont plus exilés, mais ils sont devenus témoins. Et ils se rappellent le temps de l’attente de l’Esprit comme un moment joyeux, rempli de louange, car Jésus les a bénis en partant, de sorte que Dieu est présent. Au ciel et sur terre, ils ont une place, et l’échec ou la mort n’auront plus prise sur eux.

Et ils ont expérimenté ce qu’affirme l’épître aux Hébreux, car tout cela n’est pas magique. Le mal existe, c’est un fait qui ne peut être supprimé, sauf dans l’ivresse. Le jugement est une réalité que nous connaissons intimement, non pas parce que c’est écrit, mais parce que nous nous savons coupables, plus ou moins obscurément. Par son sacrifice, le Christ s’est laissé écraser par notre péché, et comme il l’a accepté par amour, il est bien placé pour intercéder, pour nous défendre contre l’Accusateur. N’en faisons pas une routine acquise, revenons-y avec admiration et louange dès que quelque chose cloche.

Et le psaume prend alors tout son sens, car dire que Dieu règne sur les nations paraît incongru ; les journaux n’en parlent guère. Pourtant, lors de la résurrection, l’ange a fait savoir aux disciples : « Il vous précède en Galilée, c’est là que vous le verrez. » Donc, là où tu dois aller, il te précède, chez l’épicier du coin ou au bout du monde ; annonce-le, et tu le verras. Car tous, même nos ennemis, cherchent obscurément la miséricorde, pour respirer mieux ; beaucoup sont prêts à jurer que non, mais ils se connaissent mal.

6ème Dimanche de Pâques

26/5/19, Pâques 6 C : Regardez bien : le salut progresse.

Ac 15,1-2.22-29 ; Ps 66(67),2-3.5.7-8 ; Ap 21,10-14.22-23 ; Jn 14,23-29.

L’assemblée de Jérusalem montre l’unité de l’Église, alors même que Jacques, Pierre, Paul et Barnabé ont des trajectoires très différentes (voir Ga 2 et la seconde révélation de Paul, qui a tenu à se soumettre, pour ne pas se contenter d’avoir raison). Dieu et le salut du Christ sont plus grands que mes petites idées, mais j’ai du mal à accepter que je ne comprends pas tout. Car l’essentiel, qui est toujours le même et tient en une ligne (1 Co 15,3),  nous dépasse au quotidien : Quoi faire face à l’échec, à l’injustice, à la mort ?

Oui, le salut de Dieu est pour toutes les nations, qui vont se réjouir, dit le psaume. Ce n’est pas abstrait, car je peux le croire et le chanter grâce à un signe : « La terre a donné son produit. » C’est-à-dire que ma petite activité, peut-être ignorée de tous, a donné un fruit qui me dépasse – et que l’Esprit me permet de reconnaître. Comme dans le Magnificat : l’Esprit a visité Marie, et sa louange s’étend au monde entier. Car autrement, comment croire que les voies de Dieu sont justes, puisque tout paraît montrer le contraire ?

Mais je ne suis pas seul, car la Jérusalem céleste arrive, avec beaucoup de monde. La semaine dernière, elle était figurée comme l’intimité d’une noce : la fiancée, c’est nous comme corps unifié au-delà de toute division ; l’époux, c’est l’Agneau immolé, c’est-à-dire Jésus qui porte tout ce qui ne va pas. Aujourd’hui, la représentation est un peu différente, plus liturgique et plus solennelle. Les Douze sont présents à la cérémonie, mais justement ils sont apôtres, destinés à partir au bout du monde, et la liturgie est une sorte d’envoi, avec un but : que la lumière de l’Agneau suffise à tous. C’est le sens de l’ancienne formule de conclusion Ite missa est « Allez, c’est l’envoi ».

Dans l’évangile, Jude a posé une très bonne question : « Seigneur, comment se fait-il que tu doives te manifester à nous et non pas au monde ? » Que tout le monde suive la morale élevée de Jésus et vienne à la messe, et qu’on n’en parle plus ! Mais Jésus semble répondre à côté : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole… et nous ferons une demeure chez lui. » En fait, il revient à l’essentiel : non pas gérer une chrétienté, mais oser être intime avec lui, et quiconque a cette intimité sera apôtre, car Dieu ne fait rien sans apôtres, sans témoins, et il n’attend surtout pas qu’ils soient parfaits.

Et les disciples n’y comprennent rien, comme nous le plus souvent. Ils ont un peu peur que Jésus ne disparaisse ; il est si rassurant ! Mais Jésus est clair : il est essentiel qu’il ne soit plus visible pour que le Paraclet ou l’Esprit manifeste sa présence intime et sa force (« paraclet » signifie « défenseur »). Et alors la mémoire et le cœur vont se réveiller, comme chez les disciples d’Emmaüs. Les choses vont prendre un sens, même quand tout paraît bouché. La paix que Jésus laisse alors aux disciples et à nous n’est pas la non-guerre à tout prix (« Pas de vagues ! »), mais une liberté toute neuve au-delà de l’épreuve. Et c’est là qu’on le rencontre à nouveau. L’expérience des autres est semblable ; ils deviennent frères et l’horizon s’élargit, comme dans l’Apocalypse et le psaume.

5ème Dimanche de Pâques

19/5/19, Pâques 5 C : Attention, Jérusalem arrive !

Ac 14,21b-27 ; Ps 144(145),8-13 ; Ap 21,1-5a ; Jn 13,31-35.

La foi vient de l’écoute, car le Christ se fait présent par la bouche de son témoin – s’il consent à ouvrir la bouche, évidemment ! Dans ses lettres, Paul s’adresse à ceux qui ont déjà été évangélisés, qui ont connu un enthousiasme, une ferveur. Et la vie du monde a repris le dessus. Comment l’amour peut-il durer sans devenir une routine impersonnelle ?

Aujourd’hui, dans les Actes, Paul continue à évangéliser, puis il repasse par les communautés déjà lancées, en particulier à Antioche de Pisidie. Et il fait deux choses essentielles, qui montrent son amour et sa lucidité : d’abord il annonce des épreuves et invite à la persévérance, car la foi ne se déroule pas sur un tapis rouge. Pour beaucoup de chrétiens la foi se réduit à des valeurs, ou même à une éthique élevée. Mais face à la mort ou à la stupidité des épreuves, tout s’effondre s’il n’y a pas une intimité avec le Christ, c’est-à-dire avec sa croix, qui ouvre toujours une espérance renouvelée. L’Esprit saint, comme une colombe, s’envole pour un rien, et revient discrètement.

La seconde chose est non moins essentielle. De même que Paul et Barnabé à leur retour à Antioche rendent compte de leur activité, de même ils instituent des « anciens » (c’est de ce mot grec que vient « prêtre »). Pourquoi ? Les personnalités sont différentes, et il y a toujours un risque que quelqu’un devienne un gourou, prenne le pouvoir et manipule ; il masque Jésus-Christ, tout en croyant sincèrement parler en son nom. Au contraire, les « anciens » sont responsables et doivent rendre des comptes. Du vivant de Jésus, ses disciples voyaient en lui un gourou, et ne grandissaient pas. Il a fallu la croix pour qu’ils comprennent qui ils étaient. Puis Jésus institue Pierre « ancien », alors qu’il n’était ni le meilleur ni le pire.

À côté de ces soucis de bon sens, les apôtres se réjouissent que la porte de la foi soit ouverte aux nations, ce qui constitue un miracle dont on mesure peut-être mal l’ampleur. Il y aura tout un chemin à parcourir, des problèmes, mais l’être humain est capable de reconnaître la grâce de Dieu, qui sait se faire présent dans les pires circonstances. C’est cette bonté de Dieu que chante le psaume. Dans l’apocalypse, les persécutés ne sont pas drogués, mais ils chantent : « Tes voies sont justes et droites, Dieu de l’univers ! »

Et la Jérusalem céleste arrive. La demeure de Dieu sur terre comme une fiancée prête pour son époux. C’est un lieu qui demeure, alors que tout est périssable, nous le savons bien. La communion et la paix sont annoncées, car nous en avons déjà un avant-goût.

Et c’est ce qu’explique Jésus aux disciples un peu ahuris, qui ne comprennent pas que le Maître doive partir. Il est glorifié, ou va l’être, c’est-à-dire que sa présence va prendre une autre dimension en eux-mêmes, par l’Esprit du ressuscité qui viendra aussitôt. Le nouveau commandement ne paraît pas bien nouveau, puisque « l’amour du prochain comme soi-même » vient déjà du Lévitique, avec une note de justice et de pardon. Mais il y a une dimension nouvelle : aimer quelqu’un, c’est l’aider à entrer dans la Jérusalem céleste, dans ce lieu sur terre qui est au-delà de l’épreuve, de la mort. Comme le disait déjà le Serviteur souffrant d’Isaïe : porter une parole à celui qui n’en peut plus.

4ème Dimanche de Pâques

12/5/19, Pâques 4 C : Vie éternelle ?

Ac 13,14.43-52 ; Ps 99(100),1-5 ; Ap 7,9.14b-17 ; Jn 10,27-30.

Les lectures du jour nous mettent en face d’une question essentielle : Qu’est-ce que la vie éternelle ? Au ciel ou sur terre ?

À Antioche de Pisidie (Turquie), Paul a prononcé un vaste discours dans une synagogue, devant des Juifs et des craignant-Dieu, c’est-à-dire des gens intéressés et touchés par l’Écriture, mais non circoncis. Tout ce qui était annoncé dans la longue histoire depuis Abraham aboutit de manière proprement incroyable : la rémission des péchés, l’entière justification par le Ressuscité. Cette union à Dieu est la vie éternelle, sur laquelle la mort n’a pas prise.

Et ça commence par un enthousiasme : Juifs et craignant-Dieu ont senti une vérité pour leur vie, quelque chose a vibré en profondeur. Et puis… ça s’évapore. Le prophète a bien dit que c’était incroyable ! Cette histoire ancienne est toujours vraie. Car le salut annoncé est un vrai bouleversement des petites habitudes : si mes fautes sont pardonnées, alors celles de mes adversaires aussi ? C’est trop, je n’aurai plus personne à critiquer. Et pourtant, c’est ça la vie éternelle : amour de Dieu et amour du prochain. C’est le terme de la mission d’Israël, mais ô scandale, c’est tout de suite, là où nous sommes, avec un passé et un futur. C’est ce que chante le psaume : « Nous sommes à Lui. »

D’accord, ça dépasse nos forces, et Israël a raison de se méfier d’une telle naïveté, mais c’est ce que réalise la liturgie, en petites miettes : un « nous » se forme, la communion est annoncée. Bien sûr, les paroles que nous entendons ou que nous prononçons sont en avance sur notre vie quotidienne, et quels que soient les conflits ou les difficultés, nous osons dire : « Notre Père… »

Mais ce n’est pas un ballon d’air chaud qui nous élève sans heurt au-dessus de tout. L’Apocalypse rappelle et rappelle et rappelle encore qu’il y a d’abord l’épreuve du réel, qui est la même dans le monde entier, sans privilège. Concrètement, c’est le vaste ensemble de ce que nous ne comprenons pas : Pourquoi ai-je ce défaut ou cette maladie qui m’agace, ou ce souvenir qui m’humilie ? Pourquoi ma femme, mes enfants, mon voisin… ? Pourquoi les journaux sont-ils remplis d’horreurs ? Pourquoi ces violences contagieuses ? Eh bien, tu comprendras peu à peu si tu laisses venir la croix du Christ dans tes pensées, dans ton cœur, et avec elle toute l’histoire biblique, qui est parfois repoussante, car c’est aussi la tienne.

« Mes brebis écoutent ma voix. » Tout est là, car la foi vient de l’écoute, dit Paul, et il a l’audace de dire que dans sa prédication c’est le Christ qui parle, qui te connais, alors que l’homme Paul ne te connaît pas. Et c’est ce lien qui est la vie éternelle, car personne n’a prise sur lui. Personne ? Si, moi-même. C’est d’abord moi qui mets cette relation en danger, en n’acceptant pas de ne pas comprendre, en me jugeant moi-même ou en me droguant pour ne rien voir. Les grands saints étaient souvent effrayés de leur peu de foi et de leur péché, car l’Accusateur est toujours là.

Ne lui laissons pas le dernier mot ! Et relisons joyeusement le psaume.

3ème Dimanche de Pâques

5/5/19, Pâques 3 C : Pourquoi ça résiste ?

Ac 5,27b-41 ; Ps 29(30),3-6.12-13 ; Ap 5,9-14 ; Jn 21,1-19 (textes élargis).

La tradition biblique met toujours face à face un prophète qui aime le peuple et le défend, et ce même peuple qui est rebelle et préfère une vie superficielle cachant l’injustice. Il suffit de penser à Moïse intercédant pour les Israélites lors de l’affaire du veau d’or.

La scène du procès de Pierre et Jean au tribunal reproduit un peu ce schéma : le peuple a rejeté Jésus, mais il est versatile et de nombreux signes montrent qu’il y a une vie en son nom : il n’a pas vraiment disparu et les chefs ont peur. Même ayant agi sincèrement, les maîtres du monde se croient tout-puissants, et ils deviennent nerveux quand on touche à leurs limites. Ici, ils se savent obscurément pécheurs et ne croient pas au pardon qu’annonce Pierre. Donc, silence à tout prix, ce qui devient inhumain. Situation tragique que nous connaissons aussi. Qu’ai-je donc fait que j’aimerais bien cacher ? Le sage Gamaliel introduit un peu de bon sens en élevant le débat : laissons le temps à Dieu d’envoyer des signes qui nous ferons comprendre ce que nous avons fait ou subi, puisque l’agitation pure ne mène à rien. Le premier pas est d’accepter cette miséricorde qui va se manifester, même si on ne comprend pas bien.

Le psaume y invite. Dieu a relevé Jésus, et il me relève aussi : « Tu as changé mon deuil en une danse », pour une nouvelle journée, car hier j’avais raté quelque chose et j’étais vexé. Et je redeviendrai capable de dire la vérité, de chanter. Dieu habite la louange d’Israël, et la musique crée une harmonie.

Car ceux qui n’ont pas honte de leur faiblesse et acceptent que l’Agneau immolé porte le poids qui les écrase, ceux-là forment l’Église qui franchit toute frontière de race et de langue ; cet agneau est laid, et il ressemble au plus nul d’entre nous. L’humanité est une, ce qu’on oublie souvent aujourd’hui, par peur de perdre une identité, c’est-à-dire de perdre de petites idoles familières. L’humanité est une ? Oui, la politique est variable, mais le poids du péché est le même partout. Et les chrétiens forment un « peuple de prêtres », c’est-à-dire de médiateurs envers le Monde, qui n’en veut pas. Aujourd’hui comme hier.

Et l’évangile nous dépeint une réalité ordinaire : après de grands moments, il faut revenir aux choses familières, car il y a des familles à nourrir. Jésus est ressuscité ? C’est très bien, mais Pierre repart à la pêche, les autres avec lui. Ils se croient capables de se débrouiller. Ils sont professionnels, mais ça ne marche pas, car ils n’obéissent qu’à eux-mêmes, ce qui est assez petit. Et quand ils obéissent au Christ, une fécondité apparaît ; il ne dit pas de faire autre chose que ce qu’ils savent faire, mais de le faire autrement.

Pierre a plusieurs fois douté de Jésus, surtout face à la croix. Jésus le pousse à révéler son doute, mais il ne lui retire pas sa confiance : « Pais mes brebis », mais aussi « Suis-moi », car seul en tête il va se perdre. Lors de l’ultime discours de Jésus, après la dernière Cène, Pierre se déclarait prêt à mourir pour Jésus, mais sans savoir ce qu’il disait. Maintenant, le Ressuscité le prend au mot : il suivra son maître. Dans le même discours, Jude lui a posé la bonne question : Pourquoi ne te révèles-tu pas directement au monde ? Et la réponse est nette : il a besoin de nous. Saint Augustin dira plus tard que la nature humaine aurait été avilie si Dieu n’avait pas voulu que ce soit des hommes qui parlent de lui à d’autres hommes. Eh bien, allons-y !

Dimanche de la Miséricorde

28/4/19, Pâques 2 C. La miséricorde ! Que chercher d’autre ?

Ac 5,12-16 ; Ps 117(118),2-4.22-27 ; Ap 1,9-13.17-19 ; Jn 20,19-31.

La présence du Ressuscité, qui a dominé toute la semaine, culmine ce dimanche qui suit Pâques, et qui est traditionnellement centré sur la miséricorde, c’est-à-dire sur ce que nous ne savons pas faire.

Le petit tableau de l’Église primitive que donnent les Actes campe en quelques traits une image très vivante de la première communauté en milieu juif, à Jérusalem, car le nom du Christ, appuyé sur l’Écriture, a une puissance. La vie est si forte que le tableau offert est un peu brouillon : il y a des signes et des prodiges, et Pierre a déjà dû affirmer auparavant qu’il n’était pas magicien ; la communion entre les frères est rétablie, malgré les doutes de Thomas ; les gens n’osent pas se joindre à eux, mais en même temps ils viennent en masse. Il y a une joie communicative, tout paraît simple, et la louange sous-jacente est orchestrée par le psaume.

Pourtant, il a fallu un accident grave : celui qui a été rejeté par les gens efficaces est devenu plus grand qu’auparavant. Bienheureuse faute… ! Et nous ? Il nous arrive souvent de nous voir rejetés, ignorés, sans place bien claire dans le monde. Osons l’avouer, sans mettre de fioritures, car avec le Christ, une telle expérience porte du fruit ! « Ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. »

Mais il s’agit de durer à travers les épreuves, nous rappelle le voyant de Patmos. Un « jour du Seigneur », donc un dimanche, premier jour de la semaine, il a une vision grandiose du Ressuscité. Face à lui, il se voit mort, car au fond, il sait bien qu’il reste pécheur, instable, même s’il a été persécuté, exilé. Et la vision le relève. Il pourra alors parler avec autorité aux Églises d’Asie, qui en toute bonne foi se sont routinisées. Peut-on réellement croire que tout va bien ?

Dans l’évangile, l’apparition de Jésus ressuscité est quasi liturgique : les disciples sont réunis le premier jour de la semaine, et se réunissent à nouveau huit jours après. Et Jésus dit deux choses qui vont de pair : il annonce la paix, alors que tout va mal, et Jean à Patmos s’en souviendra. Et il donne une mission gigantesque : ministres de la miséricorde, un attribut divin. Ils en sont dignes, parce que face à la croix ils ont été faibles et ne peuvent le cacher. Mais ils ne sont pas envoyés déclarer en vrac que tout le monde est bien gentil et pardonné. La force de l’Esprit saint leur donnera un discernement : voir en profondeur et inviter les gens à rentrer en eux-mêmes, première étape de la conversion.

Heureusement, Thomas a pour mission de clarifier la situation. Il n’a pas écouté ses frères, ce qui montre que la communion est fragile. Et il voudrait des certitudes, des preuves ; il a un peu peur de sa faiblesse, il voudrait être sûr. Lors de la dernière Cène, il ne comprenait pas où Jésus devait aller. Avons-nous peur de ne pas bien comprendre ? Écoutons-nous les témoins de la résurrection, même s’ils n’ont pas l’air bien malins ? Suivons l’évolution de Thomas : il a d’abord nié, puis il confesse splendidement sa foi.

Enfin, la finale de l’évangéliste nous invite à méditer : il en a dit le moins possible « pour que vous croyiez » ! Ce n’est pas du journal, et on peut aussi comprendre « pour que vous preniez le risque de croire », avec à la clé une liberté que le monde ignore. Être pardonné donne des ailes !

Dimanche de Pâques

21/4/19, Pâques 1 – C : Alléluia, ça se chante !

Vigile pascale : Gn 1,1-2,2… ; Is 55,1-11… ; Ez 36,16-17a.18-28…. Messe du jour : Ac 10,34.37-43 ; Ps 117(118), 1-2.16-17.22-23 ; Col 3,1-4 ; Jn 20,1-9.

Nos pensées sont souvent pessimistes ou épuisantes ; notre petit avenir est incertain ; l’amour s’affadit ; nous avons toujours les mêmes défauts… Comment redevenir joyeux sans être superficiel ?

Isaïe tranche, en invitant à un festin très particulier qui est hors du pouvoir de notre précieux argent si rassurant, car il ouvre un avenir. Mais c’est sous une forme déroutante, qui invite à voir que Dieu est déroutant, peut-être parce qu’il est trop simple et direct. Il est bien là, mais sa pensée est plus vaste que la mienne, et je le crois absent, comme s’il ignorait mes déboires. En effet, sa parole n’est pas lisible dans les journaux, mais dans les soubresauts de la longue histoire biblique. Celle-ci peut paraître étrange ou révolue, mais en réalité elle nous imbibe comme une pluie si nous reconnaissons qu’elle parle de nous, en commençant par l’effondrement du paradis et des grandes illusions optimistes : nous ne savons pas construire un bonheur durable avec autrui. Ou pour le dire autrement, les échecs nous rendent méfiants, et nous nous savons mortels.

Alléluia pour tout le monde, donc : celui qui porte le poids de notre péché se tient à l’aboutissement d’une immense histoire du Dieu unique avec l’humanité. C’est pourquoi la liturgie de Pâques commence à la Création. Et Dieu n’est pas mécontent de son œuvre, alors qu’elle nous paraît parfois hostile : il y a des guerres, des volcans, des moustiques. Les visions de l’Apocalypse montrent que Dieu est toujours à l’arrière-plan d’une histoire qui est réellement tragique à notre échelle. En fait, c’est très concret, car il y a dans notre vie des événements qui ont des allures de guerres, de volcans ou de moustiques. Le péché en fait partie, et comment retrouver l’amour de Dieu dans tout ça ?

Eh bien, Dieu éprouve, car nous nous connaissons mal, nous le connaissons mal, nous connaissons mal ceux que nous aimons. Que Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils unique, alors qu’il lui a promis une postérité, paraît absurde. Pourtant c’est en obéissant qu’Abraham voit le bélier, qui était déjà là, pris dans un buisson : il a pris un risque, et une porte s’est ouverte devant lui. C’est ça la foi dans la durée, car Abraham avait déjà une certaine expérience de Dieu, depuis qu’il avait quitté Ur comme un réfugié stérile.

Paul nous rappelle notre histoire : nous avons expérimenté la mort ; c’est peut-être difficile à admettre, mais cela devient clair rétrospectivement par une expérience de résurrection ; les choses d’en-haut sont arrivées sur terre, comme une pluie où chaque goutte peut donner une fleur. C’est une intimité avec le Christ, qui reste un peu cachée et surtout très fragile, mais qui croît peu à peu.

L’évangile montre que le premier témoin de la résurrection est une femme à la vie compliquée, mais elle est troublée de ne pouvoir rien faire pour son mort, qui s’est échappé. Les disciples arrivent et voient un spectacle étrange : le suaire entourant la tête est séparé des autres linges qui entouraient le cadavre. Dans la tombe la mort ne laisse que des épluchures « d’en-bas », suggérant la tête (Jésus) séparée du corps des disciples. Tout est perdu ? Non, car en fait tout est bien rangé, sans trace d’agitation. Le disciple bien aimé voit, alors qu’il n’y a plus rien à voir, et comprend, en s’appuyant sur les Écritures, qu’une autre présence se manifeste. Une mutation se fait « d’en-haut », et tout va se ressouder hors du tombeau, comme un accouchement réussi. Alléluia !

Jeudi Saint

16/03/16, Jeudi Saint C : Le sang qui sauve ?

Ex 12,1-8.11-14 ; Ps 115(116b),12-18 ; 1 Co 11,23-26 ; Jn 13,1-15.

Après l’enthousiasme un peu naïf des Rameaux, nous allons suivre pas à pas la passion du Christ : plus nous verrons comment il s’est enfoui dans les profondeurs du mal, plus nous verrons sa résurrection comme éclatante. En fait, de quoi sommes-nous capables ? Une telle question fait frémir, non ?

Les produits les plus typiques de la Terre promise sont le blé, le raisin et l’olive, qui pour les humains aboutiront au pain, au vin et à l’huile. C’est ce que nous fêtons à l’orée de la Passion, avec deux messes : le matin, la consécration des huiles d’onction à la « messe chrismale » présidée par l’évêque ; le soir, l’institution de l’eucharistie, c’est-à-dire en fait de l’entrée de la communauté chrétienne dans le monde de la résurrection.

En Égypte, les Israélites étaient esclaves du Pharaon, au point de n’avoir plus d’espérance et de refuser Moïse qui venait les délivrer. Les diverses plaies finirent par obliger le Pharaon à les chasser, et Moïse mit en place un rite de Pâque, qui changea la perspective. Une libération insoupçonnée vient de Dieu, même s’ils ne comprennent pas bien, car ils ne sont pas encore sortis d’Égypte, et la traversée du désert sera dure. Le signe de cette fête est un peu déroutant : la mise à mort d’un agneau innocent et sans défense, geste violent qui rappelle un peu ce qu’avait fait Abel, et que Dieu avait agréé. Il s’agit d’un repas, puisqu’ensuite il faut le manger dans un climat d’urgence. En effet, le bras destructeur de Dieu va s’abattre sur l’idolâtrie, mais le sang de l’agneau, mis sur les portes, va écarter cette fatalité. Modernisons un peu : chacun sait plus ou moins obscurément qu’il est asservi à un tas de choses, qui viennent de lui-même ou de l’extérieur, et qu’au fond son droit à vivre reste très modeste. Il en résulte une peur de la mort, ou d’être réduit à rien, ce qui est le plus grand esclavage, mais il faut le cacher à tout prix. Et voici qu’il est prescrit un geste violent, dont le résultat sera un sang qui sauve. Le Christ comme agneau de Dieu n’est pas loin : la chair et le sang se complètent.

Avant le passage cité ici, le psalmiste a dit : « Moi qui ai dit dans mon trouble : L’homme n’est que mensonge. » Ça nous arrive aussi, osons le reconnaître, car ceux que nous aimons nous déçoivent. Quel est le couple très chrétien qui n’a pas songé au divorce, ou à une séparation de bon aloi ? Inquiétant ! Mais le psalmiste refait surface et nous entraîne, car il se rappelle qu’il est aimé gratuitement : « Comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait ? J’élèverai la coupe du salut… » Le démon nous accuse, nous condamne, et il a de bonnes raisons de le faire ; il nous maintient esclaves, comme Pharaon en Égypte. Et voici que le sang indique une sortie de cette situation. Mais c’est tout de suite, et non le jour où j’aurai le temps. Le Seigneur « passe » ; c’est le sens du mot hébreu pour « Pâque ».

Avant ce rappel de l’eucharistie, Paul a fait une mise au point : il y a des divisions dans l’assemblée. L’amour est fragile, Paul le sait, et il donne un sens au rite : « Quand vous mangez ce pain… vous annoncez la mort du Seigneur. » Ce que le geste rend visible, c’est de faire disparaître le Christ pour s’en nourrir, donc de contribuer symboliquement à sa mise à mort. Reportons sur lui ce que nous avons contre autrui, ou contre nous-mêmes, ou contre le monde entier.

Fête des Rameaux

14/4/19, Carême 6 (Rameaux) C : Enthousiasme et reniement ?

Procession : Lc 19,28-40. Messe : Is 50,4-7 ; Ps 21(22),2.8-9.17-24 ; Ph 2,6-11 ; Lc 22,14–23,56 (lecture brève 23,1-49).

Résumé des journaux du temps : Barabbas et les deux crucifiés aux côtés de Jésus n’étaient pas de simples voleurs criminels avec du sang sur les mains, mais des « zélotes », un mouvement politique très religieux, né en Galilée et qui cherchait à restaurer la royauté en Israël en chassant les occupants romains par la violence. Voilà pourquoi la foule a pu préférer Barabbas. L’entourage de Jésus n’était d’ailleurs pas étranger à cette mouvance (cf. Lc 24,21 ; Ac 1,6).

En ce jour des « Rameaux », nous sommes confrontés à un contraste : une entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, puis la Passion où tout le monde disparaît, ce qui montre la versatilité des foules en général, et des disciples les plus proches en particulier. Méditons sur nos changements d’humeur quand survient une contrariété.

Dans l’évangile de la procession, Jésus prend une monture simple, sans apparat. Mais les disciples mettent du décor et le proclament roi, avec un écho du Ps 119. Car ils suivent un gourou, qui va tout régler : le Messie d’Israël, fils de David. Certains disciples pharisiens ont peur, car ils réfléchissent et savent Pilate intraitable : sur la croix celui-ci mettra un panneau « roi des Juifs ». Mais Jésus laisse l’enthousiasme se manifester : on ne réprime pas une fête, même si elle est un peu superficielle, car elle laissera des traces dans la mémoire.

Et les textes de la messe célèbrent la Passion. Le serviteur souffrant d’Isaïe et le psaume soulignent l’essentiel : l’intimité avec Dieu donne une force contre l’injustice, c’est-à-dire qu’elle permet de porter le péché d’autrui, et même plus : porter une parole à celui que la vie écrase. À Gethsémani, Jésus priait, alors que les disciples dormaient à l’ombre de leur gourou. Sur la croix, il prie encore, citant un psaume.

Le récit évangélique est vaste, mais suivons les disciples, spécialement Pierre. Jésus lui a prédit sa chute, mais en même temps il lui a annoncé qu’il serait alors capable d’encourager autrui. Il n’écoute guère et se croit fort, mais il ne se connaît pas, et il renie Jésus devant des gens qui n’ont aucun pouvoir. Puis Jésus le regarde, et Pierre pleure. Ce jour-là, il a grandi, et il est alors prêt pour une mission ; on le verra ensuite dans les Actes parler avec autorité. Pourtant, une première phase d’enthousiasme un peu naïf était indispensable (« Laissant tout, ils le suivirent »). Des fiançailles un peu lyriques sont nécessaires pour préparer aux difficultés d’un mariage. Car il s’agit de durer, non pas parce qu’il faut durer, mais parce que c’est ainsi que les choses s’approfondissent.

Et la foule ? Elle a préféré Barabbas et suivi Jésus portant sa croix. Puis les chefs sont scandalisés : Si tu es si important, prouve-le en descendant de la croix ! Car la croix est un scandale, celle de Jésus comme les nôtres. Où est l’amour de Dieu ? Il veut nous faire grandir, mais ça ne marche qu’avec l’écoute et l’intimité ; c’est encore le Serviteur souffrant d’Isaïe.

La mort crée de l’irréversible. Sommes-nous prêts ? Lorsque Jésus expire, le cosmos bouge. Nous l’expérimentons aussi lorsqu’un être cher disparaît ; nous sommes retournés. Et face à Jésus mort, la foule est toute retournée : quelque chose revient dans sa mémoire, même si elle ne sait pas très bien quoi.

5ème Dimanche de Carême

7/4/19, Carême 5 – C : Sortir des crises du passé !

Is 43,16-21 ; Ps 125(126),1-6 ; Ph 3,8-14 ; Jn 8,1-11.

Lors de l’esclavage en Égypte, les fils d’Israël ont connu une libération improbable. C’est un mémorial, qui donne une idée de l’action de Dieu, dans un passé mis à sa place. Et aujourd’hui ? Comment ne pas être dominé par la violence de mauvais souvenirs qui assaillent ? Le prophète annonce une situation sans violence, que nous pouvons expérimenter ou au moins entrevoir. Les mauvais moments entrent dans une histoire du salut, où tout prend peu à peu un sens. Sans l’expérience de la soif, l’eau est fade.

Histoire sainte ou sanctifiée, et non histoire parfaite, car ce ne serait pas une histoire. « Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant. » De quoi s’agit-il ? De la croix, tout simplement, de ce qui nous détruit, physiquement et moralement, de ce qui bouche l’horizon. Car avec Jésus-Christ la croix peut devenir glorieuse. Mais acceptons-nous qu’il nous visite, qu’il réveille en nous des énergies cachées ? Lors de l’esclavage en Égypte, les Hébreux ont commencé par refuser Moïse, qui les invitait à prendre le risque de la liberté ; ils n’avaient pas le temps, avec toutes ces briques à faire. Le risque, oui, et peut-être avec des souffrances ! Souvent, on préfère un esclavage connu à une liberté inconnue, car psychologiquement, c’est confortable : ça donne le droit de juger le monde entier, et en prime le droit de râler. Qui va nous ôter ce droit ?

Paul est passé par là, et il n’en finit pas d’être ébloui – mais non drogué, car les réalités restent les réalités. Il conclut nettement : la connaissance du Christ est supérieure à tout. Qu’est-ce à dire ? Connaître celui qui me connaît mieux que moi-même ! C’est très concret, car sa parole nous visite, même dans les coins sombres. Elle nous fait sortir de toute honte, de tout regret enfoui. C’est ça la miséricorde au quotidien, et c’est très vivant. Paul n’a pas honte d’être pécheur, et d’avoir besoin d’avancer encore. Quand il dit qu’il oublie le passé, cela signifie que sa mémoire n’est pas lourde, qu’elle n’écrase pas le présent.

La femme adultère… un épisode si connu. La question n’est pas de rechercher le complice absent, mais de saisir la pédagogie de Jésus, qu’on voudrait accuser de laxisme. La Loi est sainte, répète souvent Paul, et elle oblige à voir la réalité en face : cette femme n’a plus le droit de vivre, tous ses mérites ont disparu. Mais la Loi est-elle anonyme, ou est-elle l’occasion d’une relation intime avec Dieu, avec « je » et « tu » ? Les accusateurs en font un simple manuel légal ; dans un tribunal, on ne médite pas sur le législateur. Mais Jésus les oblige à rentrer en eux-mêmes : qu’ils commencent à retrouver Dieu, qui par l’Écriture préside à une histoire longue et très compliquée. Et la femme ? Elle n’a pas de nom, c’est vous et moi. Elle s’est vue morte, exclue de la société, et elle n’est sûrement pas prête à l’oublier. Par la présence de Jésus, la menace s’éloigne, mais il prend cette femme très au sérieux, faisant appel à sa conscience, à ses énergies enfouies : « Tu as expérimenté que le péché mène à la mort ! » Il la déclare capable de vivre, et nous avec elle. C’est l’essentiel !

4ème Dimanche de Carême

31/3/19, Carême 4 – C : Une vraie nourriture ?

Jos 5,9-12 ; Ps 33(34),2-7 ; 2 Co 5,17-21 ; Lc 15,1-3 + 11-32.

Après l’humiliation de l’Égypte et les souffrances d’un long désert, voici l’arrivée des Hébreux, qui ont traversé le Jourdain. Ils reçoivent à Gilgal de nouvelles nourritures : pain, vin, légumes, etc., le tout offert gratuitement. Lors de la Pâque de sortie d’Égypte, Moïse avait prescrit de célébrer la Pâque dès l’arrivée en Terre promise. C’est le modèle de la dernière Cène des évangiles : Jésus a fait un parcours du Jourdain à Jérusalem, le point ultime de la Terre promise, et célèbre la Pâque. Dans l’Eucharistie, on va consommer le « produit » du nouveau Royaume, c’est-à-dire Jésus-Christ ressuscité lui-même, sous la forme de pain et de vin bien terrestres. Et ce n’est pas de l’histoire ancienne. Est-ce qu’en prenant la communion nous percevons un don gratuit, après les déserts, les épreuves, les murmures de la vie quotidienne ? Mais ce n’est pas une invitation à la passivité. Aimer autrui passe par un travail, comme le vigneron de la semaine dernière, avec son fumier.

Le psaume arrive justement pour rappeler la gratuité du don. « Bénir en tout temps » signifie au moins « bénir régulièrement », après des bouts de désert et d’inquiétudes. Sortir de la honte des petites misères sans grandeur. Avec une invitation aux humbles, aux humiliés, qui ne peuvent pas savoir qu’il y a un Dieu qui les aime si personne n’en témoigne. Il faut les retrouver. Au travail !

C’est justement le travail du père de l’enfant prodigue : par amour, il a laissé son fils faire des bêtises, sans craindre qu’il souffre. Comme Dieu avec nous, lui qui ne désespère jamais. Mais il sait nous envoyer des événements forts, comme la famine (ou les épreuves du désert), pour nous réveiller, nous ramener à la vie. Écoutons bien le dialogue du père et du fils aîné : l’un dit que son fils était mort, l’autre ne connaît plus son frère, pensant qu’il a mené une belle vie et qu’il est juste de payer pour cela. Qui a raison ? Observons comment le cadet a mûri parmi les cochons : il est rentré en lui-même, il s’est vu pécheur et il a su dire à son père ce qu’il avait pensé, sans trouble affectif. De plus, lui qui était un égoïste parfait, il n’avait pas imaginé une telle miséricorde. Sa mort a été vaincue ! C'est la différence entre « se remplir le ventre » et « tuer le veau gras ».

Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ, dit Paul. Oui, oui, on le sait…, mais auparavant, il s’est fait pressant : « Laissez-vous réconcilier. » Donc, on résiste, parce qu’on a envie de consommer pour soi-même, et l’amour devient vague. D’où le cercle vicieux du jugement sur soi-même ; c’est une prison qui rend triste. Or, juger autrui ou soi-même, c’est se mettre à la place de Dieu ! Et c’est lourd ! Il ne s’agit pas d’être aveugle, mais de dire simplement à autrui ou à soi-même ce qui ne va pas. La coutume de l’Église est de se confesser pour Pâques. Il y a des gens qui pour être en règle font la démarche mais ne savent pas quoi dire. Existence tragique : Comment connaître autrui si on ne se connaît pas soi-même ? Et la mort qui guette ! Au contraire, accepter la réconciliation, c’est mettre un pied dans la vie éternelle, c’est en germe l’Homme Nouveau dont parle Paul. Et on retrouve l’Eucharistie. Et le signe que j’ai accepté la miséricorde, c’est que j’en deviens ministre, sans attendre d’être parfait.

3ème Dimanche de Carême

24/3/19, Carême 3 – C : le temps de Dieu.

Ex 3,1-8 + 13-15 ; Ps 102(103), 1-11 ; 1 Co 10,1-6 + 10-12 ; Lc 13,1-9.

Dans le passage du buisson ardent que nous lisons, il y a d’intéressantes différences de traduction au v. 14, sur l’identité de Dieu :

- en hébreu : « Je serai ce que je serai », c’est-à-dire toujours présent à vous dans votre histoire, même de manière imprévisible ;

- en grec, puis en latin d’Église : « Je suis celui qui est », c’est-à-dire la permanence de Dieu, en un sens philosophique, sans allusion au temps.

Dans l’Apocalypse (voir 1,8), les deux sens sont combinés dans une formule utilisée dans la liturgie : « Dieu, qui est, qui était et qui vient. »

Moïse, exilé avec son troupeau, ne s’intéressait plus à son peuple, mais il a eu une attitude essentielle : il a fait un petit détour, à la mesure humaine. C’est peu de chose, puisque Dieu a pris l’initiative de la rencontre, mais il fallait cela pour mettre en route une très grande affaire, qui allait le dépasser. Le réel profond est plus vaste que ce que nous en percevons, c’est pourquoi les détails comptent. Moïse va peu à peu apprendre à aimer son peuple, qui ne le mérite pas. Et Jésus sera un autre Moïse, car les brebis persistent à se perdre.

Mais qui est donc Dieu ? Celui de mes ancêtres ? C’est bien joli, mais les temps ont changé. Où est le nôtre aujourd’hui ? Comment le voir au présent ? C’est ce qu’orchestre le psaume, qui va plus loin que ce que nous pensons spontanément : la louange provient de l’étonnement et de l’admiration pour ce qui est arrivé, au passé et au présent ; la Bible illustre ma vie, en fouillant sous les apparences. Car nous ne sommes pas nés par hasard, comme des grains de sable échoués sur une plage, pour une vie sans horizon dans la crainte de la mort. La liberté de celui qui loue Dieu vient d’une mémoire qui s’élargit, ce qui n’empêche nullement les épreuves, qui obligent à renouveler les choix.

Tel est l’avertissement de Paul, qui provient de son expérience, car il a été incompris, persécuté. Les grands moments ne sont pas une drogue qui immobiliserait tout ; au désert, les Hébreux oubliaient vite les miracles. La pédagogie divine est incessante, dans le défi des événements. « Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies », dit Dieu (Is 55) ; il n’est pas une nounou. Beaucoup de choses nous paraissent absurdes ou nous laissent sans force. Avons-nous été victimes d’une illusion céleste ? Pourquoi tant de gens divorcent-ils, alors qu’ils ont sincèrement cru à leur mariage ? Si Jésus ne s’était pas laissé submerger par l’injustice, y aurait-il eu un christianisme ?

Et l’évangile montre que Jésus ne se place pas au-dessus des événements. Il refuse l’attitude typique de la religion naturelle, pour laquelle Dieu n’est qu’un justicier qui guette ses victimes. Les gens qui sont morts étaient des pécheurs ordinaires, comme nous. L’appel à la conversion est simple : Sommes-nous prêts, face à ce qui peut arriver ? Avons-nous encore des « dossiers » mal refermés, des rancœurs qui couvent ?

La seconde partie de l’évangile élargit le regard. Voyons-nous des « figuiers stériles » autour de nous ? Plutôt que de les juger, nous sommes invités à nous en occuper de deux manières : user de notre imagination pour trouver un peu de « fumier » approprié, et surtout intercéder pour eux. En effet, en marge de toute efficacité visible, la prière a une force que nous oublions trop souvent.

2ème Dimanche de Carême

17/3/19, Carême 2 – C : Torpeur et réveil !

Gn 15,5-12.17-18 ; Ps 26(27),1.7-14 ; Ph 3,17-4,1 ; Lc 9,28-36.

L’homme est libre, mais l’histoire de l’humanité a mal commencé. Une première phase aboutit au déluge, et ensuite la tentative totalitaire de la tour de Babel doit être contrée. Résultat ? Un émiettement, chacun dans son coin. Pour sortir de ce dilemme, Dieu lance Abraham, qui a un profil de réfugié sans force politique ou économique. Chargé d’une lourde promesse, il a obéi à un appel de Dieu, mais rien ne s’est passé comme prévu. Il a été ballotté en Canaan et en Égypte, mais il a reconnu un début d’histoire avec Dieu, et il lui parle. Sa justice n’est pas d’avoir fait de grandes choses, mais d’avoir cru à une promesse d’allure invraisemblable. C’est notre modèle, dira Saint Paul, car la foi n’est pas le rêve d’un moment, mais la persistance d’une histoire étrange avec Dieu, bien au-delà de simples « bonnes actions ».

Il en résulte une intimité, qui permet à Abraham l’apatride d’interroger Dieu : « Quelle est la suite ? Où vais-je habiter ? » Et la réponse divine est surprenante : Abraham doit prendre de ses biens pour faire un sacrifice coûteux. Ces animaux partagés représentent Dieu et Abraham face à face, à égalité : c’est une alliance, avec une exigence de fidélité jour après jour. Dieu prend Abraham au sérieux, et nous avec lui, ce qui n’empêche pas un sommeil troublé. 

Un tel sommeil est un signe : Adam l’a connu lors de la formation d’Ève, et aussi les disciples face à la Transfiguration que nous entendons aujourd’hui. Est-ce un songe ? Est-ce réel ? Pierre est débordé. Il voudrait figer l’événement, trop vaste pour lui : Moïse a créé Israël comme peuple, et Élie doit revenir à la fin des temps. Ils parlent du « départ » de Jésus (le mot employé est « exode », comme lors de la sortie d’Égypte). C’en est trop pour Pierre, qui ne veut pas entendre parler de la Passion ; il veut les séparer, les faire taire. Pourtant, cette Passion est bien là, avec une nuée sombre, et cela fait peur – comme nous, lorsque la croix se profile et que notre horizon se rétrécit dangereusement. Malgré tout, cette Transfiguration restera un mémorial (2 P 1,17-18). Tout se résume en Jésus, qu’il suffira d’écouter.

Et le psaume nous invite justement à rester en dialogue avec Dieu, pour sur­monter toute peur et chercher sa face. Tu crois qu’il est infini, trop loin ? Non, dira Jésus : il est présent chez mon voisin, chez un passant, chez un mendiant. Jésus est clair : « Tout ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens… »

Saint Paul arrive en fanfare : « Imitez-moi ! » Pour qui se prend-il ? Mais il explique ailleurs qu’il est pécheur : non seulement il a persécuté l’Église, mais encore il se voit incapable de faire le bien que pourtant il voudrait accomplir. La réalité de son intervention ici est d’abord qu’il aime les frères. Paul est constam­ment face à la croix, qui n’est autre que l’histoire réelle, mais sa vraie patrie n’est pas sur terre : elle est dans la résurrection, dont il a un avant-goût. Ainsi, il nous invite à ne pas fuir la croix. Pourquoi ? Pour avoir quelque chose de vrai à dire au voisin que la vie a bousculé aussi, et surtout pour inviter nos enfants à chercher le sens de leur vie, car le monde actuel est très éclaté, sans projet bien clair, et notre parole est souvent fade. Ne tombons pas dans la résignation !

1er Dimanche de Carême

10/3/19, Carême 1 – année C : Parole et mémoire.

Dt 26,1-11 ; Ps 90(91),1-2 + 10-15 ; Rm 10,8-13 ; Lc 4,1-13.

On nous parle de milliards d’années-lumière... Le monde est très vaste, et chacun de nous est petit, même s’il rêve grand. Comment trouver sa place ? Les modestes prémices dont parle le Deutéronome donnent une orientation très utile : la petite aumône que je suis invité à faire sera peut-être gaspillée, mais elle peut prendre pour moi un sens considérable : si mon travail a produit un petit quelque chose, c’est l’aboutissement d’une longue histoire, la mienne, avec un tas de complications, maintenant comme autrefois. Mais il s’agit de déclarer ce résultat comme action de grâce, en fouillant un peu dans la mémoire : le Seigneur m’a fait une promesse que j’ai peut-être oubliée, mais voici qu’il y a aujourd’hui une part que je peux lui rendre comme signe de reconnaissance.

La mémoire ? Réfléchissons avec le psaume : Pouvons-nous dire que Dieu a été présent lors d’une épreuve ? En fait, les épreuves nous scandalisent toujours un peu, ou beaucoup : Dieu est-il vraiment bon ? Voyons donc l’évangile : c’est l’Esprit qui pousse Jésus au désert, précisément pour y être éprouvé. Avec le souvenir des 40 ans qu’ont passé les Israélites à tourner en rond dans un désert hostile. C’était intentionnel, car Dieu ne voulait pas qu’ils arrivent en Terre promise triomphants (et infantiles), car ils auraient fui à la première difficulté (cf. Ex 13,17). Le désert pose la bonne question : Pourquoi ? Le Deutéronome, cité par Jésus à propos du pain, répond : « C’est pour que tu saches qui tu es. »

Il y a une continuité entre épreuves et tentations ; c’est le même mot dans les langues de l’époque, car il s’agit de réalités voisines. Pourtant, les unes viennent plutôt de l’extérieur, des aléas de la vie réelle. Au contraire, les autres viennent plutôt de l’intérieur, du Malin qui agit en nous. En réalité, celles-ci sont de la plus haute importance, car qui ne désire rien est mort : cœur de pierre et non cœur de chair. Il y a un combat nécessaire « pour que tu saches qui tu es ».

Jésus a surmonté les tentations, toutes les tentations, nous dit-on, donc aussi les miennes. L’Esprit a été plus fort, et ensuite il s’exprime à travers lui : et Jésus va agir avec force et parler avec autorité. Ou plutôt, il va laisser parler l’Écriture en la rendant présente, ce qui chasse les démons. Mais attention : le Malin aussi connaît l’Écriture, et il me suggère toujours de la mettre à mon service. Tentation redoutable : je voudrais bien me propulser vers le ciel, plus haut que la médiocrité qui m’entoure. Comme les prophètes avant lui, Jésus est resté solidaire de son peuple, proche des petites misères de chacun.

Dans le passage donné aujourd’hui, Paul s’appuie fortement sur l’Écriture : la Parole est proche de ton cœur. Si c’est vrai, tu es dans l’intimité de Dieu, et c’est ça le salut. Alors l’Esprit va ouvrir ta bouche et tu vas affirmer ta foi. Si c’est faux, ton discours ressemblera à une leçon bien apprise ; ton visage et ton attitude te trahiront. Et c’est justement le grand défi actuel : que les chrétiens rendent compte sans grandes phrases de l’espérance qui les anime. C’est toujours une victoire, mais il convient de ne pas s’affoler des couacs, des petits échecs : ils nous donnent un peu d’humilité !

Mercredi des Cendres

6/3/19, Cendres année C : Conversion tous ensemble.

Jl 2,12-18 ; Ps 50(51),3-6 + 12-17 ; 2 Co 5,20-6,2 ; Mt 6,1-6 + 16-18.

À Pâques nous célébrerons la victoire du Christ sur la mort ; c’est aussi notre résurrection ici-bas. Ce n’est pas une mince affaire, car pris dans les routines nous n’avons pas l’habitude de nous voir morts et stériles ; il est tentant de se résigner à la médiocrité. Le Carême qui commence aujourd’hui est un temps de préparation très utile, comme invitation à la conversion : renouveler tous ensemble notre initiation chrétienne, pas moins. Bien sûr, l’invitation est quotidienne, mais il s’agit maintenant de le faire ensemble, de retrouver. la fraternité qui s’émousse toujours un peu. La ligne directrice est simple : méditer sur les tentations de Jésus au désert, où nous sommes invités à retrouver les nôtres. Cela demande de l’imagination, mais la liturgie va nous y aider.

Les journaux suggèrent sans trop le dire que le monde s’enfonce dans le néant ! Eh bien, pas de révolution, mais « déchirez votre cœur », demande Joël, qui que vous soyez, jeunes ou âgés. Donc, rendez-le sensible d’abord à votre propre réalité, sans incriminer autrui, et vous découvrirez que Dieu est proche, car il est vivant et sait se manifester de manière imprévue. Concrètement, il s’agit de détecter nos petites idoles familières : par le jeûne (De quoi ai-je toujours envie ?), l’aumône (Suis-je prêt à donner sans savoir si c’est utile ?) et la prière (Est-ce que j’ose adresser à Dieu ce qui me passe par la tête, même ce dont j’ai honte ?). C’est à la portée de tout le monde ! Et on peut s’aider les uns les autres. Le monde a besoin de joie communicative.

« Laissez-vous réconcilier », demande Paul. Ce n’est simple qu’en apparence, car nous sommes très moralisateurs : nous cherchons toujours à nous justifier. Suivons la petite Thérèse, qui se voyait plus pécheresse que Marie-Madeleine ! Elle avait raison : n’étant pas scandalisée d’elle-même, elle était libre et joyeuse, proche d’autrui.

Car le péché a un poids, sur nous et sur les autres, et c’est justement ce que porte Jésus-Christ. Le psaume d’aujourd’hui évoque l’histoire de David (2 S 11 et 12) : s’étant reconnu pécheur, il est entré dans une intimité avec Dieu qu’il ne soupçonnait pas ; sortant de la vanité de celui qui réussit tout, il a commencé à s’intéresser à ses enfants. De plus, ayant expérimenté le salut, il est prêt à en témoigner. Le cantique de Zacharie (Benedictus) reprend son parcours en deux étapes : les réussites, puis le salut par la connaissance du péché.

Nous entendons aujourd’hui Jésus nous parler personnellement, et annoncer que nous pouvons retrouver Dieu comme père. Le mot « hypocrite », en grec, désigne un acteur : il met un masque et joue un rôle. C’est aussi notre réalité, car nous sommes toujours sensibles à l’opinion d’autrui, ce qui est un esclavage. Mais cet « autrui », nous l’imaginons, alors qu’en fait il s’en moque car il a le même problème d’être reconnu. Le seul « autrui » qui compte, c’est le Père, qui nous connaît mieux que nous-mêmes, puisque sa Parole nous visite.

Concluons avec David : « Rends-moi la joie de ton salut, aux criminels j’enseignerai tes voies. » Oui, les criminels que nous sommes sont aveugles !

8ème Dimanche ordinaire

22/5/16, 8e dim. ord. C. La parole claire a une force !

Si 27,4-7 ; Ps 91,2-3,13-14,15-16 ; 1 Co 15,54-58 ; Lc 6,39-45.

Le premier verset du premier psaume affirme : « Bienheureux qui ne s’assied pas avec les railleurs. » Beaucoup de choses vont mal, nous le savons ; la faute des autres est immense. On peut toujours en parler longuement, ou traiter cela par le rire. Pourtant, les plaisanteries ne créent pas la communication, et la médisance est contagieuse. Or, nous avons besoin pour vivre d’échanger sur la vie. Mais il faut oser s’ouvrir, et ne pas se cacher sous un bavardage. Le Sage de l’Écriture a beaucoup expérimenté : par la parole, on peut encourager quelqu’un, ou le confiner dans la tristesse des jours monotones. « Au commencement était la Parole, et la Parole était Dieu. » C’est une puissance divine plus grande que celle des canons, et elle nous a été donnée. Qu’en faisons-nous ? La parole de Paul était forte, car il connaissait sa faiblesse et n’en avait pas honte.

Le psalmiste a médité sur ce paradoxe : le juste n’est pas celui qui s’épuise à avoir l’air juste, mais au contraire celui qui s’attache à une parole plus haute, sachant qu’il est contradictoire et qu’il ne domine pas grand-chose. Il a éprouvé qu’il existe un amour gratuit qui est parfois tranchant, mais qui renforce sa vie. Il le chante, et il voudrait le communiquer. Ainsi, il peut être fécond, car il sait qu’il n’en est pas propriétaire. La louange qui en résulte est plus haute que les tracas quotidiens.

Face aux ruines visibles, les Prophètes s’étaient interrogés sur la mort, se refusant à y voir la fin ultime. Paul reprend ce langage d’espérance en le mettant au présent : la victoire est acquise par Jésus-Christ, grâce à qui l’être mortel que nous sommes sera revêtu d’immortalité. Ce futur annoncé est en mouvement dès maintenant, mais il y a toujours un réflexe de repli, à cause du péché, qui sépare du Christ. Dans ce cas, l’horizon de l’être périssable que nous sommes n’est que la mort, et c’est une épouvante qu’il faut cacher. C’est ainsi que le langage se trouble, devient stérile et fermé. Comment en sortir ? En écoutant la Loi, qui est sainte, rappelle toujours Paul ; ellei est là pour nous dénoncer, c’est-à-dire pour nous montrer qui nous sommes réellement. Elle est bien davantage qu’un code anonyme qui permettrait de comptabiliser les infractions. Le Décalogue commence par le plus important : « C’est moi le Seigneur qui t’ai tiré de l’esclavage… » La suite est une adresse personnelle, en « tu », et qui se termine par un résumé « Tu ne convoiteras pas » : un vaste programme, pour nous qui rêvons toujours d’autre chose. Tiré de l’esclavage ? Il ne s’agit pas d’une liberté intemporelle qui plane comme une ivresse, mais d’une mémoire : j’ai connu des moments de liberté, qui peuvent avoir été des miettes dispersées. Je suis invité à en faire mon histoire avec Dieu, une histoire d’amour qui va mêler le mortel et l’immortel, les difficultés du jour et la paix. C’est ce qui donne la fermeté dont Paul est l’exemple.

La paille et la poutre ! Jésus n’invente rien, mais il prend le plus grand soin de rafraîchir l’héritage des Prophètes et des Sages, avec l’arbre et ses fruits. Aujourd’hui, il parle de l’aveuglement qui stérilise la parole. L’image de la poutre est suggestive : on ne voit plus rien, sinon de vagues apparences, sur soi-même et sur autrui. Un monde d’ombres et de rôles. Nous valons mieux que ça, non ?

7ème Dimanche ordinaire

24/2/19 7e dim. ord. C : Qu’est-ce que la liberté ?

1 S 26,2.7-9.12-13.22-23; Ps 102,1-2,8.10,12-13; 1 Co 15,45-49 ; Lc 6,27-38.

Saül, un grand timide, a été oint par le prophète Samuel comme roi, c’est-à-dire comme Messie. Puis il a été rejeté, et le même Samuel, venu à Bethléem,  a oint David, qui devenait ainsi un autre Messie. Mais Saül, infiniment jaloux, ne voulait pas lâcher prise, alors que son fils Jonathan, grand ami de David, s’efforçait de calmer son père, de sorte que celui-ci était écartelé entre sa fureur et le sentiment de sa propre injustice. Dans le passage que nous entendons aujourd’hui, Saül et son armée pourchassent David dans le désert de Judée, dans les vallées entre Hébron et la mer Morte. Une certaine nuit, Saül dort sans défense, mais David refuse d’en profiter, avec une double dimension : il ne veut pas tuer un ennemi, mais surtout il respecte la fonction de Messie, car elle est un signe de Dieu sur terre, même si le titulaire n’est guère satisfaisant. Bien plus tard, Paul demandera de respecter les gouvernants et de prier pour eux. Ce n’est certainement pas pour les couvrir de fleurs, car eux aussi sont insatisfaisants. Ce sera un signe que nous appartenons à un autre royaume qui n’est pas dans les nuages, mais qui s’insère dans les réalités terrestres. Les récits de martyres sont impressionnants à cet égard. Ou, pour le dire autrement, Paul est en fait très subversif, mais il avance comme masqué. Avant lui, Jésus aussi était subversif à sa manière. On a voulu l’écarter, mais sa présence est devenue plus forte que de son vivant : l’échec et la mort ont été vaincus, comme l’annonçaient les prophètes.

Le psaume paraît à la fois lyrique et un peu lointain : c’est si beau ! En fait, il explique ce que Saül ne pouvait pas comprendre, car sa violence maladive le mettait dans l’angoisse, le confinait dans une cage d’où il n’avait pas la force de sortir. Il était comme écrasé par son péché et ne pouvait que s’enfoncer, entièrement dominé par le refus de David de l’attaquer. Le chant du psaume célèbre la joie d’être déchargé d’un poids. Mais n’oublions pas : il y aura toujours d’autres Saül, car une liberté comme celle de David ou de Jésus suscite une exaspération.

Paul reprend la même chose sous un autre angle. Créés à l’image de Dieu ? Splendide, mais cela se passe dans une glaise où l’on s’embourbe. Le Christ est au ciel ? Certes, mais le ciel est venu sur terre, et « l’image » peut se restaurer ici et maintenant. C’est le miracle de la miséricorde, de l’expérience du pardon qui nous fait retrouver notre être profond aspirant à la vie éternelle. Le Christ surplombe Adam, et le transforme.

Dans l’évangile, Jésus parle à ceux qui l’écoutent. Tout est là, car il s’agit d’un rapport personnel. Sans cela, l’idée d’aimer un ennemi, c’est-à-dire quel­qu’un qui m’a fait du mal, est très irréaliste, ou encore peut représenter un sommet de vertu orgueilleuse : je suis meilleur que les autres ! Bravo, mais il s’agit d’autre chose. Nous sommes entourés d’objets, d’habitudes, d’êtres rassurants, car il faut se protéger de toute atteinte, et l’ennemi vient troubler cette identité fragile, qui ne sait trop comment se défendre. Or, Jésus arrive, invitant à une relation intime qui sera plus forte que toute menace. Déjà le psalmiste se demandait : « Que me fait l’homme à moi ? » Ce ne relève pas de l’insensibilité ou du mépris, mais de la liberté.

6ème Dimanche ordinaire

17/2/19 6e dim. ord. C : Être connu de Dieu ?

Jr 17,5-8 ; Ps 1,1-6 ; 1 Co 15,12.16-20 ; Lc 6,17.20-26.

On procède toujours par imitation. Un enfant imite ses parents ou fait exactement le contraire, ce qui revient au même, puisque la révolte n’est pas la liberté. Un adolescent, découvrant ses propres complexités et les imprévus de la vie, cherche un ou plusieurs modèles, une idole à aduler – ou plusieurs. Un amoureux croit obscurément avoir trouvé un point d’appui pour exister vraiment. Un adulte espère qu’un chef charismatique va le sauver du néant. Tout cela est naturel : contrairement à l’animal qui est vite autonome, l’être humain naît prématurément et doit tout apprendre de son environnement, en commençant par parler. C’est là qu’intervient Jérémie, qui n’avait aucune envie d’être prophète et qui se lamentait d’être incompris. L’heure était grave, l’exil était proche, et il voyait que ses contemporains cherchaient des bouées de sauvetages : savantes manœuvres politiques, faux prophètes aux discours rassurants… Les foules ont été et sont toujours versatiles : en arrivant à Jérusalem, Jésus fut acclamé comme fils de David, et huit jours plus tard, face à Pilate qui n’y comprenait rien, il était rejeté avec autant d’énergie.

Le prophète, toujours seul, n’est pas écouté, alors qu’il parle de la vie, tout simplement, c’est-à-dire de cette réalité fragile qu’on cherche à protéger. La vie ? Ma vie ? D’où vient-elle et où va-t-elle ? On sait que les déceptions sont douloureuses ; on soupçonne bien que les réconforts sont passagers. Jérémie demande de s’appuyer sur Dieu, mais cela paraît vague, lointain. Est-ce une drogue offrant le Ciel à bon compte pour échapper au présent ? Non, le Dieu de la Bible n’est pas une abstraction. Il a créé l’homme libre, et il le suit de près, apprenant même son métier de Dieu, car avec cette liberté, l’homme se croit malin et fait un peu n’importe quoi ; alors, l’injustice domine. Ainsi, il se développe une longue histoire, qui montre que Dieu connaît l’homme et ne craint pas de le bousculer. Repensons à Abraham un peu perdu, ou aux Israélites qui n’avaient aucune envie de sortir d’un esclavage pseudo-confortable. Tout cela fait une mémoire qui peut se superposer à la mienne. Pourquoi donc irais-je d’oubli en oubli, comme une boule de billard qui rebondit sans cesse jusqu’à tomber dans un trou ?

Le psalmiste, qui a médité sur Jérémie ajoute un avertissement de prudence : se méfier des influences mondaines, qui sont attractives mais qui stérilisent. C’est en ruminant l’enseignement du Seigneur qu’on se découvre connu de lui, et c’est bien ce que demande le Shema Israël (Dt 6,4s). Et cela durera au-delà de la mort, ce que Paul développe en parlant de résurrection. Le « juste » n’est pas une statue parfaite, mais celui qui, en se tournant vers Dieu, reconnaît qu’il n’est pas le maître de sa vie.

L’évangile de Luc donne une forme moins familière des béatitudes, augmentées de malédictions. On peut ricaner en lisant platement « bienheureux les malheureux », ce qui est effectivement ridicule. Mais voyons la réalité : chacun connaît l’expérience de souffrir d’une pauvreté, d’une absence, d’une douleur. Faut-il le cacher pour faire bonne figure, ou découvrir avec stupéfaction que Dieu me connaît, que rien n’arrive en vain ? Celui qui est plein de lui-même disparaîtra dans le vide, mais vivre intensément le présent conduit à l’espérance.

5ème Dimanche ordinaire

7/2/16, 5e dim. ord. C : Le monde résiste ? Plongeons-y !

Is 6,1-8 ; Ps 137(138),1-8 ; 1 Co 15,1-11 ; Lc 5,1-11.

Le prophète est solidaire de son peuple, solidaire de son péché. Comme tout le monde, Isaïe craint un peu la manifestation de Dieu qui ébranle tout ; mais la sainteté divine n’est pas un éloignement, contrairement à ce qu’on croit souvent. Il sait se rendre proche, et Isaïe subit une purification énergique ; ses oreilles s’ouvrent, et sa parole va être transformée. Il entend un appel et se montre disponible, car il aime son peuple, comme tous les prophètes, ainsi que Jésus et Paul. Car c’est ça le défi : Comment aimer un peuple qui divague ? On voudrait tant le remplacer ou au moins l’améliorer…

Dans la suite, sa mission sera de parler pour n’être pas écouté. Ça paraît bizarre, mais c’est essentiel : le monde refuse d’être dénoncé, alors qu’il court à la catastrophe ; le prophète ne peut s’enorgueillir de ses succès ! L’histoire ancienne d’Israël est exemplaire : l’idolâtrie du peuple qui se croit fort le conduit finalement à l’esclavage et à l’exil. De même, Jésus accomplira cette prophétie d’Isaïe : parler pour ne pas être entendu, afin que le mal secret apparaisse au grand jour et qu’il puisse le porter sur la croix.

Pierre est dans la ligne d’Isaïe. Il peine à l’ouvrage, mais lorsque Jésus est dans la barque, sa pêche est triomphante. Il reconnaît une présence de Dieu, et ça le trouble, car il est un pécheur normal. Spontanément, il préférerait s’en tenir à une petite vie ordinaire, sans risques anormaux. D’ailleurs bien plus tard, après avoir reconnu la résurrection de Jésus, son premier réflexe, nous dit Jean, sera de retourner à la pêche : il a une famille à nourrir.

Pour l’immédiat, ses compagnons et lui laissent tout et « suivent » Jésus. Tel est le verbe habituel, qui vient du latin, mais le mot grec signifie proprement « accompagner, être acolyte ». Il va s’agir d’entrer peu à peu dans son intimité. La notion de « pêcheur d’hommes » est encore confuse pour eux, car leur point de départ est une sorte de fascination pour un gourou qui paraît tout-puissant. Ainsi, lors de leur appel, les disciples ne sont pas libres ; ils vont devoir cheminer peu à peu jusqu’au scandale de la croix. Mais un tel début est nécessaire. Le nouveau converti abandonne son cadre et ses références ; il cesse de se défendre, comme le veut la vie sociale de tout le monde. Zébédée a certainement été choqué que ses fils le quittent brusquement.

Peuple pécheur, Isaïe, Pierre… Que faire de tout ce poids ? Eh bien, l’évangile proclamé par Paul (kérygme) tient en une ligne ! Il s’agit strictement du péché et de l’expérience de la miséricorde ; et justement, celle-ci a un goût de résurrection. Que Jésus ressuscité soit apparu physiquement à beaucoup est bien, mais ce serait une simple bizarrerie de la nature s’il n’y avait pas « selon les Écritures », c’est-à-dire selon un sens donné par une histoire très singulière révélant un Dieu qui dépasse la mort et se rend présent. On chante avec le Psaume 1 : « Dieu connaît la voie des justes. » Il n’oublie pas. Et qui est juste ? Non pas le champion de vertu, mais celui qui peu à peu s’est laissé rendre juste (ou « justifier ») par cet amour gratuit. L’« œuvre de tes mains » qu’invoque le psaume du jour se poursuit inlassablement.

4ème Dimanche ordinaire

3/2/19, 4e dim. ord. C : Être connu de Dieu, tel que je suis !

Jr 1,4-19 (complété); Ps 70(71),1-6 + 15-17; 1 Co 12,31-13,13; Lc 4,21-30.

Être connu de Dieu ! Bien souvent, soit on s’en méfie (Quel châtiment ai-je mérité ?), soit on l’ignore (Va-t-il se soucier de mes problèmes ?). En fait, il s’agit d’un amour très concret, qui ne doit rien aux réflexions philosophiques sur l’existence de Dieu. Fondamentalement, l’expérience d’être connu de Dieu n’est pas autre chose que d’être visité par sa parole, qui éclaire les circonstances de la vie, si souvent incompréhensibles. Le péché reste un échec, mais il n’est plus un obstacle. Il en résulte une mémoire enrichie, ou encore le « mémorial » d’une longue histoire avec Dieu : j’ai été tour à tour Adam et Ève, Caïn, Abel, le David de l’histoire qui savait chanter des Psaumes…

… et aussi Jérémie, qui est le contraire d’un homme d’envergure, et qui aurait certainement préféré rester dans son coin, tout comme Abraham bien avant lui. Il a découvert qu’il est connu depuis sa conception, et qu’il a une mission de discernement qui le dépasse. Et il ose le dire. Il n’est pas du monde, mais envoyé à son peuple, et même au vaste monde qui est aveugle. Comme nous, et heureusement que nous ne sommes pas à la hauteur, du moins individuellement ! Car nous sommes les membres d’un seul corps, qui est bien plus que la somme de ses parties. Jérémie va souffrir, être persécuté, et même se plaindre jusqu’à maudire sa naissance. Comme nous. Mais se sachant connu de Dieu, il a une liberté insoupçonnée : même ses plaintes deviennent prière. Il ose parler familièrement à Dieu, ce à quoi le psaume nous invite aussi. Les humiliations, ça existe, mais ça maintient en alerte, et le retour à Dieu donne une paix très vivante.

Après son exposé sur les charismes dans la communauté, Paul remonte à la source dans ce célèbre hymne à l’amour. Il ne parle pas de l’homme charitable, débordant de charismes ou de belles actions, mais de la charité, qui est un peu comme la sagesse qui a créé le monde. Elle ne s’acquiert pas comme un bien qui serait ma propriété. C’est un don, fruit de l’intimité avec Dieu ; et c’est la seule chose sur laquelle la mort n’ait pas prise : « Je connaîtrai comme je suis connu. » Mais tout ce qui est vivant est fragile ; il faut l’alimenter.

À Nazareth, Jésus a d’abord été admiré dans la synagogue, où il parlait de la présence de l’Esprit aujourd’hui. Puis il se produit un refus : l’accomplissement des Écritures va au-delà d’Israël, au-delà du périmètre connu. Pourtant, la colère violente qu’il suscite prouve qu’il a touché juste, comme Jérémie et bien d’autres prophètes, toujours minoritaires. De la même manière, le grand discours de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie est d’abord bien accueilli par tous, Juifs et craignant-Dieu (Ac 13), mais la semaine suivante, il est rejeté avec force par les Juifs : ils croient que leur identité a été atteinte, ce qui est en effet insupportable sans une haute dose d’Esprit saint. Problème très moderne, quand l’étranger fait peur… En outre, c’est une constante de l’évangélisation, mais ce rejet est utile, car il permet de tester la charité et de rebondir. Paul n’a jamais méprisé ses adversaires : après s’être énervé, il a fini par admettre que le faux-pas des Juifs fut providentiel (Rm 11,11).

3ème Dimanche ordinaire

27/1/19, 3e dim. ord. C : En avant !

Ne 8,1-3 + 6 + 8-10 ; Ps 18(19),8-15 ; 1 Co 12,12-30 ; Lc 1,1-4 + 4,14-21.

Les exilés sont revenus à Jérusalem, mais ils sont un peu perdus, et Esdras les prend en main : d’abord, lorsque le nom de Dieu est invoqué, il est présent. L’être humain est capable de le rendre proche et de s’incliner. Plus généralement, c’est l’effet de la prière et de la prédication. Ensuite et surtout, cette présence est miséricorde : mais souvent nous sommes gênés à cause d’obscures culpabilités que nous ne savons pas dire clairement. Le saint n’est pas un être parfait figé en statue, mais celui qui ne s’affole pas des abîmes qu’il discerne en lui-même ; il ne craint pas d’être éclairé par l’Écriture, c’est-à-dire en fait dénoncé. C’est l’expérience de Paul, quand il entend « Tu ne convoiteras pas ». Et les horizons s’ouvrent pour partager avec autrui. Donc, c’est la fête !

Cette fête n’est pas de l’ivresse, mais de la joie, et c’est ainsi que Jésus a commencé sa vie publique, à Cana. Car la loi du Seigneur est parfaite, chante le psaume. Elle rend sage le simple d’esprit, celui qui ne sait pas quoi faire de sa vie. Qu’est-ce à dire ? À travers l’écoute et les gestes d’obéissance, la Parole vient visiter ce que nous avons mis « sous le tapis » et que nous ne voyons plus, sauf quand nous avons des réactions un peu bizarres. Et cette sagesse conduit à l’espérance.

Ainsi se crée la communion dans l’Église, par les charismes et par la complémentarité des membres très divers d’un même corps. Le cerveau a besoin de l’orteil, et réciproquement. Mais cela ne marche que si le Christ est à la tête ; on ne peut être frère sans être fils, comme lui. Pour nous, être fils, c’est être engendrés par la miséricorde. Il y a deux formes opposées d’orgueil : celui qui se croit tout, et celui qui, n’étant pas tout, croit n’être rien. Dans les deux cas, il s’isole de la fraternité dans l’Esprit : son Dieu est absent. À ce propos, le communisme a beaucoup fait rêver en période de combat, mais son erreur tragique a été d’écarter Dieu, et concrètement d’abolir toute miséricorde et de nier la personne : pas de place pour le pécheur, c’est-à-dire pas de place pour la liberté. Or, j’ai toujours le droit d’être idiot, et j’y tiens.

Les débuts en Galilée de la vie publique de Jésus étaient prometteurs. Il se rend à Nazareth, où on l’a vu grandir et travailler sans faire de vagues. Et là, il ne fait pas un grand discours : il s’identifie à la proclamation du prophète Isaïe. Proclamation, et non lecture passive. Comme au temps d’Esdras, l’Écriture devient parole de Dieu ici et maintenant quand elle est proclamée. Et c’est bien ce que souligne Jésus, et cela étonne. Plus tard, lorsque Jean-Baptiste emprisonné fera demander à Jésus s’il est bien « celui qui doit venir », il se bornera à répondre en citant le même passage. Mais que penser de toutes ces guérisons ? Quel en est l’effet sur le cœur et les raisons de vivre ? La clé est dans la finale : « Une année de miséricorde du Seigneur. »

Le prologue à Théophile pose une question curieuse : En quoi les récits précédents étaient-ils insuffisants, alors qu’ils étaient dus aux « témoins oculaires serviteurs de la parole » ? Eh bien, ce prologue se trouve relayé au début des Actes par un autre prologue au même Théophile. Ainsi, la prédication primitive de l’Église, qui est centrée sur la mort et la résurrection du Christ selon les Écritures, se trouve fermement soudée à la vie terrestre de Jésus. A-t-on bien remarqué que le Credo ne dit rien de son enseignement ni de ses gestes ?

2ème Dimanche ordinaire

17/1/16, 2e dim. ord. C : reprise énergétique de l’ordinaire.

Is 62,1-5 ; Ps 95(96),1-3 + 7-10 ; 1 Co 12,4-11 ; Jn 2,1-11.

Après un voyage de noces, un couple est rapidement confronté à une routine ordinaire, entrecoupée de divers problèmes du quotidien : métier, maison, famille, soucis. De même, après les fêtes entourant Noël, nous abordons le temps ordinaire, qui est celui de l’espérance, représentée par la couleur verte.

Espérance ? Il ne s’agit pas d’une drogue qui permettrait de fuir le présent en attendant passivement un futur glorieux ; ce serait en fait lugubre, et il n’y aurait rien à dire aux enfants qui naissent. Isaïe nous rappelle que l’aujourd’hui est essentiel, car c’est le lieu de la tendresse de Dieu ; c’est elle qui change l’aspect du monde. C’est vrai de l’intimité personnelle avec Dieu, entretenue par l’écoute et la prière. C’est vrai aussi de la relation conjugale entre le Christ et l’Église, qui est illustrée et entretenue par la liturgie. Le Dieu de la Bible est à la fois créateur de grandes choses et passionné d’humanité : il se réjouit d’être écouté mais il respecte patiemment l’homme dans sa faiblesse.

Et ensuite ? Le psaume suggère une double dimension : donner une parole au monde et chanter un cantique. Mais d’où viendra cette parole ? De professionnels bien préparés ? Non, car ce serait le succès de beaux discours qui convainquent l’esprit et non le cœur, alors qu’il s’agit d’annoncer une miséricorde joyeuse ; c’est une denrée très spéciale qui a trait aux raisons de vivre. Or, la miséricorde est d’abord une expérience reçue dans la durée : être aimé gratuitement même quand on s’en voit indigne. L’effet en est exprimé par des cantiques, une musique qui met de l’harmonie. Mais cela reste précaire, car le monde la combat au nom d’une certaine efficacité aveugle, et il ne faut pas se laisser dévorer.

Et c’est là qu’intervient Paul, aujourd’hui. Il se concentre sur la vie de la communauté chrétienne, en tant que gouvernée par l’Esprit saint. Il ne s’attache pas ici aux membres du corps, avec leurs aptitudes humaines qui peuvent être variées : une belle voix, un métier socialement important, une haute formation scolaire, un bon caractère, etc. Il parle des charismes, c’est-à-dire de dons qui étonnent même ceux qui les reçoivent, car ils sont poussés par plus grand qu’eux : il suffit de penser aux résistances des prophètes depuis Moïse. Ces charismes font grandir la communauté, la préparent à envoyer des missionnaires, qui seront comme ses pieds, partant au bout du monde ou chez les voisins.

Mais le goût des choses peut toujours se perdre. Aux noces de Cana, Marie a déclaré sans ambages qu’il n’y avait pas de vin, avec l’humilité de ceux qui ne comprennent pas bien, mais qui espèrent. Les apôtres sont encore inertes, et c’est alors que survient l’obéissance d’obscurs serviteurs, qui se sont remués pour une tâche modeste, peut-être ingrate, et qui comprennent. Soyons comme eux, à l’écoute, et nous découvrirons, surpris, que le monde est plus vaste que nos petites idées et que nos craintes : il peut être savoureux. À la fin du banquet, Jésus se confond avec l’époux, car c’est lui le vrai maître du repas ; c’est bien pour ça qu’il est venu. C’est le premier signe : il reste du bon vin pour la suite !

Baptême du Seigneur

13/1/19, Baptême du Seigneur : l’Esprit ouvre des voies.

Is 40,1-5 + 9-11 ; Ps 103(104),1-4 + 24-30 ; Tt 2,11-14 + 3,4-7 ; Lc 3,15-16 + 21-22.

Pour la Bible, le désert n’a rien de pittoresque : c’est un lieu vide et inquiétant, d’où l’on espère sortir pour se fixer, se mettre des racines. Eh bien, une gare à l’heure de pointe peut très bien être ressentie comme un désert, car rien ne se dit : une cacophonie de destinées. Et Dieu a besoin des hommes – de nous – pour s’y manifester. Jérusalem, la ville sainte, est devenue comme un désert ; tout ce qui n’a pas marché est pesant ; tout s’est essoufflé, et nous savons bien ce que c’est. Même dans ce cas, Dieu ne force personne. Isaïe, qui le sait bien, annonce une miséricorde, qui va se manifester par une voix puissante, qui étouffe les murmures. Le passé ne pèsera plus, et Isaïe demande à tous de se réveiller, de créer des sentiers, chacun à sa mesure : celui qui a une pelleteuse déplacera des montagnes ; celui qui est affaibli et n’a plus que son regard cherchera patiemment les brebis perdues aux yeux tristes. Or, le monde est grand, vaste, bien plus que toute ville, si attirante soit-elle, mais l’homme ne peut s’empêcher de refaire son petit monde, car il est toujours craintif.

C’est pourquoi la parole d’Isaïe fait pressentir au psalmiste que Dieu est partout : depuis les volutes menaçantes des nuages jusqu’au grouillement des poissons. La finale se chante, avec un léger changement : « Seigneur ! Envoie ton Esprit, qu’il renouvelle la face de la tè-è-rre. » La terre est bien la même, mais le regard change, et voit plus loin.

Le Jourdain est la limite de la Terre promise. Josué l’a franchie avec tout le peuple d’Israël venu du désert. Jean-Baptiste se trouve à cette frontière, et tous les déçus de l’époque accourent vers lui, espérant qu’il soit le Christ tant attendu, le descendant de David qui va accomplir les antiques promesses. Mais Jean sait qu’il n’a pas lui-même l’Esprit qui a inspiré Isaïe, et il annonce un plus grand que lui, qui transmettra l’Esprit, car il va s’agir d’une autre Terre promise : une citoyenneté céleste, au-delà de ce que nous pouvons imaginer.

Et Jésus devenu adulte entre dans ce baptême, car comme tous les prophètes avant lui il est solidaire de tout ce peuple en attente, mais sa famille lui repro­chera de s’en être détaché. Le ciel s’ouvre, le monde s’élargit. Par l’Esprit, il est engendré comme fils. C’est une nouvelle phase de sa vie, car « engendrer » est une opération permanente, et on verra souvent Jésus prier ; la paternité ne s’ef­face pas. Une intimité se construit peu à peu, jusqu’à la croix. Il y a aussi le feu, et une tradition ancienne veut qu’un feu ait surgi de l’eau au moment du bap­tême de Jésus, et on l’a rattaché à la colonne de feu du désert : présence de Dieu, mais aussi purification par raffinage, comme l’ont expérimenté les Israélites.

Tel fut Jésus, et tels nous sommes. Saint Paul est net : par le baptême, qui est le franchissement de la mort, nous sommes régénérés, engendrés comme fils de Dieu. Oui, mais c’est fragile et cela demande du discernement, car les idoles sont là ; ces choses créées par l’homme sont utiles, mais elles ne donnent pas la vie. L’image de l’Esprit comme colombe est forte : ce petit oiseau, symbole de la paix, est plein de vie, mais il suffit de peu de choses pour qu’il s’envole. Heureusement, il ne va pas bien loin ; une simple invocation peut le ramener !

Épiphanie

6/1/19, Épiphanie, année C : le monde entier résonne et s’illumine.

Is 60,1-6 ; Ps 71(72),1-2 + 7-13 ; Ep 3,2-6 ; Mt 2,1-12. 

Après la manifestation à d’humbles bergers juifs qui ont su retrouver Jésus et en parler, voici les sages orientaux, venus de fort loin. Sans doute païens, mais très instruits, ils sont capables de voir du neuf, de discerner une étoile parmi les immensités du ciel. Ils ont repéré la prophétie messianique de Balaam, un autre visionnaire oriental (Nb 24,17), et ils suivent l’étoile annoncée, qui les amène à Jérusalem, où ils vont entendre une parole biblique plus nette. En effet, l’astre s’arrête alors, mais ça se complique, car il y a déjà le roi Hérode, qui en arrivant de Rome en -39 a cherché à être reconnu comme Messie. Pourtant, cet Hérode inquiet est très ignorant des prophéties, alors que les sages lointains les entendent et les acceptent, si bien que l’étoile reprend sa course vers Bethléem, où eux seuls savent la suivre. Là, ils offrent ce qu’ils ont, puis repartent sans s’attaquer à Hérode : le roi qu’ils sont venus vénérer a une autre stature. C’est celui de la promesse faite à Abraham, un autre oriental : un seul Dieu pour toutes les familles de la terre. Qu’on se le dise !

Mais la révélation tardait, à cause de la violence : Jérusalem peinait à relever la tête, et l’obscurité planait sur les peuples, comme le rappelle Isaïe ; chacun était embourbé dans ses dieux nationaux, se méfiant des voisins. C’est une réalité permanente, source d’obscurité et d’illusions ; dans le noir on ne voit plus rien, ni ami ni ennemi, d’où paralysie et crainte, car tout est incertain. Une lumière a été annoncée pour tous : c’est finalement une étoile dans la nuit, et non un soleil de midi qui écraserait tout ou qui représenterait un pouvoir totalitaire. Cette lumière, qui anticipe une vision divine, va permettre à l’homme de se situer, de prendre des risques, sans chercher à dominer autrui, mais le décou­ragement dû à la faiblesse n’est jamais exclu. L’humanité avec ses souffrances est la même partout, si l’on sait bien voir, et une communion est à la clé.

Justement, Paul y voit clair : il sait très bien où il en est. Il n’est pas naïf sur la réalité du mal, mais il n’a pas honte de dire qu’il a saisi le mystère du Christ, qui s’enracine dans la Création. Pourtant, il ne s’attribue rien : il transmet ce qu’il a reçu par l’Esprit, et d’autres le font ou le feront avec lui. C’est à la fois très simple, comme le montraient les bergers de Noël, et universel avec les mages d’aujourd’hui. Mais en même temps, on ne peut l’inventer, sauf à devenir un tyran qui s’empare du monde. Il a fallu un événement très singulier qui prolonge les Prophètes : une nouvelle naissance !

Les traditions ultérieures ont donné des noms à ces mages lointains qui connaissaient le ciel et en espéraient quelque chose. Selon la version la plus connue, ils étaient trois rois : Melchior est venu de Perse, Balthasar d’Afrique et Gaspard de l’Inde. Leurs offrandes ont été représentées comme prophétiques, l’or symbolisant la royauté du Christ, l’encens sa divinité et la myrrhe sa passion (rites funéraires). Rien n’est venu du monde romain tout-puissant, qui est représenté par Hérode, le roi-client craintif et violent : le 28 décembre, on fêtait les Saints Innocents. L’arrivée du Christ si attendu a commencé par un drame. 

La Sainte Famille

30/12/18, Sainte Famille, année C :

1 S 1,20-28 ; Ps 83(84),2-6 + 9-10 ; 1 Jn 3,1-2 + 21-24 ; Lc 2,41-52.

Le lendemain de Noël, on a fêté Saint Étienne, le premier martyr, dont le procès ressemble à celui de Jésus. Ce clin d’œil rapide vers la Passion est suggestif pour nous, mais l’évangile nous rappelle en ce jour que Jésus en son temps ne s’est pas précipité : il a longuement mûri avant d’entamer sa vie publique, sans même chercher à connaître davantage Jean-Baptiste. Car il a grandi en famille, et c’est ce que nous célébrons aujourd’hui. La tradition rapportée par la Nativité de Marie (ou Protévangile de Jacques) veut que la fille de Joachim et Anne, élevée au Temple, ait été choisie par Joseph, un veuf qui avait déjà des enfants adultes.

Jésus n’était pas oisif. Il a appris à lire et à écrire, peut-être avec sa mère, comme le suggère une autre tradition. Joseph, un taciturne, lui a transmis les coutumes – le judaïsme galiléen y était très attaché –, et l’a initié à son métier de charpentier. Une tâche manuelle, plutôt rude, mais destinée à assurer la solidité des maisons, à bâtir « sur le roc ».

Par cette existence ordinaire, Jésus a appris la condition de fils, dans une campagne à l’écart ; fils de ses parents d’abord, mais aussi Fils de Dieu. L’épisode de Jésus restant au temple avec les maîtres de la Loi le montre sous deux aspects : d’une part, Jésus est bien immergé dans la tradition juive, qui s’attache à tout ce qui concerne la vie ; d’autre part, il devient un homme, c’est-à-dire davantage que le fils de ses parents.

Or, ceux-ci ont souffert, comme des parents normaux : ce fils modèle a fait une escapade, presque une révolte. Plus tard, il demandera : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Les parents apprennent qu’ils ne sont pas propriétaires de leur fils : le lien affectif n’est pas l’amour. C’est toujours vrai, et Anne, la préférée de son mari Elqana, en donne aujourd’hui un bel exemple : elle était d’abord stérile, mais elle a prié, et il lui est donné d’avoir un enfant ; c’est Samuel, qui plus tard oindra David comme roi d’Israël. Elle comprend que son enfant vient de la grâce de Dieu. Elle en est tellement heureuse qu’elle s’en occupe d’abord soigneusement pendant quelques années, comme une mère attentive, puis sentant qu’elle n’en est pas propriétaire, elle accomplit sa promesse de le consacrer à Dieu, pour un destin dont elle ignore tout. Elle chante alors un hymne qui sera l’ancêtre du Magnificat (cf. la suite, 1 S 2,1-10).

Fils de Dieu ! Et nous tous avec lui ? Oui, affirme Jean ! Mais à une condition : reconnaître que c’est par amour pour nous qu’il n’a pas résisté au mal, ce que le monde ne sait pas faire. Si nous l’acceptons, c’est-à-dire si nous sortons de la honte d’être faibles et pécheurs, nous pouvons travailler paisiblement, puis tout donner. Alors l’échec, l’injustice et la mort cessent d’être des monstres à cacher : nous serons avec le Christ, ce que nous célébrons déjà dans toute eucharistie. Le psaume chante le bonheur d’habiter dans la maison de Dieu, ce qui donne une force et ouvre des horizons. Ne rêvons pas d’un passé qui n’est plus, ou de pèlerinages forcément rares. C’est tout proche, dit Jésus : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis avec eux. »

Fête de NOËL

25/12/18, Noël année C. La surprise lumineuse d’un salut.

Messe de la veille : Is 62,1-5 ; Ps 88,4-17 ; Ac 13,16-17 + 22-25 ; Mt 1,1-25.

Messe de la nuit* : Is 9,1-6 ; Ps 95,1-3 + 11-13 ; Tt 2,11-14 ; Lc 2,1-14.

Messe de l’aurore : Is 62,11-12 ; Ps 96,1-6 + 11-12 ; Tt 3,4-7 ; Lc 2,15-20.

Messe du jour :  Is 52,7-10 ; Ps 97,1-6 ; He 1,1-6 ; Jn 1,1-18.

 

Les prophètes cités soulignent les ténèbres du monde, et l’espérance séculaire d’une lumière, d’un messager, d’un salut. Dans le noir, on ne voit rien, ni les autres, ni les obstacles, ni le bout de ses pieds. Oppression peut-être, mais surtout aveuglement : tout est brouillé, et rien n’a de sens, et c’est certainement la faute de… n’insistons pas. Et une lumière apparaît, qui refoule cette obscurité, et je ne suis plus seul ; la communion est possible. Tous sont émerveillés et chantent. On peut vivre ainsi des instants d’éternité ; les arbres sont vivants, les fleurs parlent. Ce n’est pas une ivresse plate, car il y a toujours du relief, mais les problèmes non réglés cessent d’être envahissants.

Prenons l’exemple de Tite, qui est un frère. Pour une raison quelconque, il a des doutes. Paul a vu qu’il était troublé, et il lui rappelle simplement ce qu’il sait déjà, mais quelque chose s’est figé, une lumière vacille. Paul va droit à l’essentiel : le péché a été pris en charge par le Christ. Ainsi, c’est une grâce de se voir pécheur, tout le contraire d’une honte, car on peut mesurer l’énormité du salut offert, aussi bien au présent que dans la rencontre ultime. La vie a une orientation. C’est l’expérience de Paul : ayant mesuré sa faiblesse, il est certain que ce qu’il proclame ne vient pas de lui ; il n’est pas prétentieux, mais libre. Il va jusqu’à dire que les mérites sont plutôt encombrants. On ne sait pas s’il chantait juste ou s’il savait tenir un instrument, mais il invite Tite à retrouver cette même liberté, qui lui donnera une autorité. Déjà Jésus avait prononcé un énorme sermon sur la montagne. Les gens n’ont peut-être pas retenu grand-chose, mais ils ont été frappés de son autorité, comme une sorte de musique qui rendait Dieu présent et lumineux, tout proche.

L’avènement de Jésus est un nouveau départ, avec une double dimension : d’une part, après une lumière en pleine nuit qui effraie des bergers, surgit la louange des anges au ciel, qui eux aussi espéraient quelque chose sur la terre ; d’autre part, les circonstances très humbles de cette naissance, racontées avec une sobriété toute biblique. Le signe donné aux bergers est d’une extrême banalité : un bébé immobilisé dans des langes. Faible, peut-être, mais précédé d’une longue histoire d’espérance. Et ces bergers qui veillaient savent le reconnaître, alors qu’ils sont au bas de l’échelle sociale ; ce sont des nomades suspects, avec leurs troupeaux au désert, mais ils sont éblouis d’avoir été visités, et d’être élevés au rang de témoins, eux qu’on croyait volontiers voleurs et menteurs. Déjà, la parole de Dieu avait été adressée à Jean-Baptiste au désert, et non aux princes habitant les palais.

C’est la suite de l’histoire jusqu’à la croix qui va donner le sens de cette naissance, en commençant par Marie, « qui gardait toutes ces choses dans son cœur ». Il y avait bien de quoi méditer, car le bébé presque anonyme dont on fête l’apparition n’est autre que Dieu sur terre, dans l’aventure humaine, sous une forme paisible. C’est presque insaisissable. Ne le manquons pas !

4ème Dimanche de l'Avent

23/12/18, Avent 4 – Année C. Rencontrer Dieu par le corps.

Mi 5,1-4a ; Ps 79(80),2-3 + 15-19 ; He 10,5-10 ; Lc 1,39-45.

Dieu se plaît à aller chercher ce qui humainement ne compte guère, et il se méfie du succès social, car c’est une drogue. Abraham est arrivé en Canaan comme un réfugié, âgé et sans enfants, et il n’y avait pas de place pour lui. Pourtant, sa bénédiction est restée active jusqu’à ce jour. De même, Bethléem est une petite chose en Juda, mais c’est de là que sortira le Messie fils de David, au ter­me d’une longue histoire parfois discrète, parfois aussi tortueuse et déroutante, comme l’annonce Michée. Lorsque Samuel est venu dans ce village sélectionner un roi parmi les fils de Jessé, on avait oublié David, le petit berger, mais c’est lui qui fut choisi. Son descendant sera un berger, plus qu’un roi. Oui, le peuple – nous – se perd facilement, comme les brebis. Jésus en son temps s’émeut de voir le peuple comme des brebis sans pasteur, et il refuse d’être roi.

Pourtant, la comparaison a des limites, car il ne s’agit pas d’être des consommateurs passifs. Le psaume nous rappelle que le monde est vaste, que Dieu est plus grand que notre imagination. Mais il se fait proche quand nous l’invoquons, spécialement quand nous butons sur des murs, des contradictions, des souffrances injustes. Il en résulte alors une paix, celle dont parle Paul : « Vous avez été élus dès la création. » En clair, vous avez une place sur terre, ici et maintenant, quels que soient les antécédents. Tant de gens sont convaincus en profondeur que leur vie n’a aucun sens… et font n’importe quoi pour l’oublier !

L’épître cite un psaume : « Tu m’as formé un corps, et j’ai dit : “Voici, je viens, Seigneur, pour faire ta volonté”. » Le corps inclut l’imagination, la sensibilité, la parole, bref, tout ce qui est dans le temps. De là tous les troubles, l’usure inexorable, le découragement. Paul disait que les Grecs cherchaient une sagesse qui neutralise les imprévus de l’histoire. Le Dieu de la Bible, lui, parle, prévoit, se fâche ; il a ainsi une existence quasi corporelle, personnelle, ce qui crée un espace de liberté pour l’homme, créé à son image. Et c’est bien pourquoi Jésus a pu être reconnu comme le Verbe incarné, allant jusqu’au bout de la condition humaine, c’est-à-dire jusqu’à une mort injuste. Telle était la volonté de Dieu ? Cela paraît cruel dans l’abstrait, mais c’est plus simple dans la réalité : il n’a pas refusé les circonstances qui s’abattaient sur lui, et il est devenu un modèle : on ne peut discerner l’Esprit saint sans une épreuve qui dépouille.

De même, la visite de Marie à Élisabeth est éminemment corporelle. Grâce à des femmes, elle exprime quelque chose qui nous concerne tous : Marie n’a en elle qu’un embryon de Jésus-Christ ; elle ignore la suite, mais elle donne des signes qu’elle y croit, à commencer par un dur trajet à dos d’âne. Alors, quelque chose se communique par une simple salutation : Élisabeth la stérile, qui a eu une histoire difficile avec Dieu, s’est trouvée finalement enceinte, mais en se cachant. Et voilà qu’elle sent brusquement le sens de ce qu’elle porte dans son corps. Elle exulte, car après son expérience de corps mort, elle a découvert le don gratuit de l’Esprit saint, et c’est elle qui explique tout à Marie. Une rencontre exceptionnelle. Eh bien, nous aussi, nous avons des embryons de Jésus-Christ en nous, peut-être très modestes, mais si nous espérons qu’ils aboutissent et si nous visitons des gens un peu perdus, nous émettrons des ondes, même sans trop le savoir, comme Marie ; une simple salutation peut suffire, car ces gens ont eux aussi des embryons au fond d’eux-mêmes. La rencontre peut entraîner des refus brutaux, car les démons sont toujours là pour accuser, ou au contraire des tressaillements libérateurs, comme chez Élisabeth.

3ème Dimanche de l'Avent

16/12/18, Avent 3 – Année C. Réjouis-toi !

So 3,14-18a ; (Psaume) Is 12,2-6 ; Ph 4,4-7 ; Lc 3,10-18.

Noël qui arrive va être un événement extérieur, gouverné par un calendrier inexorable, le même pour tous. Cela peut être banal ou superficiel, mais la liturgie de ce jour propose un temps d’arrêt, de mise en ordre intime, avec des questions implicites : Quelle est cette affaire de sentence qui pèse sur toi ? Qu’est-ce qui te rend triste aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu n’acceptes pas ? Qu’espères-tu ?

Il ne s’agit pas de bluffer, d’avoir l’air content de tout ; ce serait une simple ivresse. Mais la vie réelle, amplifiée par les médias modernes, déverse chaque jour des tombereaux de faits, grands et petits. Un événement chasse l’autre, et la mémoire est comme anesthésiée. Tout devient étroit, comme par brouillard ou sous la pluie, au milieu d’un monde hostile. Les références s’ébranlent, mais le prophète annonce une chose étonnante : « Le Seigneur est en toi. » Il te connaît et il te parle, car il t’aime. Il te donne l’envie de chanter, puisque tu as une place dans cette vaste création. Mais c’est fragile, justement parce que c’est vivant.

La Bible offre des illustrations frappantes de ce mouvement. Par exemple, lors de la sortie d’Égypte, les Hébreux se sont trouvés acculés devant la mer Rouge, dans une situation humainement sans issue. Après un temps d’angoisse, la mer s’est ouverte et guidés par Moïse ils ont pu s’échapper. Ils ont alors chanté un magnifique cantique, reconnaissant l’intervention de Dieu ; Miriam, la sœur de Moïse, chantait aussi ; elle était même prophétesse à ce moment. Puis, continuant leur route dans le désert, ils sont tombés trois jours après sur une oasis où l’eau était amère, d’où une grosse révolte. Mémoire très courte : la louange est oubliée en trois jours, dès la première difficulté. Nous sommes ainsi, avec une vie éclatée, car la voix de l’Adversaire est toujours là, qui prêche l’absurdité de tout. Un contre-exemple est donné par Marie (même nom que Miriam), que nous fêtions la semaine dernière : sans bien comprendre ce qui se passait, elle était présente, « méditant ces choses dans son cœur ».

Paul, qui a eu l’expérience de graves difficultés, ne s’est pas découragé, bien que ces excellents Philippiens soient devenus lugubres, qu’il l’ait su directement, ou simplement deviné. Il leur demande d’être joyeux ; et il insiste, comme si on ne l’écoutait plus. Il invite aujourd’hui à la prière, c’est-à-dire à parler à Dieu, qui alors se fait proche. Avec tous les petits soucis. Paul ne dit pas que Dieu va tout régler, mais qu’il va en résulter une paix insoupçonnée, c’est-à-dire en particulier une force pour affronter le réel. Les psaumes, ces cantiques qui ne vieillissent pas, en sont l’essentiel depuis toujours : ils donnent des mots simples, où se mêlent en vrac l’expérience personnelle et le souvenir de l’action de Dieu dans une histoire très particulière, loin des grandes puissances de ce monde. Ils réactivent la mémoire, nous invitant à y redécouvrir Dieu, et même à lui parler familièrement, ou peut-être sévèrement, comme Jésus sur la croix.

On posait à Jean-Baptiste de grandes questions, comme pour changer le monde. Mais il refuse d’être le Messie victorieux, et ses réponses nous invitent à commencer par faire au quotidien des choses étonnamment simples, transparentes, comme si nous n’y avions pas pensé. En fait, il nous demande de clarifier les menues tricheries par lesquelles nous cherchons à exploiter notre environnement, comme s’il était intrinsèquement menaçant. Difficile ? Non, si nous acceptons la venue prochaine de l’Esprit Saint, qui ne vient pas de ce monde. En un mot, réjouissons-nous, car il est proche ! C’est le témoignage que la génération suivante attend.

2ème Dimanche de l'Avent

9/12/18, Avent 2 – Année C. Un peu de désert, pour une fois.

Ba 5,1-9 ; Ps 125(126) ; Ph 1,4-6 + 8-11 ; Lc 3,1-8.

Noël approche, avec une rencontre en vue. Baruch, le secrétaire de Jérémie, n’hésite pas à parler après l’exil, quand tout ce qu’on croyait stable s’est écroulé. Il demande de sortir de la tristesse, de regarder plus loin que notre petite forteresse de déceptions. Jean-Baptiste, le sauvage du désert, demande la même chose, en s’appuyant sur Isaïe. De quoi s’agit-il ?

Le psaume donne une clé : « Qui sème dans les larmes moissonne en chantant. » Autrement dit, il y a un avenir pour celui qui accepte sa vulnérabilité après avoir fait quelques pas, sans se défendre, sans se justifier, sans accuser autrui ; petites semailles, en somme, mais sans renoncer. Telle est la conversion demandée : non pas de faire de grandes choses pour être reconnu, mais de bouger un peu, en mettant en route le corps, ce qui inclut la sensibilité et la mémoire. Or, nous avons souvent une mémoire lourde, qui paralyse, ou une sensibilité extrême, qui fait voir tout en noir.

Au moment de l’Alliance au Sinaï, le peuple disait, sans bien se rendre compte de ce que cela signifiait : « Nous ferons et nous entendrons. » Ce n’est pas de la passivité, bien au contraire : seul un mouvement en direction de Dieu, même un peu aveugle, permet de reconnaître qu’il est là. L’Apocalypse, que nous entendions la semaine dernière, étale la dureté du monde, mais en même temps ne craint pas d’affirmer que les voies de Dieu sont justes et droites. C’est un peu fort de café, car il ne s’agit pas de vacances.

On le croit de temps en temps, mais de façon aléatoire, car nous sommes fragiles – tout en prétendant souvent le contraire. Dans l’épître d’aujourd’hui, Paul commence par rendre grâce pour la foi qu’il discerne dans les communautés qu’il a fondées. Il a raison, et ça le réconforte, comme il le dit ailleurs. Pourtant, il n’est pas naïf et il demande davantage, mais ni volontarisme ni désir de performance, car ce serait se concentrer sur soi-même. Il demande d’alimenter et de laisser mûrir la petite graine.

Si tu as expérimenté, même brièvement, que tu es aimé gratuitement, que tu es justifié, entretiens cette petite graine, car cela signifie qu’un autre a commencé à vivre en toi. C’est ce qui te donnera peu à peu la liberté de te voir fils ou fille de Dieu, ce qui est bien plus vaste que de te voir fils de tes parents naturels, qui ne sont que ce qu’ils sont, parfois difficiles à aimer. Peut-être n’en as-tu pas été très content, mais n’oublie pas qu’eux aussi ont eu des parents qui n’étaient pas parfaits, lesquels eux-mêmes, etc., et l’on peut ainsi remonter très loin. De même pour éducateurs, collègues, frères, sœurs, amis, en généralisant la demande de Jésus, qui se méfie de l’affectivité qui ligote. Alors, qui accuser de ce qui n’a pas bien marché ?

Jean-Baptiste demande un nouveau départ, comme une nouvelle création. Il est mis en scène au milieu des gens importants de son temps. On les a un peu oubliés, mais encore aujourd’hui il y a des gens très importants, qui ont un pouvoir. C’est certainement inévitable, mais ce n’est pas eux qui conduisent à Dieu. Une exception : le pape, qui a une autorité, mais aucun pouvoir, ce qui est intéressant. Justement, Jean-Baptiste est dans un désert stérile, comme les Israélites au Sinaï, et c’est là qu’il entend Dieu, en se souvenant des anciens prophètes. Comme eux, il parle pour le monde entier. Regardez bien : votre vie est encombrée d’un tas de choses qui vous paraissent utiles, ou de savants détours pour éviter des ennuis... Tout cela n’est guère savoureux. Vous valez mieux que cela !

1er Dimanche de l'Avent

2/12/18, Avent 1 – année C. Bonne année : on recommence avec Luc !

Jr 33,14-16 ; Ps 24(25) entier ; 1 Th 3,12-4,2 ; Lc 21,25-28 + 34-36.

L’année liturgique reprend sur un an tout le parcours de l’histoire du salut : avec Noël que nous voyons venir et qui clôt la longue attente qui aboutit à la naissance de Jésus ; puis avec Pâques, le sommet qu’est la résurrection du Christ ; enfin, avec le temps ordinaire qui se termine au Christ-Roi de la semaine dernière, l’espérance au sein de la vie terrestre. Tout ce parcours est aussi résumé à chaque eucharistie, et les lectures du jour envisagent déjà le terme.

Jérémie annonce un germe de justice, quelque chose qui paraît aussi modeste que la puissance d’un bébé, même s’il est descendant de David. On imagine toujours la justice comme résultant d’une force contrôlant le mal. Les Romains disaient : « Si tu veux la paix, prépare la guerre. » Ça n’a jamais marché. Isaïe parle aussi de ce germe, qui n’élève pas la voix et prend soin d’un simple roseau brisé. La Jérusalem nouvelle portera le nom divin, pas moins ; donc Dieu va s’incarner. On croit rêver, mais Jérusalem n’est qu’un atome dans le vaste monde : il s’agit d’une communauté. Dans la célébration eucharistique, une prière avant la communion dit : « Ne regarde pas nos péchés, mais la foi de ton Église. » C’est le corps du Christ en acte, figure de cette incarnation qui anticipe l’état ultime jamais atteint. Si dans la liturgie nous ne sommes plus « du monde », nous sommes bien sûr « dans le monde » au quotidien, avec le risque constant de nous y dissoudre et de donner prise à la peur, que bien entendu il faut cacher pour avoir l’air convenable.

Le psaume ajoute un détail essentiel dans ce projet : « Dieu montre au pécheur un chemin. » Par amour, ce qui n’exclut pas quelques secousses. Le germe va aller visiter le pécheur, celui qui ne sait pas vivre tout en se croyant très malin, celui qui s’éparpille en satisfactions fugitives, dit Paul. Lorsqu’il écrivait aux Thessaloniciens, il croyait la fin très proche, et donnait un unique conseil : par l’amour, votre esprit sera ferme et vous ne serez jamais pris au dépourvu. Encore l’amour ? La lassitude guette, car il faudrait se forcer et c’est épuisant. Or, cette fatigue a une raison très simple : nous oublions au quotidien que nous sommes aimés gratuitement. Tels quels, y compris avec toutes les laideurs que nous voudrions mettre entre parenthèses. Cette gratuité est longue à admettre, car il y a toujours cette petite voix persistante de l’Accusateur qui proclame (ou murmure) notre indignité. Il est dangereux, car il s’appuie sur des faits.

Veillez ! dit Jésus. Vous savez reconnaître comme un signe le bourgeonnement d’un figuier ? Eh bien, ayez le même discernement pour voir en face que le monde va mal, au milieu de discours ronflants des nations sur la justice et le droit. C’est toujours décalé, car les gouvernements des nations ne pensent qu’à la force légitime. Ne soyez pas pris au dépourvu ! On peut se plaindre auprès de Dieu, qui paraît se cacher, et le psalmiste n’hésite pas, certain que sa prière aura une force. Depuis toujours, le Dieu de la Bible passe avec énergie dans des événements imprévus et déroutants, mais c’est pour nous réveiller, nous faire grandir, nous arracher à une vie plate et superficielle – ou même nous scandaliser ! Les Israélites esclaves en Égypte n’avaient aucune envie d’une libération risquée. Les disciples de Jésus souhaitaient qu’il soit roi, pour leur offrir une liberté confortable. Nous ne sommes peut-être pas plus futés qu’eux, car la croix qui va aboutir à Pâques est une honte permanente. Pourtant, c’est par elle que le Fils de l’Homme va se manifester, et entraîner toute la création.